Que reste t-il des pionniers de la NASA après la démission de Wernher von Braun ?

Dans l’édition du New York Times du 27 mai 1972, l’excellent journaliste spécialisé dans le spatial John Noble Wilford (né en 1933) évoquant la démission de Wernher von Braun en date du 26 mai, rappelle que « beaucoup de ceux qui ont participé  à l’effort spatial américain pendant les quinze années écoulées ont quitté le programme ; John Glenn, l’astronaute Mercury, premier américain en orbite autour de la Terre est désormais un homme d’affaire avec des ambitions politiques, l’astronaute d’Apollo 8 Frank Borman est le vice-président d’Eastern Airlines, Neil Armstrong, l’astronaute d’Apollo 11 est professeur à l’université de Cincinnatti, l’ancien administrateur de la NASA James E. Webb qui a constitué « l’équipe Apollo » est avocat-conseil à Washington D.C., le Dr Thomas O. Paine administrateur de la NASA au moment des premiers atterrissages sur la Lune est vice président de la General Electric Corporation. Le Dr Robert Gilruth, directeur du centre des vols spatiaux habités près de Houston vient de prendre sa retraite. Il s’occupait d’organiser les vols spatiaux, pendant que le Dr. von Braun construisait les fusées. D’autres sont partis vers l’industrie ou sont proches de la retraite. De l’équipe originelle des 118 ingénieurs allemands venus aux Etats-Unis, seuls 35 travaillent toujours au Centre Spatial Marshall (MSFC), le Dr Eberhard Rees, un autre des concepteurs de la fusée V2 à Peenemünde, en est l’actuel directeur. Six personnes de l’équipe originelle dont le Dr Kurt Debus, directeur du Centre Spatial Kennedy, travaillent toujours à la NASA dans d’autres centres. » (Kurt Debus prendra sa retraite deux ans plus tard). « Concernant les autres, 22 ont rejoint l’industrie, 12 sont décédés, 16 sont repartis en Europe, et 26 ont pris leur retraite. »

L’année 1972, avec la dernière mission sur la Lune en décembre, marque et confirme le « déclin » de la NASA, faute de subsides, après un âge d’or qui a duré de 1958 à 1969. Le temps passe et les temps changent…

Cernan et Schmitt membres à vie de l’Association des Carrossiers d’Amérique

Le 15 décembre 1972, les astronautes d’Apollo 17 Eugene Cernan et Harrison Schmitt, qui se trouvent toujours sur la Lune, sont élus membres honoraires à vie de l’Association des Carrossiers Automobiles d’Amérique (Auto Body Association of America) pour avoir réussi à réparer le « garde-poussière » de leur véhicule sur la Lune. Reg Predham, le président de l’association, précise que les astronautes recevront bientôt leur épinglette et leur carte d’adhérent. La société Boeing recevra également une attestation, certifiant qu’elle a construit un véhicule pouvant être réparé à 400 000 km de tout fournisseur de pièces détachées.

 

 

 

 

 

 

 

 

Voilà une association très réactive, dont les membres ne manquent pas d’humour.

Quelques détails sur la réparation ICI.

Jules Verne et le programme Apollo, ou lorsque la fiction devient réalité

Comme nous allons fêter le 190e anniversaire de naissance de Jules Verne (1828-1905) le 8 février prochain, il était temps de rendre hommage à ce génial écrivain, le plus traduit, précurseur de la « science-fiction ».

Lorsque paraît son roman « De la Terre à la Lune : trajet direct en 97 heures et 20 minutes », en 1865, puis la suite, « Autour de la Lune », en 1869, personne ne peut imaginer, à quel point certains aspects de ce voyage extraordinaire sont prémonitoires. Outre le fait que 103 ans plus tard, en décembre 1968, des Hommes feront effectivement ce voyage vers la lune, et que sept mois plus tard d’autres feront même mieux, ils y marcheront, il existe toute une série de similitudes avec les missions Apollo, certaines liées à la réflexion scientifique de l’écrivain, d’autres au hasard :

 

 Les Hommes se sont servis des recherches et des travaux liés à l’amélioration des armes, pendant les guerres, (canons dans le livre, fusées dans la réalité) pour débuter l’exploration de l’espace. Il s’agit de la Guerre de Sécession dans le roman, et de la Deuxième Guerre mondiale dans les faits. Dans les deux cas, les responsables du projet sont des artilleurs.

