Objectif Lune : le discours du président Kennedy devant le Congrès, le 25 mai 1961

Voici ma traduction de la neuvième partie du discours de John F. Kennedy prononcé le jeudi 25 mai 1961 devant une session conjointe du congrès, sur « les besoins urgents de la nation ». Il s’agit là, du « discours fondateur » du programme Apollo. La partie sur l’espace commence 30 minutes et 37 secondes après le début de l’allocution et se termine à 38 minutes et 39 secondes, (elle dure donc 8 minutes et 2 secondes). L’intégralité du discours quant à lui dure 45 minutes et 42 secondes.

Ce discours intervient 43 jours après le vol orbital de Youri Gagarine, et seulement 20 jours après le vol suborbital d’Alan Shepard, la première mission spatiale habitée américaine, alors même que les Etats-Unis ne totalisent que quelques minutes de présence dans l’espace. Ce discours s’appuie sur les conclusions des consultations lancées le 20 avril par le président Kennedy, sur la meilleure manière de battre les soviétiques dans l’espace.

[00:00] (…) [30:37] En dernier lieu, si nous voulons gagner la bataille qui se joue actuellement à travers le monde entre liberté et tyrannie, les réalisations spectaculaires dans l’espace qui ont eu lieu ces dernières semaines, devraient nous avoir révélé, tel le Spoutnik en 1957, l’impact que cette aventure génère sur les esprits des hommes du monde entier, qui tentent de se déterminer quant à la route à suivre. Dès le début de mon mandat, nos efforts dans l’espace ont été scrutés. Avec les recommendations du vice-président, qui est président du Conseil National de l’Espace, nous avons examiné nos points forts et nos points faibles, les secteurs où nous sommes susceptibles de réussir et ceux où nous ne le pouvons pas. Le temps est venu d’accélérer le pas – le temps d’une nouvelle grande initiative américaine – il est temps pour cette nation de prendre clairement la tête dans les réalisations spatiales. L’espace, qui à bien des égards pourrait détenir la clef de notre avenir sur la Terre.

(Applaudissements)

Je pense que nous possédons toutes les ressources et les talents nécessaires. Mais le fait est, que nous n’avons jamais pris les décisions à l’échelle nationale, ou mobilisé les ressources nationales nécessaires pour être les premiers. Nous n’avons jamais fixé d’objectifs à long terme, ni défini leur caractère d’urgence, ni même géré nos ressources et notre temps de façon à garantir qu’ils soient menés à bien.

(Applaudissements)

Reconnaissant la longueur d’avance prise par les Soviétiques avec leurs puissants moteurs-fusée, ce qui leur donne plusieurs mois d’avance, et admettant la forte probabilité qu’ils vont exploiter cette avance encore un certain temps, avec des succès encore plus impressionnants, l’obligation nous incombe de fournir de nouveaux efforts. Car si nous ne pouvons pas garantir que nous serons un jour les premiers, nous pouvons affirmer que toute hésitation à produire cet effort, fera de nous les derniers.

(Applaudissements)

Nous prenons un risque supplémentaire en rendant notre effort visible devant le monde entier, mais ainsi que le démontre l’exploit de l’astronaute Shepard, cette prise de risque, renforce notre stature quand nous réussissons. Mais il ne s’agit pas seulement d’une course. L’espace nous est désormais ouvert, et notre désir de partager son potentiel ne doit pas être dicté par ce que font les autres. Nous allons dans l’espace, car quoi que l’humanité entreprenne, les hommes libres doivent pleinement y prendre part.

(Applaudissements)

Par conséquent, je demande au Congrès, en plus et au-delà des augmentations que j’ai déjà demandées pour les activités spatiales, de débloquer les fonds nécessaires pour atteindre les objectifs nationaux suivants :

Tout d’abord, je crois que cette nation devrait s’engager à atteindre l’objectif, avant la fin de cette décennie, d’envoyer un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf sur Terre. Aucun autre projet spatial dans cette période ne sera plus impressionnant pour l’humanité, ou plus important pour l’exploration de l’espace à long terme, et aucun ne sera aussi difficile ou coûteux à réaliser.

Nous proposons d’accélérer le développement du véhicule spatial lunaire approprié. Nous proposons de développer les lanceurs complémentaires à propulsion liquides et solides, beaucoup plus puissants que n’importe quel autre engin développé à ce jour, jusqu’à ce que nous soyons en mesure de déterminer, de façon certaine, lequel s’avère supérieur. Nous proposons d’allouer des fonds supplémentaires au développement d’autres types de moteurs, et pour des explorations automatiques – explorations qui sont particulièrement importantes, qui ont pour seul but, il faut que cette nation ne l’oublie jamais : d’assurer la survie de l’homme qui sera le premier à effectuer ce vol audacieux. Dans l’absolu, ce ne sera pas un homme qui ira sur la Lune – si toutefois nous prenons la décision d’y aller – mais une nation entière. Car nous tous, devrons nous employer à l’y emmener.

Deuxièmement, un supplément de 23 millions de dollars, en plus des 7 millions déjà disponibles, permettra d’accélérer le développement du moteur-fusée à combustion nucléaire, Rover.

(Applaudissements)

Cela nous donne la promesse que nous aurons un jour les moyens d’explorer l’espace  de manière encore plus passionnante et ambitieuse, peut-être au-delà de la Lune, aux confins du système solaire.

