John Young l’astrogéologue

Après avoir posé sa candidature pour devenir astronaute, le fabuleux John Young (1930 –     ) est convoqué à Houston en juin 1962 pour des entretiens. Lorsqu’on lui demande son avis sur ce qu’un astronaute devrait étudier avant d’aller sur la Lune, il répond : « la géologie ».

Une excellente réponse, puisqu’il passera environ 800 jours à étudier cette science, entre les cours théoriques et les sorties in situ… Les astronautes d’Apollo 15, 16, et 17 avaient en effet l’équivalent d’un Master (bac + 5) en géologie lorsqu’ils sont allés sur la Lune !

Les Arbres de Lune de Stuart Roosa

L’astronaute Stuart Roosa (1933-1994) n’a effectué qu’une seule mission spatiale, comme pilote du module de commande de la mission Apollo 14, qui s’est déroulée du 31 janvier au 9 février 1971. Il reste en orbite lunaire alors que ses deux compagnons Alan Shepard et Edgar Mitchell marchent sur la Lune. L’annulation des trois dernières missions Apollo l’a assurément empêché de fouler à son tour le sol lunaire… Il fait partie du club très fermé des 24 humains ayant orbité autour de la Lune. Il s’est approché à seulement 15 km de sa surface…

Le nom de Stuart Roosa reste à jamais associé à une magnifique histoire, celle des arbres de Lune.

Smokejumper Stuart Roosa 1953 (Photo : Bill Buck)

En 1951, à l’âge de 17 ans, Stuart Roosa, grand amoureux de la nature, travaille tout l’été dans la forêt St Joe dans l’Idaho au Blister Rust Control, Camp 52, comme pompier, et pour aider à l’éradication de la maladie de la rouille (blister rust) qui affecte les arbres de la famille des Pinacées.

Deux ans plus tard, après deux années à l’université, il devient smoke-jumper ; un pompier parachutiste qui intervient principalement sur les départs de feu en zone isolée. A l’apparition des premières fumées (smoke) les pompiers sautent (jump) en parachute afin de circonscrire très rapidement l’incendie avant qu’il ne se propage. Un excellent job d’été puisqu’un smoke jumper saisonnier (85% des effectifs) pouvait gagner à l’époque jusqu’à 1 000 dollars en un été (soit 9 000 USD en dollars constants). Ces unités d’élite, dont les classes durent 4 semaines et s’apparentent à un stage commando, sont sous la responsabilité de l’agence américaine du Service des Forêts (US Forest Service). Roosa effectue le saut qui lui permet d’obtenir son brevet le 15 juillet 1953. Lors d’un saut, son parachute s’accroche dans un arbre et il reste suspendu à plus de 30 mètres du sol. Il doit utiliser la corde prévue à cet effet, qui fait partie de l’équipement standard, pour se sortir de ce mauvais pas. Sachant que les « atterrissages » dans les arbres sont plutôt fréquents chez les smokejumpers !

Stuart Roosa était basé dans l’unité de Cave Junction – Siskiyou Smokejumper Base – en Oregon, promotion 1953 (CJ53). Il ne fit qu’une saison. Selon sa fiche de service il effectua trois missions aéroportées. (Klamath Forest en Californie, Umpqua Forest en Oregon et Six Rivers Forest en Californie).

En 1954 Roosa intègre le programme des cadets de l’US Air Force… 10 ans plus tard il est pilote d’essai à Edwards… En avril 1966 il devient astronaute (Groupe 5).

Smoke Jumpers – Stuart Roosa parmi la « Promotion 1953 » (Crédit : United States Forest Service)

Lorsque Edward Cliff (1909-1989), directeur de l’agence du Service des Forêts (US Forest Service) de 1962 à 1972 apprend que Roosa, un ancien smoke jumper, va effectuer une mission vers la Lune, il lui soumet une idée : emporter des graines d’arbres avec lui autour de la Lune.