 Ce sont bien les Etats-Unis qui effectueront les premiers des missions lunaires habitées, et à ce jour, un demi-siècle plus tard, nous fêtons cette année le cinquantième anniversaire de la mission Apollo, 8, ils restent les seuls à l’avoir fait. La première mission circumlunaire date de décembre 1968 (Apollo 8), le premier atterrissage sur la Lune date de juillet 1969 (Apollo 11) et le dernier de décembre 1972 (Apollo 17).

 Le wagon-projectile emmène trois personnes, deux américains, Impey Barbicane et le capitaine Nicholl, ainsi qu’un français, Michel Ardan. Le module de commande Apollo est triplace également.

 Le canon qui propulse le vaisseau spatial de Jules Verne s’appelle Columbiad comme d’ailleurs d’autres canons américains à très longue portée qui ont réellement existés (tel le canon M. 1864 de 20 pouces produit en deux exemplaires qui envoyait dans un angle de 25° des obus de 340 kg à 7 300 mètres de distance). L’indicatif du module de commande d’Apollo 11 est Columbia. Columbia est l’équivalent de notre Marianne en France, l’alter-ego féminin de l’Oncle Sam. Lors de la conférence de presse du 5 juillet 1969, l’équipage d’Apollo 11 révèle les indicatifs des deux vaisseaux spatiaux. Neil Armstrong explique le choix : « Columbia est le nom choisi par Jules Verne, il y a un siècle, pour un vaisseau spatial imaginaire qui a fait un voyage vers la Lune. » (En réalité, Columbiad est le nom du canon, et non pas du vaisseau spatial, mais peu importe, l’idée vient bien de là). La presse reprend l’allusion, Harry Rosenthal d’Associated Press écrit un article dont le titre est : « Il y a 104 ans Jules Verne prédisait le vol d’Apollo 11 ». Le journaliste de United Press, H.D. Quigg, quant à lui titre : « Le voyage de fiction de Jules Verne va vraiment se réaliser.» Ces articles seront repris par des centaines de journaux aux Etats-Unis.

Il convient de préciser que les premières traductions en anglais de « De la Terre à la Lune », qui datent de 1874 et 1875, ne respectent pas l’oeuvre originale. Il faut attendre 1970, pour qu’une version intégrale, et fidèle à l’original, paraisse enfin. Nul doute que ces nouvelles traductions sont liées au programme lunaire habité américain, et à la formidable anticipation dont a fait preuve Jules Verne.

 Le vaisseau spatial du roman est en aluminium, tout comme le module de commande Apollo. Jules Verne est parfaitement au courant des travaux récents du chimiste français Henri Sainte-Claire Deville (1818-1881) qu’il cite dans le chapitre sept de son roman, ce dernier publie ses recherches sur la production d’aluminium dans un livre paru en 1859. (« De l’aluminium, ses propriétés, sa fabrication et ses applications ».)

 Impey Barbicane l’instigateur du projet, à la fin du chapitre 7 prévoit que « l’argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en réponds. » La NASA ne manquera pas d’argent non plus.

 Le coût de l’entreprise est de 5 446 675 dollars de l’époque. (Jules Verne imagine une souscription internationale, les Etats-Unis fourniront 4 000 000 de dollars et la souscription à l’étranger rapportera 1 446 675 dollars soit 36% de la somme totale.) 5 446 675 dollars de 1865 équivalent à 12 milliards en dollars de 1969. Le coût du programme Apollo jusqu’à Apollo 8 est estimé à 14 milliards de dollars.

 Le chapitre 11 du roman évoque le choix du site de « lancement », de préférence aux Etats-Unis, et situé au sud du 28e parallèle (28° de latitude Nord), pour viser la Lune dans les meilleures conditions, il faut également une ouverture maritime à l’Est. Seuls la Floride et le Texas peuvent convenir, une ville en Floride, et onze au Texas, sont envisagées. Au chapitre 13, c’est finalement Tampa qui est choisie, une ville qui existe réellement. Le site définitif de Stone Hill situé à 99 km au sud de Tampa, au nord de Port-Charlotte, est imaginaire, les coordonnées de l’endroit sont 27° 7’ de latitude Nord et 5° 7’ de longitude Ouest (selon le méridien de Washington D.C.) soit 27° 7′ N, et 82° 9′ O selon le méridien de Greenwich, qui est le seul méridien de référence aujourd’hui. (Le méridien de Greenwich ne fut adopté comme standard international qu’en octobre 1884, soit 19 ans après la publication du roman.)