Troisièmement, 50 millions de dollars supplémentaires nous permettront de conforter notre position dans les secteurs où nous sommes déjà les premiers, notamment en accroissant l’utilisation des satellites pour les communications à travers le monde entier.

Quatrièmement, une enveloppe complémentaire de 75 millions de dollars – dont 53 millions sont destinés aux services de la météorologie nationale – nous aidera à nous doter au plus tôt, d’un réseau de satellites d’observation météo couvrant la planète entière.

Que les choses soient bien claires – et c’est une décision qu’il appartiendra aux membres du Congrès de prendre en dernier lieu – qu’il soit bien entendu, que je demande au Congrès et au pays d’accepter un engagement ferme et définitif pour une nouvelle orientation, qui se poursuivra pendant de nombreuses années et entraînera des dépenses très importantes : 531 millions de dollars pour l’année fiscale 1962 –  et entre sept et neuf milliards supplémentaires pour les cinq années suivantes. Si c’est pour tout arrêter en cours de route, ou réduire nos ambitions face à l’adversité, à mon avis, il serait préférable de ne rien entreprendre du tout.

Voilà, c’est un choix que ce pays doit faire, et je suis convaincu que sous la direction des comités de l’espace du Congrès, et des Comités d’appropriation, vous étudierez cette problématique avec attention.

Il s’agit là d’une décision des plus cruciales que nous prenons en tant que nation. Sachant que vous avez tous vécu les quatre dernières années et avez bien compris l’importance de l’espace et des aventures dans l’espace, sachant que personne ne peut prédire avec certitude quels seront les tenants et les aboutissants de la maîtrise de l’espace.

Je crois que nous devrions aller sur la lune. Mais je pense que chaque citoyen de ce pays, ainsi que les membres du Congrès, devraient examiner attentivement la question avant de prendre une décision. C’est un sujet qui a retenu toute notre attention depuis des semaines et des mois, car il en résulte une lourde charge financière, et cela n’aurait aucun sens d’approuver ou de vouloir que les Etats-Unis prennent une position prééminente dans l’espace, sans que nous ne soyons prêts à fournir l’effort nécessaire et à en supporter le coût, pour y arriver. Si nous ne le voulons pas, nous devrions prendre la décision rapidement et cette année.

(Applaudissements)

Cette décision exige un engagement national majeur, des scientifiques et techniciens, des ressources et des infrastructures, et l’éventualité qu’elles soient détournées d’autres activités importantes, pour lesquelles elles sont déjà réparties avec parcimonie. Cela signifie un niveau d’investissement personnel, de dévouement, d’organisation et de discipline qui n’ont pas toujours caractérisé nos efforts de recherche et de développement. Cela signifie que nous ne pouvons pas nous permettre des arrêts de travail abusifs, l’augmentation outrancière des matériaux ou du coût de la main-d’oeuvre, des rivalités inter-agences improductives, ou un taux de renouvellement excessif du personnel indispensable.

De nouveaux objectifs et de nouveaux investissements ne peuvent résoudre ces problèmes. Ils pourraient, en réalité, les exacerber – à moins que chaque scientifique, chaque ingénieur, chaque militaire, chaque technicien, sous-traitant, et fonctionnaire ne s’implique solennellement afin que ce pays aille de l’avant, sans aucune concession pour sauvegarder notre liberté, dans la palpitante exploration de l’espace. [38:39] (…) [45:42]

La genèse du programme Apollo

Voici le memorandum préparé par Edward C. Welsh (1909-1990), le secrétaire exécutif du Conseil National de l’Espace, signé par le vice-président Johnson, en réponse à celui du président Kennedy qui avait demandé une évaluation du programme spatial. Il s’agit du premier rapport remis au président. Ce compte rendu, reprend les arguments de Wernher von Braun, et identifie une mission habitée sur la Lune, vers 1966 ou 1967, comme l’objectif ayant le plus de chance de se solder par une victoire éclatante sur les soviétiques, et permettre aux Etats-Unis de prendre la première place dans la course à l’espace.

27 jours plus tard, le 25 mai 1961, alors que les Etats-Unis ne totalisent que quelques minutes dans l’espace, après le vol suborbital d’Alan Shepard, le président John F. Kennedy dans une allocution sur les « besoins urgents de la nation », devant le Congrès réuni en session extraordinaire, engagera, dans la neuvième et dernière partie, juste avant la conclusion de son discours de 11 pages, l’Amérique à la conquête de la Lune…

 

Voici ma traduction du rapport remis au président Kennedy et signé par Lyndon Johnson :

BUREAU DU VICE PRESIDENT

Washington D.C.

 

28 avril 1961

 

MEMORANDUM POUR LE PRESIDENT

Sujet : Evaluation du programme spatial.

En réponse à votre memorandum en date du 20 avril posant certaines questions relatives au programme spatial de notre pays.

 

Une étude détaillée n’a pas encore été produite à l’heure actuelle. Des consultations sont toujours en cours. Quoi qu’il en soit, les informations compilées jusqu-à présent, émanant de spécialistes et de personnes exerçant des responsabilité dans le domaine qui nous occupe, nous permettent déjà de compiler ce résumé.