Avec l’accord enthousiaste de Stuart Roosa, et de la NASA, Stanley Krugman (1932-2013) docteur en biologie végétale spécialisé en génétique, est chargé de la sélection des graines, il est alors responsable de la Forest Genetics Research.  Le projet scientifique est le suivant : déterminer les effets des radiations et de l’impesanteur sur ces graines.  Des contraintes de poids et de volume ne permirent qu’à quelque 500 graines de faire le voyage. L’origine de chaque graine est parfaitement connue et chacune a sa « jumelle » restée sur Terre. Le but étant bien évidemment de comparer leur croissance et de constater d’éventuelles mutations !

5 espèces d’arbres sont choisies :

  • Loblolly Pine (Pin à torches : Pinus taeda ),
  • Sycamore (Platane : Platanus occidentalis),
  • Sweetgum (Liquidambar : Altingiaceae Liquidambar),
  • Redwood (Séquoia : Sequoia sempervirens),
  • Douglas Fir (Sapin de Douglas :Pseudotsuga menziesii).

Les graines sont stockées dans une petite boite que Roosa dispose dans l’un de ses Personal Preference Kit (PPK)*. Il emporte notamment une broche pour sa mère, des pin’s, ses ailes de pilote de chasse, qui eux atterriront sur la Lune…  Les graines feront 34 fois le tour de la Lune (en 2 jours 18 heures et 35 minutes) et resteront au total un peu moins de 9 jours dans l’espace.

Art Greeley le directeur-adjoint de l’US Forest Service et Stuart Roosa, avec à la main la boîte contenant les graines  (Crédit : United States Forest Service)

 

Au retour, lors du processus de décontamination, la boîte contenant les précieuses graines s’est ouverte et les graines mélangées. La première tentative de faire germer quelques graines par des scientifiques de la NASA à Houston se solde par un échec. Ils en concluent rapidement que les graines sont « mortes ». Apprenant cela Krugman demande qu’on lui renvoie les graines qu’il confie à deux centres de recherche de l’US Forest Service. (La Southern Forest Research Station à Gulfport au Mississippi et la Western Research Station à Placerville en Californie, où il travaille.)

Pratiquement toutes les graines récupérées germèrent et formèrent des plants !

Aujourd’hui, il est impossible de différencier les arbres issus des graines « lunaires » de celles restées sur Terre. Aucune anomalie n’a été décelée.

Lorsque les arbres furent suffisamment développés (4 ans d’âge) ils purent quitter les pépinières de l’US Forest service… Ainsi le premier Arbre Lunaire, un Sycamore, a été planté au Washington Square Park à Philadelphie le 6 mai 1975, juste à côté de l’Independence Hall où fut signée la Déclaration d’indépendance (1776) et adoptée la Constitution américaine (1787). Stuart Roosa était bien évidemment présent lors de la cérémonie, de même que le Maire de Philadelphie Frank Rizzo. Gérald Ford alors président des Etats-Unis fit parvenir un petit message dans lequel il décrit ces arbres de Lune comme « les symboles vivants de nos spectaculaires réalisations humaines et scientifiques ». Pour plus de symbolique on aurait pu attendre le 4 juillet 1976 pour planter cet arbre, qui est toujours vivant aujourd’hui.

De g. à d. Stuart Roosa, John McGuire (chef de l’US Forest Service), Ernesta Ballard (Directrice de la Société d’Horticulture de Pennsylvanie), et à moitié caché, Woodsy Owl (Woodsy le Hibou) la mascotte de l’US Forest Service. 

En 1976, dans le cadre d’une opération s’inscrivant à l’occasion des célébrations du Bicentenaire des Etats-Unis les plantations et donations d’arbres de Lune ont fait fureur, mais une gestion défaillante fait que, quarante ans plus tard, on ne sait plus où sont passés la plupart de ces arbres…

Krugman et son équipe créèrent par la suite, avec des greffons, des arbres de Lune de seconde génération (Half Moon Trees), puis de troisième génération, qui furent un temps proposés à la vente pour la modique somme de 32 USD par l’association American Forests.