 Le 24 aout 1961 la NASA annonce le choix de Merritt Island en Floride (Coordonnées 28° 21′ 28″ N, 80° 41′ 05″ O) parmi 8 sites envisagés. A noter : la ville texane de Brownsville fait partie de la liste de la NASA… et de celle de Barbicane…

 Les coordonnées exactes du pas de tir 39A au Centre Spatial Kennedy, d’où furent lancées toutes les missions lunaires habitées (sauf Apollo 10), sont 28° 36′ 30.2″ N et 80° 36′ 15.6″ O. Le site choisi par Jules Verne, Stone Hill, est à 27° 7′ N, et 82° 9′ O ; il n’est donc situé qu’à 224,9 km de distance du site de lancement réel.

 Jules Verne anticipe également les pressions et les manigances politiques dans le choix du site. Ainsi dans la réalité, l’implantation du centre de contrôle des missions au Texas, est l’exemple le plus connu de ces « manœuvres » politiciennes.

 La forme du wagon-projectile ressemble à celui du module de commande et de service du programme Apollo.

 La masse du wagon-projectile à vide est de 8 731 kg, la masse du module de commande et de service à vide est de 11 900 kg.

 Le wagon-projectile comprend quatre hublots (disposés aux points cardinaux) – Le CM Apollo comprend 4 fenêtres de part et d’autre de l’écoutille (qui dispose également d’un hublot). Le module lunaire a 4 fenêtres.

 Les dimensions du wagon-projectile sont de 54 pieds carrés et de dix pieds de hauteur, soit 5 m2, et 3 m de hauteur. Ce qui donne un volume de 15 m3. Le Module de Commande Apollo avait un volume pressurisé de 10,4 m3 et un espace habitable de 6,2 m3. La notion d’impesanteur était mal comprise à l’époque, pour Jules Verne les voyageurs ne seront en impesanteur qu’au point de la trajectoire où les champs de gravitation terrestre et lunaire se compensent. A l’époque on pense que l’espace est rempli d’éther, l’un des quatre éléments évoqués par Empedocle au Ve siècle avant J.C.. Les trois passagers du wagon-projectile ne se déplacent que dans deux dimensions (5 m2) alors que les astronautes peuvent se déplacer dans trois dimensions (6,2 m3).

L’intérieur du wagon-projectile.

 Le premier test du canon est effectué avec des animaux, un chat et un écureuil en l’occurrence. Américains, soviétiques et français feront exactement de même. Dans le livre, le félidé est sain et sauf, il a même eu le temps de manger l’écureuil. Le 18 octobre 1963, la France envoie dans l’espace, lors d’un vol suborbital, Félicette, le seul chat qui ne soit jamais allé dans l’espace. La chatte atteindra l’altitude de 157 km, subira 9,5 g, et restera 5 minutes en impesanteur pour un vol ayant duré 10 minutes et 32 secondes.

 Le trio emmène dans le wagon-projectile deux chiens, un « terre-neuve d’une force prodigieuse », Satellite, et la chienne de chasse du capitaine Nicholl, Diane. Satellite est un nom doublement prémonitoire lorsque l’on sait que le premier être vivant sur orbite est un chien, « Laïka », lancé à bord de Spoutnik 2, et en russe spoutnik signifie notamment satellite.

 Le secrétaire du Baltimore’s Gun Club, J.T. Maston, est volontaire pour faire un test des systèmes de survie du wagon-projectile sur une période de 8 jours. Des astronautes feront également ce genre de test en chambre d’altitude.

 « Un télescope est enfin construit dans les Rocheuses, afin de pouvoir observer au mieux le projectile durant son vol ». De même la NASA construira spécialement des stations de suivi pour pouvoir communiquer avec Apollo.

 « Tous les peuples de la terre y avaient des représentants ». Des milliers de journalistes seront présents pour suivre la mission Apollo 8 et les suivantes.

 Le lancement a lieu en décembre, exactement comme la première mission circumlunaire habitée, Apollo 8. (Il y avait une chance sur douze.)