Parmi les personnes ayant participé à cette enquête figurent : le secrétaire à la défense Robert McNamara (1916-2009) et son vice-secrétaire Roswell Gilpatric (1906-1996) ; le général Bernard Shriever (1910-2005) de l’US Air Force ; l’amiral Thomas Hayward  (1924); le Dr von Braun de la NASA (1912-1977) ; l’administrateur de la NASA James Webb (1906-1992) ; l’administrateur adjoint Hugh Dryden (1898-1965), ainsi que d’autres responsables de la NASA ; le conseiller spécial du Président pour la science et la technologie, Jérôme Wiesner (1915-1994); des représentants du directeur du bureau du budget ; et trois représentants de la société civile, l’entrepreneur M. Georges Brown (1898-1983) qui a fondé la Brown & Root, à Houston, Texas) ; M. Donald Cook (1909-1981) président de la American Electric Power Service, à New-York, N.Y. ; et M. Frank Stanton (1908-2006) président de la chaine de télévision Columbia Broadcasting System, à New York, N.Y.).

Les conclusions générales suivantes peuvent être rapportées :

  1. Principalement en raison de leurs efforts concentrés et de leur intérêt précoce concernant le développement de moteurs-fusée puissants, les soviétiques sont en avance sur les Etats-Unis en ce qui concerne le prestige national, acquis grâce à leurs impressionantes réalisations techniques dans l’espace.
  2. Les Etats-Unis ont un potentiel supérieur à l’URSS pour atteindre la prééminence dans l’espace, mais le pays n’a pas été capable de prendre les décisions qui s’imposent et de rassembler ses ressources pour occuper la première place.
  3. Ce pays devrait être réaliste et admettre que d’autres nations, indépendamment du fait qu’elles se reconnaissent en nos valeurs, auront une propension à s’aligner avec la puissance qui selon elles sera la première au monde – le gagnant à long terme. De spectaculaires réalisations dans l’espace sont de plus en plus perçues comme un indicateur majeur de puissance.
  4. Les Etats-Unis ont la capacité, si le pays en a la volonté, de préciser ses objectifs et employer ses ressources avec une chance raisonnable d’atteindre la prééminence dans l’espace au cours de cette décennie. Ce sera difficile mais réalisable, même si les soviétiques sont partis les premiers et vont certainement continuer avec d’autres succès impressionants. Dans certains domaines comme les communications, la navigation, la météorologie, la cartographie, les Etats-Unis peuvent et devront exploiter leur position dominante.
  5. Si nous ne fournissons pas un gros effort maintenant, il arrivera un moment où notre marge de manœuvre deviendra extrêmement limitée et où le ressenti subjectif du public sera tellement acquis aux russes, que nous ne pourrons plus changer cet état de fait, et à fortiori les rattrapper et les devancer.
  6. Même dans les domaines où les soviétiques ont déjà les capacités d’être les premiers et vont encore progresser, les Etats-Unis devraient faire des efforts agressifs car les gains technologiques ainsi que la reconnaissance internationale sont des étapes essentielles pour éventuellement devenir les premiers. Le danger de graves décalages, voire de manquements, par ce pays, est substantiel dans la perspective de possibles avancées technologiques majeures obtenus grâce à la conquête de l’espace.
  7. L’exploration habitée de la Lune, par exemple, n’est pas seulement une réalisation avec un fort potentiel de propagande, mais est un objectif essentiel dans la conquête de l’espace, que nous soyons les premiers ou pas — et nous serions capables d’y arriver les premiers. Nous ne pouvons pas prendre le risque de ne pas accomplir ce genre de choses dans la mesure où cela nous apportera de la connaissance et de l’expérience pour aller de l’avant et accomplir encore de plus grandes réalisations dans le domaine spatial. Nous ne pouvons espérer que les russes partagent leur expérience et leurs capacités avec nous. Nous devons y parvenir par nous-mêmes.
  8. L’opinion publique américaine devra être informée sur notre situation, nous devons l’assurer de notre détermination à être les premiers dans cette course, et lui préciser combien notre supériorité en la matière est important pour l’avenir du pays.
  9. Plus de ressources et plus d’efforts doivent être consenti, dès que possible, pour le programme spatial. Nous devrions entreprendre un programme audacieux, tout en prenant toutes les précautions relatives à la sécurité des personnes effectuant les vols spatiaux.

*  *  *  *  *  *

Pour ce qui concerne les questions spécifiques posées dans votre memorandum, voici les réponses préliminaires qui se dégagent des consultations effectuées ces derniers jours.  Ces conclusions seront amenées à être développées et completées au fur et à mesure de l’avancée de notre enquête.

Q.1 – Pouvons nous battre les soviétiques en plaçant un laboratoire dans l’espace, ou une mission autour de la Lune, ou une fusée qui atterrirait sur la Lune, ou encore avec une fusée qui ferait l’aller-retour autour de la Lune avec un homme. Y a-t-il d’autres programmes spatiaux qui permettraient des résultats spectaculaires et que nous pourrions être les premiers à réaliser ?