Depuis 1996, le Dr David Williams, qui travaille au Centre Spatial Goddard à Greenbelt, dans le Maryland, qui ignorait tout de l’histoire de ces arbres avant cette date, tente de localiser et de recenser tous les arbres avant, comme il le dit, qu’il ne soit trop tard. A ce jour seulement 89 arbres de première génération ont été retrouvés (dont 27 sont morts) … Nous sommes loin du compte !  Consulter la liste.

Un arbre de Lune de seconde génération de type sycamore a été planté au cimetière d’Arlington le 9 février 2005 (pour le 34 ème anniversaire de l’atterrissage d’Apolllo 14) au cours d’une cérémonie en l’honneur de Stuart Roosa et de tous les astronautes disparus. Cérémonie à laquelle la veuve de Stuart Roosa, Joan (qui décèdera deux ans et demi plus tard, et sera enterrée à Arlington à côté de son mari), et leur quatre enfants, ont participé.

A gauche Arlington National Cemetery le 9 février 2005 – Peu après Rosemary Roosa pose devant l’arbre « de son père » qui  a bien pris.

 

Comme l’on écrit les enfants de l’école élémentaire Cannelton dans l’Indiana qui ont ravivé le souvenir de ces arbres de Lune : « Long live our beautiful Moon trees ! » (Vive nos magnifiques arbres de Lunes)

Car bientôt hélas, ces arbres resteront les seuls êtres vivants au monde à avoir fait le voyage vers la Lune !

 

*Sur la liste récapitulant les objets emportés à bord d’Apollo 14 (CSM + LM) on dénombre 14 PPK de 227 g chacun dans le module de commande (CM) soit 3,178 kg au total, ainsi que  3 PPK de 408 g chacun dans le module lunaire (LM) soit 1,224 kg au total. Il existe également un PPK de plus grande taille, sans aucune mention de poids, stocké dans le CM !

Anecdote dans l’anecdote : Apollo 14 détient le record de poids des PPK emportés, soit 4,4 kg.

Le trajet des astronautes d’Apollo 17 sur la Lune à l’échelle de Paris

L’américain Eric Jones, le co-créateur du Apollo Lunar Surface Journal avec Ken Glover, et l’allemand Thomas Schwagmeier qui l’a traduit dans sa langue natale, ont eu l’idée géniale de reprendre, mission par mission, les trajets effectués par les astronautes sur la surface de la Lune et de les superposer sur des sites terrestres connus. Apollo Traverse Maps Superimposed on Terrestrial Sites

C’est ainsi qu’ils ont eu l’excellente idée de choisir la ville de Paris pour visualiser le chemin parcouru par les astronautes d’Apollo 17, sachant que le module lunaire a atterri sur la parvis Notre-Dame.

Cliquer sur la carte pour l’agrandir

Au total Eugene Cernan et Harrison Schmitt ont parcouru 35,9 km, en trois sorties, et la distance d’éloignement du LM la plus importante fut de 7,6 km.

Le dernier drapeau américain sur la Lune

Le drapeau américain planté sur la Lune lors de la mission Apollo 17 était plus grand que les cinq drapeaux précédents ; 1,00 x 1,80 mètres au lieu de 0,90 x 1,50 m.

Une autre particularité, ce drapeau a fait le voyage sur la Lune avec Apollo 11 puis fut accroché dans la Salle de Contrôle de Mission n°2 (MOCR qui se prononce « moh-ker » : Mission Operation Control Room). C’est Harrison Schmitt qui a eu l’idée de l’emporter pour le laisser sur la Lune !

118:21:24 (Temps écoulé depuis le décollage h:min:s) : Début du déploiement du drapeau dans la vallée de Taurus-Littrow, qui dure environ une minute et quarante secondes.