 Le tir est effectué de nuit, le 1er décembre à 22:46:40. La dernière mission lunaire, Apollo XVII est lancée le 7 décembre 1972 à 0 h 33 min 51 s (heure locale), initialement le lancement était prévu à 21:53 (mais un problème technique a retardé le lancement de 2 heures et 40 minutes.)

 Le décompte jusqu’à la mise à feu se fait de 1 à 40.  Point de compte à rebours, il faudra attendre 1929 et le film de Fritz Lang « La Femme sur la Lune » pour la première évocation d’un compte à rebours dans le cadre du lancement d’une fusée.

 La description de la mise à feu du canon peut aisément s’appliquer au décollage d’une Saturne V : « Une détonation épouvantable, inouie, surhumaine, dont rien ne saurait donner une idée, ni les éclats de la foudre, ni le fracas des éruptions, se produisit instantanément. Une immense gerbe de feu jaillit… », et, « La détonation de la Columbiad fut accompagnée d’un véritable tremblement de Terre. La Floride se sentit secouer jusque dans ses entrailles. »

 Impey Barbicane a 40 ans, Michel Ardan 42… James Lovell et Frank Borman avaient 40 ans au moment du vol Apollo 8. Neil Armstrong avait 39 ans et 11 mois, Buzz Aldrin 39 ans et 6 mois, lorsqu’ils ont marché sur la Lune.

 Le voyage « de la Terre à la Lune » dure 97 heures et vingt minutes. Apollo 8 a atteint l’orbite lunaire en 69 heures et 12 minutes, Apollo 11 en 80 heures et 25 minutes.

 Le voyage aller-retour a duré au total 242 heures et 31 minutes. La mission Apollo 8 a duré 147 heures et 1 minute. (Apollo 13 a fait le voyage direct autour de la Lune, sans se mettre en orbite autour d’elle, en 142 heures et 54 minutes.)

 Le wagon-projectile utilise des fusées pour ralentir sa vitesse. La rétrofusée est utilisée pour la première fois en Allemagne sur le planeur DFS 230 C-1 pendant la deuxième guerre mondiale, 80 ans après l’écriture du roman. Dans le cadre des vols spatiaux habités, ce sont des rétrofusées qui permettent à la capsule Vostok de Youri Gagarine, le premier Homme dans l’espace, de revenir sur Terre. 92 ans après la parution d’ « Autour de la Lune ».

 Le « projectile de la Columbiad » tombe dans l’océan pacifique (de nuit, 1:17 du matin) et est récupéré (par hasard) par un navire de guerre de la marine des Etats-Unis, le Susquehanna. Les coordonnées du point d’impact sont : 27° 7’ N 118° 39’ O. Le module de commande Apollo 8 touche l’océan à 8° 8′ N 165° 1′ O (à 5 300 km du point d’impact du wagon-projectile) et est récupéré par le porte-avions USS Yorktown (CV-10). Le module de commande Apollo 11 touche l’océan à 13° 19′ N 169° 9′ O  (à 5 450 km du point d’impact du wagon-projectile) et est récupéré par le porte-avions USS Hornet (CV-12).

 Les trois explorateurs font un tour des Etats-Unis après leur voyage spatial. Les astronautes américains également, et même une tournée mondiale.

 


Les hommages à Jules Verne liés à ce roman :

Il existait jusqu’en 1920 dans la ville de Tampa en Floride, un Jules Verne Park qui s’appelle depuis Ballast Point Park…  Le terrain avait été acheté en 1894 par les propriétaires de la première ligne de tramway électrique de Tampa, M. Chester W. Chapin et son épouse Emelia, pour en faire le terminus. C’est Emelia Chapin qui est chargée de transformer ce lopin de terre de 44 hectares en parc tropical. C’est elle qui a l’idée de le baptiser Jules Verne Park

Il existe aujourd’hui dans ce parc une plaque érigée en 1963 qui rappelle cette jolie histoire. A noter : il existe toujours aujourd’hui dans Ballast Point Park, une rue Jules Verne.