R.1 – Les soviétiques ont désormais un lanceur capable de placer un laboratoire multi-habité dans l’espace et ont déjà fait s’écraser une fusée sur la Lune. Ils ont également la capacité de faire atterrir une station automatique sur la Lune, même si nous ne connaissont pas leurs intentions et l’avancement de ce projet. Pour ce qui est d’une mission habitée autour de la Lune ou de l’envoie d’Hommes sur sa surface, et leur retour sur Terre, ni les Etats-Unis, ni l’URSS en ont les capacités, actuellement du moins, pour autant que nous sachions. Les russes ont plus d’expérience, dans la conception de grosses fusées, et en faisant voler un chien et un Homme. Par conséquent ils ont une légère avance dans l’optique d’une mission circumlunaire, et pour un voyage habité sur la Lune. Toutefois, avec un effort conséquent, les Etats-Unis seraient susceptibles d’être les premiers, avec une échéance estimée à 1966 ou 1967. Il y a une multitude de programmes que les Etats-Unis pourraient immédiatement poursuivre et qui leur apporteraient un prestige international, leur donnant l’avantage sur les soviétiques. Parmis ces derniers on peut citer les satellites de communication, les satellites de météorologie, les satellites de navigation, les satellites de cartographie. Voilà des domaines dans lesquels nous avons déjà une certaine compétence. Nous avons de tels programmes, alors que nous pensons que les soviétiques n’en ont pas. Qui plus est, il y a des programmes que nous pourrions rendre opérationnels et effectifs en peu de temps, et qui pourraient, si bien menés, en tenant compte de l’intérêt d’autres pays, nous permettre des avancées déterminantes pour notre prééminence dans l’espace.

Q.2 – Combien cela coûterait-il en plus de ce que nous dépensons déjà ?

R.2 – Pour démarrer un programme accéléré avec les objectifs énoncés ci-avant, la NASA a estimé qu’il faudrait augmenter le budget actuel de 500 millions de dollars pour l’année fiscale 1962. Sur une période de 10 ans le budget devrait être augmenté annuellement de 1 milliard de dollars par rapport aux estimations actuelles du programme spatial en cours de la NASA.

Alors que le Département de la Défense prévoit de nous soumettre des chiffres plus détaillés dans quelques jours, le Secrétaire a fermement défendu son point de vue, il faut de toute urgence développer une puissante fusée à propergols solides, un projet que son ministère souhaiterait vivement engager. Il est bien entendu qu’un tel projet ne sera entrepris que dans le cadre de la coopération déjà existante avec la NASA, qui a déjà entrepris quelques recherches sur le sujet. Le secrétaire a estimé que ces recherches nécessitent un budget de 50 millions de dollars pour l’année fiscale 1962, mais que cela pourrait être financé en réaffectant des fonds déjà alloués pour le budget de 1962. Les futures demandes de budget tiendront compte de ces dépenses supplémentaires estimées à 500 millions au total.

Q. 3 – Consacrons-nous toute notre énergie sur des programmes existants ? Si non, pourquoi ? Si non, pouvez-vous me faire des recommendations sur la manière d’accélérer ces projets.

R. 3 – Il n’y a aucune cadence de travail de 24h/24 prévue sur les programmes de la NASA, exepté dans certains secteurs du projet Mercury, du lanceur Saturne C-1, du moteur Centaur, ainsi que les dernières phases de lancement de la majorité des missions. Les personnes consultées précisent que les plannings ont été préparés en fonction des budgets et de la disponibilité sur les lieux de travail, et que par conséquent les heures supplémentaires, et l’organisation en trois équipes existent uniquement pour les domaines où il y a des goulots d’étranglement ou des retards importants susceptibles de se répercuter sur l’ensemble du programme. Il existe par exemple pour certaines activités au Cap Canaveral la nécessité d’avoir une activité non-stop, 24h/24 avec trois équipes de travail ; le personnel du contractant du projet Mercury travaille en moyenne 54 heures par semaine et est obligé de faire travailler deux ou trois équipes dans certains secteurs critiques ; le développement de la Saturne C-1 à Huntsville exige de faire travailler du personnel 24h/24 lors de périodes de tests particulièrement délicates, alors que le temps moyen de travail hebdomadaire pour ce projet est de 47 heures. Le développement du moteur à hydrogène de l’étage Centaur réclame dans certains secteurs des roulements de travail avec trois équipes dans les usines du contractant.

Ce travail pourrait être accéléré en prenant les décisions adequates, notamment un financement accru.

Q.4  – Pour construire de puissants lanceurs, devons-nous privilégier le nucléaire, le chimique ou le liquide, ou une combinaison des trois ?

R.4 – Le consensus qui se dégage est que le développement des lanceurs liquides, solides et nucléaires devraient tous être accélérés. Cette conclusion est autant basée sur l’importance stratégique d’avoir des solutions de remplacement, que sur la spécificité de chaque type de lanceur qui permettra de satisfaire tous les besoins, selon le type de mission envisagé. De tels programmes permettront de répondre à la fois aux exigences civiles et militaires.

Q.5 – Y consacrons-nous suffisamment d’effort ? Obtenons-nous les résultats nécessaires ?

R.5 – Nous ne faisons ni les efforts souhaitables, ni n’obtenons les résultats nécessaires, pour que ce pays atteigne une position prééminente dans l’espace.

                                                                                             Lyndon B. Johnson

Les recommandations de Wernher von Braun pour battre les soviétiques dans l’espace

Voici une traduction de la lettre, datée du 26 avril 1961, envoyée par Wernher von Braun à Lyndon Johnson, en réponse au memorandum adressé par le président Kennedy à son vice-président, le 20 avril.

En résumé : pour avoir d’excellentes chances de battre les soviétiques, affirme von Braun, il faut envoyer des Hommes sur la Lune !

 

26 avril 1961

Le Vice-Président des Etats-Unis
La Maison Blanche
Washington 25, D.C.

 

Mon cher M. le Vice-Président,

La présente constitue une tentative de réponse à certaines questions concernant notre programme spatial national, soulevées par le président dans son mémorandum à votre intention, daté du 20 avril 1961. J’aimerais attirer votre attention sur le fait que les commentaires ci-après sont de ma seule responsabilité et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de la NASA, au sein de laquelle j’ai l’honneur de servir.