118:23:53 Cernan: « …this has got to be one of the most proud moments of my life. I guarantee you. »  « Ce doit être l’un des plus grands moments de fierté de ma vie. Je vous le garantis. »

118:24:06 Schmitt: « Houston, je ne sais pas combien de personnes sont au courant, mais ce drapeau était accroché au MOCR depuis Apollo 11. Et c’est avec une extrême fierté que nous le déployons sur la Lune, afin qu’il y reste aussi longtemps que possible, en l’honneur de toutes les personnes qui ont travaillé si dur pour nous permettre d’être ici, ainsi que tous les autres équipages, et de faire que ce pays, les Etats-Unis, et l’humanité, soient un peu différents de ce qu’ils furent.

Eugene Cernan et Harrison Schmitt ont emporté sur la Lune un drapeau identique, afin de remplacer celui de la salle de contrôle ! Ils le remettront au Directeur de Vol Eugene Kranz, à l’occasion d’une petite cérémonie, qui l’acceptera au nom de tous les contrôleurs de vol.

Eugene Cernan (12 décembre 1972)

Harrison Schmitt  (12 décembre 1972)

High Flight, un sonnet dans l’espace

Le sonnet High Flight écrit par le pilote de chasse John Gillespie Magee Jr. (1922-1941) qui fut tué en vol le 11 décembre 1941, à l’âge de 19 ans, lors d’une colision avec son Supermarine Spitfire et un Airspeed AS.10 Oxford, au-dessus du Lincolnshire en Angleterre, trois mois après avoir écrit ce poème cultissime pour tous les aviateurs, a été de nombreux vols spatiaux américains ; Gemini 10, Apollo 10, Apollo 11, Apollo 15… Un poème qui décrit magistralement l’extase du pilote lorsqu’il vole.

 

 

« Ce n’est pas un hasard, si nous, trois astronautes aguerris, avions le poème de John Magee à bord d’Apollo 10, car il y a vraiment eu des moments, où j’ai ressenti que je pouvais tendre la main, comme il le dit, et toucher le visage de Dieu. »  Eugene Cernan

 

High Flight

Oh ! I have slipped the surly bonds of earth
And danced the skies on laughter-silvered wings;
Sunward I’ve climbed, and joined the tumbling mirth
Of sun-split clouds – and done a hundred things
You have not dreamed of – wheeled and soared and swung
High in the sunlit silence. Hov’ring there
I’ve chased the shouting wind along, and flung
My eager craft through footless halls of air.
Up, up the long delirious, burning blue,
I’ve topped the windswept heights with easy grace
Where never lark, or even eagle flew –
And, while with silent lifting mind I’ve trod
The high untresspassed sanctity of space,
Put out my hand and touched the face of God.

 

Toute tentative de traduction d’un poème est vaine car bien évidemment on perd l’essentiel. Le sens d’un poème est inséparable des mots choisis et toutes les résonances qui vibrent dans l’original, toutes les images évoquées, les interprétations possibles, sont perdues… Je vous propose toutefois ma traduction de ce sonnet :

 

Haut Vol

Oh ! J’ai rompu les liens qui me rattachaient à la Terre
Et dansé dans le ciel, sur des ailes riantes et argentées.
J’ai grimpé vers le soleil, et partagé l’allégresse
Des nuages transpercés par sa lumière – et fait cent choses
Dont vous n’avez même jamais rêvé – tournoyé, plané, virevolté
Là-haut dans le silence ensoleillé. Alors que je volais là-haut
J’ai poursuivi le vent hurlant, et lancé
Mon fier aéronef à travers les espaces insondables.
Haut, toujours plus haut dans un délire bleu incandescent
J’ai survolé les sommets balayés par les vents, avec grâce et aisance
Où jamais une alouette ni même un aigle n’ont volé.
Et alors qu’en silence mon esprit s’élevait, j’ai atteint
Le sanctuaire celeste inviolé,
Tendu ma main, et effleuré le visage de Dieu.