Lors de la dernière retransmission télévisée des astronautes d’Apollo 11 à bord de leur vaisseau spatial Neil Armstrong déclare : « Bonsoir, c’est le commandant de la mission Apollo 11. Il y a une centaine d’années, Jules Verne a écrit un livre sur un voyage vers la Lune. Son vaisseau spatial, Columbia a décollé de Floride et a atterrit dans l’Océan Pacifique, après avoir effectué un voyage vers la Lune. Il nous semble pertinent de partager avec vous quelques-unes des pensées de l’équipage, alors que la Columbia des temps présents s’apprête à revenir sur Terre demain, dans ce même Océan Pacifique… »

Dans « Autour de la Lune » les trois passagers du wagon-projectile prennent leur premier repas : « Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de Nuits, qui se trouvait « par hasard » dans le compartiment des provisions. Les trois amis la burent à l’union de la Terre et de son satellite. » Il se trouve que lors de la mission Apollo XV, David Scott et James Irwin ont baptisé un cratère de la Lune « Saint Georges » et auraient déposé sur ses flancs une étiquette de la cuvée « Terre-Lune 1969 » de Nuits-Saint-Georges. Une cuvée spéciale en l’honneur de Jules Verne, et du premier atterrissage d’Hommes sur la Lune, dont les astronautes avaient reçu une caisse en cadeau, lors de leur visite château du Clos de Vougeot en mai 1971. Malheureusement il n’existe aucune photo de cette étiquette sur la Lune.

L’histoire la plus émouvante est celle du petit-fils de Jules Verne, Jean Jules Verne (1892-1980), magistrat et écrivain, qui, en assistant au lancement d’Apollo 8 se rappelle les mots de son grand-père : « Je sais que tu verras des hommes aller sur la Lune ».

John Young, seul en orbite autour de la Lune

Lorsque le jeudi 22 mai 1969, à 19:00:57 (GMT) le module lunaire (LM) dont l’indicatif est Snoopy, dans lequel se trouvent Thomas Stafford et Eugene Cernan,  se sépare du module de commande et de service (CSM), Charlie Brown, John Young se retrouve tout seul. Il devient ainsi le premier humain à voler en solo autour de la Lune.

Le module de commande Apollo 10 « Charlie Brown » avec John Young à bord.

35 minutes après la séparation, lorsque toutes les vérifications ont été faites et de petits problèmes résolus, les deux vaisseaux spatiaux s’éloignent. Le LM se met alors sur une orbite très proche de 112,8 par 15,7 km, (le CSM restant sur une orbite quasi circulaire à quelque 111 km d’altitude, ce qui équivaut à 60 milles marins).

Le périsélène exact, mesuré à 21:29:43 (GMT) très précises, est de 14,4 km, à quelques degrés du site d’atterrissage prévu pour Apollo 11, qu’ils survolent à deux reprises.  Le LM ne peut pas descendre plus bas, car 13-14 km est l’altitude limite, en-deça il faut commencer la descente propulsée.

Alors que les deux vaisseaux spatiaux s’éloignent l’un de l’autre, on assiste à ces échanges :

Eugene Cernan (pilote du LM) : « John, tu es le premier véhicule spatial photographié par un autre en orbite autour de la Lune. Qu’est ce que tu en penses ?

John Young (pilote du CSM) : « Je pense que c’est bien. »

Quelques minutes plus tard :

John Young : « Vous ne saurez jamais comment cet engin (parlant du module de commande) est spacieux lorsqu’il n’y a plus qu’une personne à l’intérieur. »

Rires de Thomas Stafford, le commandant de la mission.

Eugene Cernan : « Tu ne sauras jamais à quel point il parait minuscule lorsque tu es aussi loin que nous le sommes. »

Rires de Thomas Stafford

Deux minutes plus tard :

Eugene Cernan : « A bientôt, John, (suite inaudible, friture). »

John Young : « Bien reçu. »

Eugene Cernan : « Amuse-toi bien pendant notre absence, bébé. »

Thomas Stafford : « Oui, j’espère que tu ne te sentiras pas trop seul là-bas, John. »

Eugene Cernan :  « Et n’accepte aucune mise à jour pour la TEI. » (Trans-Earth Injection – Injection Trans-Terrestre)

[Cernan fait allusion à l’allumage du moteur SPS (Service Propulsion System) du module de service qui permet de modifier la course du vaisseau spatial et le ramener sur une trajectoire qui croisera celle de la Terre. Il plaisante sur le fait que Young n’attende pas le retour des deux astronautes, et reparte sans eux. ]

Rires de Stafford

John Young : « Ne vous en faites pas, jusqu’à ce que vous reveniez, je ne prendrai plus aucune note sur le PAD. »

[Le PAD (Preliminary Advisory Data – Données Consultatives Préalables) est un classeur contenant des fiches pré-imprimées sur lesquelles les astronautes inscrivent régulièrement les données nécessaire (vélocité, position etc.) pour effectuer une manœuvre, elles sont communiquées par le centre de contrôle quelques temps avant ladite manœuvre, (changement d’orbite, correction mi-course etc.). Une procédure qui permet de pallier une perte des communications avec la Terre à l’instant t.]