Question 1.  Pouvons nous battre les soviétiques en plaçant un laboratoire dans l’espace, ou une mission autour de la Lune, ou par une fusée qui atterrirait sur la Lune, ou avec une fusée qui ferait l’aller-retour autour de la Lune avec un homme. Y a-t-il d’autres programmes spatiaux qui permettraient des résultats spectaculaires et que nous pourrions être les premiers à réaliser ?

Réponse :  Avec leur récent lancement vers Vénus, les soviétiques ont démontré qu’ils possèdent une fusée capable de mettre une charge de 6,5 tonnes en orbite. Lorsque l’on sait que notre capsule Mercury ne pèse que 1,8 tonnes, il apparait clairement que le lanceur soviétique pourrait être capable :

  • D’envoyer plusieurs astronautes en orbite simultannément. (Une telle capsule, plus spacieuse, pourrait être assimilée, et servir, comme un petit « laboratoire dans l’espace ».
  • Faire atterrir une charge utile substantielle sur la Lune. Mon estimation, est que cette fusée pourrait faire atterrir sur la Lune un objet de 650 kg (Soit un dixième de sa capacité de satellisation en orbite basse). Cette masse est insuffisante pour y inclure une fusée, pour le vol retour vers la Terre d’un Homme que l’on aurait déposé sur la Lune. Mais c’est entièrement suffisant pour une station automatique qui pourrait retransmettre des données sur Terre, et qui serait laissée sur la Lune après sa mission. Une mission similaire est prévue avec notre projet Ranger qui sera lancée par une Atlas-Agena B. La capsule de la sonde Ranger qui doit atterrir sur la Lune a une masse de 135 kg. Le lancement est prévu pour Janvier 1962. (NdT : Missions Ranger Block 2)

Le lanceur soviétique actuel pourrait envoyer autour de la Lune une capsule d’une masse comprise entre 1 800 et 2 300 kg et la faire revenir sur Terre. Masse tout à fait insuffisante pour envoyer un homme autour de la Lune, en y incorporant de quoi lui assurer la capacité d’interrompre la mission ou lui assurer un retour en toute sécurité. Pour la NASA il s’agit de fonctionnalités obligatoires pour toute mission habitée. On ne peut pas négliger la possibilité que les soviétiques s’affranchissent de ces contraintes pour se faciliter la tâche.

Un lanceur environ dix fois plus puissant, que celui utilisé par les russes pour envoyer leur sonde vers Vénus, est nécessaire pour envoyer un homme sur la Lune et le ramener saint et sauf sur Terre. On peut éviter le développement d’une telle super fusée en développant les techniques de rendez-vous et de ravitaillement en carburant en orbite, pour de plus petites fusées. Mais le développement de ces techniques par les soviétiques ne pourrait pas nous être dissimulé, et prendrait sans aucun doute plusieurs années. (Peut-être aussi long, voire plus long, que le développement d’une super fusée pour le vol direct).

En résumé, mon sentiment est que :

  1. Nos chances de battre les russes en mettant sur orbite un laboratoire ne sont pas très bonnes. Les russes ont la capacité de le faire cette année, alors qu’il nous faudra attendre l’année 1964 et la Saturne C-1, mais le nôtre pourrait être plus massif.
  2. Nous avons une chance de battre les soviétiques en faisant atterrir une station automatique sur la Lune. Il est difficile d’affirmer si cet objectif fait partie de leur programme, du strict point de vue du lanceur, ils sont capables de réaliser ce projet dès maintenant. Quant à nous, c’est prévu pour début 1962 avec une Atlas-Agena B et Ranger 3.
  3. Nous avons une bonne chance d’envoyer trois Hommes autour de la Lune avant les russes (1965/1966). Les soviétiques pourraient cependant effectuer un vol circumlunaire plus tôt en faisant l’impasse sur certains aspects de la sécurité et en envoyant qu’une seule personne. J’estime qu’ils peuvent réaliser cela en 1962 ou 1963.
  4. Nous avons une excellente chance de battre les soviétiques en envoyant des Hommes sur la surface de la Lune (avec la possibilité de les ramener bien évidemment). La raison est qu’ils devront accroitre la puissance de leur lanceur d’un facteur 10 pour y arriver. Nous n’avons pas de lanceur suffisamment puissant à ce jour, et il est fort peu probable que les soviétiques en possèdent un. C’est la raison pour laquelle, avec un tel objectif, nous ne partirions pas avec des auspices trop défavorables. Avec un programme accéléré je pense que nous pouvons atteindre ce but en 1967 ou 1968.

Question 2. Combien cela coûterait-il en plus de ce que nous dépensons déjà ?

Réponse : Je pense que je ne devrais pas essayer de répondre à cette question avant que les objectifs exacts, et le calendrier pour un programme spatial accéléré aient été déterminés. Toutefois je peux affirmer sans trop me tromper que l’augmentation du financement pour atteindre l’objectif d) ci-dessus, serait bien supérieur à 1 milliard de dollars pour l’année fiscale 1962 et que l’augmentation pour les années fiscales suivantes devra être multiplié par deux voire plus.

Question 3.   Nous consacrons-nous à 100 % sur des programmes existants ? Si non, pourquoi ? Si non pouvez-vous me faire des recommendations sur la manière d’accélérer ces actions.