Malgré les dangers encourus, lors de cette mission à très haut risque, les astronautes plaisantent, pour relâcher un peu la tension…

L’équipage d’Apollo X. (De g. à d.) Eugene A. Cernan (1934-2017) – Thomas P. Stafford (1930) – John W. Young (1930-2018) – Crédit Photo : Ralph MORSE / LIFE

Les astronautes d’Apollo 16 sont reçus au Congrès

Comme tous les équipages précédents, les trois astronautes d’Apollo 16, John Watts Young, Thomas Kenneth Mattingly et Charles Moss Duke (ainsi que leurs épouses) sont reçus au Congrès des Etats-Unis, c’était le 16 mai 1972, 19 jours après leur retour sur Terre, lors de la deuxième session du 92e Congrès.

Ils sont d’abord reçus à la Chambre des Représentants qui a désigné sept personnes parmi lesquelles le futur président des Etats-Unis Gérald Ford, alors Représentant du Michigan, pour accueillir les astronautes et les escorter jusqu’à la tribune. La séance plénière est suspendue à 12:32. Les astronautes font leur entrée à 12:37 très précises, lorsque le Doorkeeper annonce leur entrée.

L’assemblée se lève et ovationne les astronautes.

Le président (Speaker) de la Chambre leur souhaite la bienvenue : « Mes collègues de la Chambre des Représentants, j’ai l’insigne honneur de souhaiter la bienvenue, au nom des Représentants de cette Chambre, aux héroïques astronautes d’Apollo 16 qui ont accompli une mission des plus difficiles sur la Lune. J’ai l’honneur de vous présenter le distingué commandant de cette mission, le Capitaine de Vaisseau John W. Young de l’US Navy. »

John Young :

« M. Le Président, membres du Congrès, et distingués invités,

C’est un immense honneur pour nous, d’être ici aujourd’hui, et de pouvoir rendre compte, directement, des résultats scientifiques préliminaires de notre mission Apollo 16, dans les hauts plateaux de Descartes, devant le Comité de l’Espace, et le Sous-Comité des Finances. Pour commencer, nous souhaitons également, vous exprimer notre gratitude, car c’est ici-même, et au Sénat, que les décisions cruciales ont été prises, qui ont permis l’existence de notre programme spatial. C’est votre soutien et vos sages décisions qui ont propulsé l’amérique dans l’espace. » Il se tourne alors vers Charlie Duke et déclare : « Je voudrais maintenant vous présenter l’un de mes estimés collègues, mon vieux passager du rover lunaire, Charlie Duke, l’homme qui a dit : « Je préfère marcher ». (Ce qui provoque l’hilarité de la salle.)

L’assemblée se lève et applaudit.

A l’issue de son discours, Charles Duke, présente Ken Mattingly : « …et maintenant je voudrais vous présenter l’un des meilleurs pilotes du module de commande, et l’un des meilleurs gars avec lequel un homme ne pourra jamais voler, le Capitaine de Frégate Ken Mattingly de l’US Navy. »

A nouveau les membres de la chambre basse se lèvent et applaudissent.

Ken Mattingly prononce son discours et repasse la main à John Young : « J’aimerais vous présenter l’une des personnes exceptionnelles qui a rendu tout cela possible, notre commandant, John Young. »

L’assemblée applaudit et se lève.

John Young :

« Merci beaucoup Ken. Permettez-moi maintenant de conclure avec quelques pensées qui me sont venues lors de ce vol. Comme vous le savez, nous avons rencontré quelques problèmes inattendus, et ils étaient loin d’être anodins. Au cinquième jour de la mission, nous étions dans notre vaisseau spatial à nous demander si nous allions être autorisés à atterrir sur la Lune.  Les personnels de la NASA et des contractants dans tout le pays, ont effectué une analyse rapide et correcte de nos différents problèmes, ce qui nous a permis en définitive de pouvoir accomplir notre exploration lunaire. J’ai en mémoire l’exemple d’une équipe d’ingénieurs en Californie, qui avait déjà commancé à travailler sur le problème, alors que nous en discutions encore avec les contrôleurs de vol de Houston. Cela représente pour moi, la quintessence du travail d’équipe, une équipe constituée de personnes qui ont un sens profond de la responsabilité individuelle, ceux là même qui ont construit nos vaisseaux spatiaux si fiables, ont résolu nos problèmes en temps réel, et qui font que les Etats-Unis d’Amérique est le plus grand pays sur cette Terre. Comme vous le savez, notre site d’atterrissage d’Apollo 16 porte le nom d’un célèbre philosophe et mathématicien français, René Descartes. Au dix-septième siècle il affirmait : « que de toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre. »

[Le texte original prononcé par John Young : « There is nothing so far removed from us as to be beyond our reach or so hidden from us that we cannot discover it. » (Cette citation est extraite du chapitre deux du « Discours de la méthode : pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences » paru en 1637.)]

Afin que nous utilisions correctement la science et la technologie, pour le bien de notre pays, ses habitants et leurs aspirations, nos besoins en énergie, nos besoins en nourriture, notre niveau de pollution, et pour trouver une solution raisonnable, et vous remarquez que j’ai employé le mot raisonnable, pour résoudre les nombreux problèmes liés à l’interface homme/planète, nous devons apporter à nos scientifiques et ingénieurs, ainsi que le Congrès, un nombre accru de faits. Nous avons besoin de plus de recherche fondamentale et de connaissances, afin de faire en sorte que nous puissions survivre sur cette planète. Ce que M. Descartes a dit au XVIIe siècle est toujours d’actualité, mais est rendu encore plus urgent par l’état actuel de notre monde.

On ne peut en tirer qu’une seule conclusion, et elle est inéluctable pour toute personne qui réfléchit et se sent concernée. L’Homme du XXe siècle doit atteindre les choses qui sont encore hors de sa portée, et faire en sorte de découvrir les secrets cachés de notre univers. Ken, Charlie et moi, sommes fermement convaincus que la mission Apollo 16 a présisément rempli cette fonction. Nous sommes infiniment fiers d’y avoir contribué, et d’avoir partagé avec le Congrès la fierté que vous devez ressentir pour avoir eu le courage de prendre les bonnes décisions pour les Etats-Unis d’Amérique.

Applaudissements, l’assemblée se lève.

Le président de la Chambre :

« Nos distingués visiteurs ont accepté de se présenter à la salle de réception Rayburn, afin de rencontrer tous les membres de cette chambre. Le comité d’escorte peut-il accompagner nos distingés visiteurs à la salle de réception Rayburn ? Merci. »

Puis, à 13:10 la séance plénière reprend.

C’est maintenant au tour des sénateurs de rencontrer les astronautes. Avant leur arrivée dans la chambre haute, le sénateur de la Caroline du Sud, James Strom Thurmond (1902-2003), prononce un petit discours au cours duquel il évoque plus particulièrement la famille Duke originaire de Lancaster, ville qui se trouve dans l’état qu’il représente, et dans lequel il est né. Les parents, un père militaire, colonel, le frère  jumeau, médecin, et sa sœur, infirmière…

A 13:32 une interruption de séance est déclarée.

Les astronautes, accompagnés des sénateurs Mansfield, Scott, Anderson et Curtis, font alors leur entrée au sénat, ils sont accuillis par des applaudissements, les sénateurs sont debouts. Le leader de la majorité Michael Mansfield prononce un petit discours de bienvenue, puis les sénateurs rencontrent les astronautes et leurs épouses. Ils ne s’exprimeront pas devant le Sénat.

A 13:53 les astronautes quittent la chambre, et les sénateurs reprennent leur séance plénière.

Il faut rappeler que la veille de cette visite des astronautes d’Apollo 16 au Congrès, le gouverneur ségrégationniste d’Alabama, Georges Wallace (1919-1987) en campagne électorale pour l’investiture démocrate à l’élection présidentielle, est victime d’une tentative d’assassinat alors qu’il se trouve en meeting au Laurel Shopping Center, dans le Maryland. Vers 16:00, Arthur Bremer, 21 ans, qui voulait également assassiner Richard Nixon, a tiré quatre balles, pratiquement à bout portant. Wallace restera paraplégique. Attentat qui, on l’imagine bien, a causé un grand émoi aux Etats-Unis…