Réponse : Nous ne travaillons par 24 heures sur 24 sur les programmes existants. Actuellement le travail consacré au programme Saturne se fait sur une base normale, avec une équipe travaillant avec des horaires standards. Il n’y a que quelques secteurs critiques où les heures supplémentaires et plusieurs équipes de travail sont autorisées. Au cours des mois de janvier février et mars 1961, le personnel du centre des vols spatiaux Georges C. Marshall de la NASA, qui a la responsabilité de la totalité du lanceur Saturne, et qui développe le premier étage en tant que projet interne, a travaillé une moyenne de 46 heures par semaine. Ce qui inclu le travail administratif et de bureau. Dans les secteurs critiques du projet Saturne (design, assemblage, inspection et test), le temps de travail moyen pour la même période est de 47,7 heures par semaine avec des pointes individuelles à 54 heures.

L’expérience nous montre que dans la recherche et le développement, travailler plus longtemps ne signifie pas forcémment plus de résultats car il faut tenir compte des risques induits par la fatigue. Dans les secteurs critiques sus mentionnés, une deuxième équipe permettrait d’alléger grandement la lourde charge de travail. Toutefois, le budget et les conditions d’accueil de ce personnel supplémentaire ne sont pas disponibles à cette heure. Dans ce secteur toute aide serait la bienvenue.

L’adjonction d’une troisième équipe n’est pas conseillée dans la recherche et le développement. L’expérience issue de l’industrie indique qu’une organisation avec deux équipes, et la possibilité d’effectuer des heures supplémentaires, mais sans excès, produit les meilleurs résultats.

Dans les usines industrielles impliquées dans le programme Saturne, la situation est aproximativement la même. Une augmentation du financement autorisant les heures supplémentaires, dans des secteurs névralgiques, permettrait d’accélérer le programme.

Question 4.    Pour construire de puissants lanceurs, devons-nous privilégier le nucléaire, le chimique ou le liquide, ou une combinaison des trois ?

Réponse : De l’avis général des concepteurs de moteurs- fusée, la propulsion nucléaire sera dévolue à l’exploration de l’espace lointain (il s’agira de l’étage supérieur d’une fusée conventionnelle fonctionnant avec du carburant chimique ou bien de vaisseaux spatiaux s’élançant depuis l’orbite terrestre). Il ne s’agira pas d’une fusée (utilisant l’energie nucléaire) décollant depuis le sol. Qui plus est la technologie du moteur fusée nucléaire est encore dans sa prime enfance.

La fusée nucléaire pourra être considérée comme une solution prometteuse pour étendre et accroître l’étendue de nos opérations spatiales après les années 1967 ou 1968. Le moteur nucléaire ne doit pas être considéré comme un candidat potentiel à notre problème de fusée puissante en cette année 1961.

L’opinion ci-dessus concerne le plus simple et le plus élémentaire moteur nucléaire c’est-à-dire du type « transfer de chaleur »,  où de l’hydrogène liquide est évaporé puis chauffé à haute température dans un réacteur nucléaire pour être expulsé par la tuyère du moteur.

Il existe également un type de moteur nucléaire radicalement différent que l’on appelle moteur « à ions » ou à « propulsion ionique ». Dans ce cas l’énergie nucléaire est d’abord transformée en énergie électrique qui est utilisée pour expulser des particules ionisées (c.à.d. chargée électriquement) dans le vide de l’espace à des vitesses très importantes. C’est la « force de propulsion » du moteur à ions. Il est dans la nature même de ces systèmes de propulsion nucléaire à ions, qu’il est impossible de les utiliser dans l’atmosphère. Bien que très économique en carburant, ils ne produisent qu’une faible poussée. Aussi ne peut-on en aucun cas les qualifier de lanceurs. Le futur de la propulsion ionique, économe en carburant et de faible poussée, réside dans les voyages interplanétaires.

Concernant les carburants « chimiques ou liquides » la question du Président fait très certainement référence à la comparaison entre les carburants liquides et solides, les deux impliquant des réactions chimiques.

Actuellement nos fusées les plus puissantes (Atlas, premier étage de Titan et premier étage de Saturne) utilisent toutes des ergols liquides, et tout laisse croire que les soviétiques utilisent également les ergols liquides pour leurs missiles intercontinentaux et lancements spatiaux. En ce moment les fusées les plus puissantes utilisant des propergols solides (Nike Zeus, premier étage de Minuteman, premier étage de Polaris) sont substantiellement plus petites et moins puissantes. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que lorsqu’il s’agit de dévellopper des fusées très puissantes, compte tenu de notre expérience actuelle, les systèmes à base d’ergols liquides surclassent largement ceux conçus avec des propergols solides.

Il ne fait aucun doute qu’il soit possible de développer des lanceurs plus puissants et je ne pense pas qu’il faille d’importantes percées technologiques pour ce faire. D’un autre côté il ne faut pas perdre de vue qu’une enveloppe remplie avec du propergol solide auquel on fixe une tuyère est capable de générer une poussée, mais c’est encore loin d’être un lanceur. Et bien que le taux de fiabilité des fusées à propergols solides, en raison de leur simplicité, soit impressionnant et supérieur aux systèmes à ergols liquides, lorsque l’on parle de lanceur, il faut intégrer le système de guidage, les systèmes de contrôle d’attitude, le système de séparation des étages, etc.

Un autre point important est que la puissance d’un moteur fusée ne devrait pas être mesurée en fonction de la poussée brute, mais en termes d’impulsion spécifique, c. à d. le produit de la poussée par rapport à la durée de fonctionnement. Pour plusieurs raisons, il est plus avantageux de ne pas faire fonctionner des moteurs-fusée à propergols solides plus d’une soixantaine de secondes, alors que la plupart des moteurs à ergols liquides ont des temps de fonctionnement de 120 secondes et plus. C’est ainsi qu’un moteur-fusée à propergols solides de 1 350 tonnes de poussée pendant 60 secondes, n’est en réalité pas plus puissant qu’un moteur-fusée à ergols liquides de 675 tonnes de poussée fonctionnant 120 secondes.

Mes recommandations consistent à augmenter substantiellement l’effort et le financement dans le domaine des fusées à propergols solides (de 30 à 50 millions de dollars pour l’année fiscale 1962) avec l’objectif immédiat de :

  • Démontrer la faisabilité de très grosses fusées à propergol solides constitués de segments (le maniement et l’acheminement de fusées de plusieurs centaines de tonnes de poussée est ingérable si une telle fusée n’est pas constituée de plus petits segments que l’on peut assembler directement sur le site de lancement.)
  • Développer des méthodes d’inspection simplifiées qui permettront de s’assurer que de si gigantesques fusées ne présentent pas d’anomalies.
  • Déterminer les méthodes opérationnelles les plus adaptées pour acheminer, manier, assembler, vérifier, et lancer, de très grosses fusées à propergols solides. Ceci implique une série d’études pour répondre à des questions telles que :
  1. Est-ce qu’un groupement de plus petites fusées à propergol solide ou une seule grosse fusée est préférable à des fusées composées de segments ? Une question que l’on ne doit pas analyser uniquement sous l’angle de la puissance, mais du point de vue opérationnel en tenant compte du transport et du travail des équipes au sol…
  2. La sécurité du pas de tir et des alentours. (Comment l’ensemble des opérations du Cap Canaveral seraient impactées par la présence de fusées remplies de milliers de kg de propergols solides).
  3. Evaluer le pour et le contre des différents sites de lancements des fusées à propergols solides ; à l’intérieur des terres, sur le littoral, ou sur des plates-formes en mer.
  4. Les exigences liées aux lancements habités. (Comment arrêter les moteurs du lanceur en cas de problème, pour permettre une interruption de la mission sans risque, et la récupération de la capsule spatiale ? Si cela s’avère difficile, quelles procédures alternatives peuvent être mises en œuvre ?

Question 5. Y consacrons-nous suffisamment d’effort ? Obtenons-nous les résultats nécessaires ?

Réponse : Non je ne pense pas que nous y consacrions suffisamment d’effort.

Selon moi les étapes les plus efficaces pour améliorer notre stature spatiale nationale, et accélérer les choses, seraient de :

  • Déterminer quelques objectifs à atteindre (le moins possible pour plus d’efficacité) dans notre programme spatial et en faire des priorités nationales. (Par exemple : faire atterrir un Homme sur la Lune en 1967 ou 1968).
  • Identifier parmi nos projets spatiaux en cours, ceux qui contriburaient le plus à atteindre cet objectif. (Par exemple : faire atterrir une station automatique sur la Lune qui permettra de déterminer les conditions environnementales que l’Homme y trouvera.)
  • Mettre tous les autres projets de notre programme spatial en veilleuse.
  • Ajouter un lanceur à ergols liquides encore plus puissant à notre programme de lanceurs spatiaux. La conception de ce lanceur devrait autoriser une certaine flexibilité afin de permettre des ajustements au fur et à mesure de l’accroisement de nos connaissances.

Exemple : Développer en plus de ce qui est fait aujourd’hui, un premier étage propulsif à ergols liquides avec une impulsion spécifique deux fois plus élévée que celui du premier étage de la Saturne, conçu pour fonctionner en fagot si besoin.

Avec ce lanceur nous pourrions :

  1. Doubler la capacité de satellisation. La multiplication par deux de la charge utile s’avèrerait primordiale pour faire atterrir des stations automatiques sur la Lune, pour des vols circumlunaires, et pour l’objectif final de faire atterrir des Hommes sur la Lune (si d’ici quelques années la solution des ravitaillements orbitaux s’avérait être la plus prometteuse.)
  2. Assembler un lanceur plus puissant en disposant trois ou quatre propulseurs en fagot. Cette solution devra être utilisée si d’ici quelques années, le rendez-vous et le ravitaillement orbital posaient problème, et que la « route directe » pour un atterrissage humain sur la Lune apparaissait comme la plus réalisable.

Pour résumer, je voudrais dire que dans cette course à l’espace, nous avons à faire à un adversaire déterminé dont l’économie en temps de paix est sur le pied de guerre. La plupart de nos procédures sont conçues hors du cadre de l’urgence nationale. Je ne pense pas que nous puissions gagner cette course, à moins que nous prenions enfin les mesures qui jusqu’à présent n’ont été jugées admissibles qu’en période d’urgence nationale.

Respectueusement vôtre,

Wernher von Braun

Le memorandum du président Kennedy au vice-président Johnson

Voici une traduction du mémo envoyé par le président John Kennedy au vice-président Lyndon Johnson, le 20 avril 1961. Huit jours auparavant, le 12 avril, l’Union Soviétique avait envoyé le premier Homme dans l’espace, Youri Gagarine…

Ce memorandum est à l’origine du programme Apollo !

 

LA MAISON BLANCHE

Washington

                                                                                                       20 avril 1961

 

MEMORANDUM POUR :

LE VICE PRESIDENT

 

Comme suite à notre conversation je souhaiterais, dans le cadre de vos fonctions de directeur du conseil de l’espace, que vous meniez une enquête exhaustive sur notre situation dans le domaine spatial.

  1. Pouvons nous battre les soviétiques en plaçant un laboratoire dans l’espace, ou une mission autour de la Lune, ou une fusée qui atterrirait sur la Lune, ou encore avec une fusée qui ferait l’aller-retour autour de la Lune avec un homme. Y a-t-il d’autres programmes spatiaux qui permettraient des résultats spectaculaires et que nous pourrions être les premiers à réaliser ?
  2. Combien cela coûterait-il en plus de ce que nous dépensons déjà ?
  3. Nous consacrons-nous à 100 % sur des programmes existants ? Si non, pourquoi ? Si non, pouvez-vous me faire des recommendations sur la manière d’accélérer ces projets.
  4. Pour construire de puissants lanceurs, devons-nous privilégier le nucléaire, le chimique ou le liquide, ou une combinaison des trois ?
  5. Y consacrons-nous suffisamment d’effort ? Obtenons-nous les résultats nécessaires ?

J’ai demandé à Jim Webb (NdT : James Webb, Administrateur de la NASA), au Dr Weisner (NdT : il s’agit du Dr Jerome Wiesner conseiller scientifique du président Kennedy), au secrétaire McNamara (NdT : Robert McNamara, secrétaire (ministre) de la Défense) et à d’autres responsables officiels de vous apporter leur pleine coopération. Je vous sais gré de me faire parvenir vos conclusions dans les meilleurs délais possibles.

                                                                                                    (John F. Kennedy)

 

 

De la finalité des vols spatiaux habités

Au début de la guerre froide, le critère d’attractivité, selon les décideurs politiques aux États-Unis et en Union Soviétique, était lié à des programmes scientifiques et technologiques de grande ampleur. Ainsi, les démonstrations de prouesses scientifiques et technologiques sont devenues des actions clefs pour affirmer le prestige national et associer les valeurs et les symboles perçus de la science et de la technologie – la rationalité, le progrès – avec l’image de l’idéologie politique de chaque nation. Les records aéronautiques par exemple, sont alors extrêmement médiatisés.

C’est donc tout naturellement qu’en 1957, après les réactions mondiales liées au lancement de Spoutnik, dont l’ampleur a surpris les russes, les hommes politiques tant aux Etats-Unis qu’en Union Soviétique ont vu dans la conquête spatiale le moyen le plus visible, le plus spectaculaire, pour attester leur suprématie. En pleine guerre froide, les réalisations spatiales civiles, bien plus que les armes ou les conflits militaires, ont servi comme de très efficaces vecteurs pour démontrer ses capacités technologiques, sa puissance, et surtout, l’efficacité de son système politique. Les deux superpuissances investiront massivement dans le domaine du spatial habité, une escalade qui aboutira au programme Apollo, qui permettra à douze américains de marcher sur la Lune entre 1969 et 1972, à ce jour, l’apogée de 60 ans de conquête spatiale…

Peu après le lancement de Spoutnik, Arthur Larson, le directeur de l’agence d’information des Etats-Unis (United States Information Agency ou USIA qui a existé de 1953 à 1999 – Outil de diplomatie publique, de propagande.) encouragea vivement le président Dwight Eisenhower à prendre fait et cause pour l’exploration spatiale, afin d’améliorer l’image de l’opinion publique étrangère vis à vis des Etats-Unis, non pas pour la connaissance scientifique en elle- même, mais pour l’impact disproportionné que la prééminence dans l’espace semble avoir sur le ressenti de puissance d’une nation, qui permet d’accroître très significativement son pouvoir de négociation.

La NASA, l’USIA, et le Département d’Etat, ont vendu cette image des Etats-Unis au grand public, notamment, entre autres, en encourageant un programme spatial habité très élaboré et très dispendieux, avec de nombreuses expositions sur le thème de l’espace, des tournées mondiales d’astronautes et de capsules spatiales, et bien sûr, en diffusant en direct les différentes missions spatiales à la télévision et surtout sur les radios que l’on pouvait capter dans le monde entier…  Aux Etats-Unis il a fallu mettre en place une réthorique élaborée, car dans un pays démocratique le politique est tributaire de l’opinion publique ; vox populi, vox dei. Un problème que n’ont pas eu les dirigeants soviétiques.

L’origine du programme spatial habité étant avant tout politique, après la guerre froide il a fallu trouver une justification économique et scientifique, et là, tout s’est bigrement compliqué…

Depuis Eisenhower, aucun des onze présidents des Etats-Unis qui se sont succédés à ce jour, n’a mis fin au programme spatial habité. Avec le programme Apollo, l’espace est devenu dans l’imaginaire américain la nouvelle frontière, un leitmotiv habillement distillé par les responsables politiques depuis Kennedy, se substituant à l’Ouest mythique.

Plus philosophiquement, l’espace habité est le début de l’expansion humaine dans le système solaire et au-delà. Il s’agit même d’une étape dans l’évolution pour certains, qui n’ont pas hésité à comparer les premiers pas de l’Homme sur la Lune avec ceux des premiers arthropodes qui ont « sorti la tête de l’eau » …