Américains et soviétiques s’échangent des échantillons de roches lunaires

En janvier 1971, Moscou, après des pourparlers avec l’académie des sciences de l’Union Soviétique, accepte d’échanger 3 grammes d’échantillons lunaires ramenés sur Terre par Luna 16 (sur 101 g) contre 3 grammes d’échantillons d’Apollo 11 (sur 22 kg) et 3 grammes d’Apollo 12 (sur 34 kg).  De très petites quantités, mais qui s’avèrent toutefois suffisantes pour effectuer des études scientifiques comparatives.

Le GIRD ou groupe d’ingénieurs travaillant gratuitement

En janvier 1931 de très talentueux passionnés d’astronautique dont Friedrich Tsander (1887-1933) fondent le GIRD (Grouppa Izoutcheniïa Reaktivnovo Dvijeniïa ou Groupe d’Étude de la Propulsion par Réaction), un groupe de recherche sur les fusées basé à Moscou. Lorsqu’en 1932 Tsander tombe gravement malade, c’est Sergueï Koroliov (1907-1966), qui le remplace. Ce groupe compte une soixantaine de personnes. Amateurs bénévoles, ne bénéficiant pas d’aides gouvernementales, ils s’en amusent en modifiant quelque peu la signification de l’acronyme GIRD en Gruppa Inzhenerov Rabotayushchikh Darom, c’est-à-dire, groupe d’ingénieurs travaillant gratuitement.

Du moins jusqu’à ce que les militaires s’intéressent à leur travail, puisqu’ en 1933 le GIRD fusionne avec leur GDL (GazoDinamitcheskaïa Laboratoria ou Laboratoire de dynamique des gaz) qui compte environ 200 chercheurs, dont Valentin Glouchko (1908-1989). Le GDL en charge du développement de la propulsion des fusées, bénéficie de moyens importants. Cette fusion forme en septembre 1933 l’Institut de recherche scientifique sur les moteurs à réaction ou RNII (Reaktivny Naoutchno-Issledovatelski Institout) dirigé par Ivan Kleïmenov (1898-1938), avec comme bras droit Sergueï Koroliov.

Zond 5 crée la panique

En 2006, sur les ondes de la radio « The Voice of Russia » (Radio Spoutnik depuis le 10 novembre 2014) le cosmonaute Pavel Popovich (1930-2009) rapporte cette anecdote :

« A la fin des années 60 nous nous préparions à effectuer une mission autour de la Lune. A ce moment-là nous envoyions les dénommées Zond, en réalité des répliques du vaisseaux Soyouz mais sans cosmonautes à bord. Chacune de ces sondes devait passer derrière la Lune et revenir vers notre Terre. Le problème crucial rencontré par ces sondes était l’atterrissage. De toutes les sondes lancées, une seule réalisa un atterrissage nominal. Lorsque nous réalisâmes que nous n’irions jamais vers la Lune, nous décidâmes de monter un petit canular. Nous demandâmes à nos ingénieurs de raccorder le récepteur radio de la sonde à un émetteur. Les vols lunaires étaient alors suivis par un centre de contrôle se trouvant à Eupatoria en Crimée. Alors que la sonde [Zond 5, septembre 1969]* – s’apprêtait à contourner la Lune, je me trouvais au centre de contrôle, aussi ai-je pris le micro et annoncé : « Le vol se déroule comme prévu, nous approchons de la surface… »

Quelques secondes plus tard, mon appel – comme s’il avait été émis depuis l’espace – fut reçu sur Terre, y compris par les américains. Le conseiller américain pour l’espace, Frank Borman, reçu un appel du Président Nixon qui lui demanda : « Comment se fait-il que Popovich parle depuis la Lune ? ». Ma blague a provoqué une véritable panique.  Environ un mois plus tard Frank est venu en URSS et je fus chargé de l’accueillir à l’aéroport. Il était à peine sorti de l’avion qu’il brandit son poing et me dit : « Eh, espèce de délinquant spatial ! »

* Cette précision est apportée par Colin Burgess et Rex Hall dans leur ouvrage : « The First Soviet Cosmonaut Team » paru en 2009 (page 318) qui mentionne également cette anecdote.

 

L’anecdote rapportée par Pavel Popovich est croustillante, mais comporte quelques erreurs de chronologie…

Contrairement à ce qu’affirment les auteurs du livre sus-cité, Zond 5 n’a pas été lancée en septembre 1969 mais un an plus tôt, en septembre 1968 (la mission s’est déroulée du 15 au 21 septembre 1968).

Il se trouve qu’à cette date Richard Nixon n’est pas encore Président des Etats-Unis, il ne le deviendra que le 20 janvier 1969 (Il est élu le 5 novembre 1968) et Frank Borman n’est pas encore son conseiller spécial pour les affaires spatiales. Le premier est encore en campagne électorale, le second prépare Apollo 8 !

Popovich précise qu’environ un mois après cette « blague » il accueille Frank Borman en URSS… Pas tout à fait, puisque le tout premier voyage de Borman en Union Soviétique n’intervient qu’en juillet 1969, 9 mois après les « faits ». Du 2 au 11 juillet 1969 Frank Borman, sa femme Susan, et leur deux fils Edwin et Frederick visitent l’Union Soviétique pour la toute première fois, sur invitation de l’ambassadeur Anatoly Dobrynin qu’il avait rencontré en janvier. Il est le tout premier astronaute à faire ce voyage. Un véritable événement qui donnera même lieu à une conférence de presse à son retour, le 12 juillet 1969, soit 4 jours avant le lancement d’Apollo 11 !

En réalité c’est un radiotélescope de l’observatoire de Jodrell Bank en Angleterre qui intercepte dans le nuit du 18 au 19 septembre 1968 une conversation entre les cosmonautes Pavel Popovich et Vitali Sevastianov (qui font partie des quatre équipages affectés au programme lunaire L1) supposément à bord de Zond 5, et le centre de contrôle des vols d’Eupatoria en Crimée**. Très vite la NASA se rend compte que l’origine de la transmission est « terrestre » et qu’il s’agit vraissemblablement d’un test du système de communication !  Bien que Zond 5 emporta végétaux et animaux il n’y avait aucun spécimen du genre Homo sovieticus à bord !

Pavel Popovich et Frank Borman – Juillet 1969

**Le six juillet 1969 Frank Borman visite le centre de contrôle d’Eupatoria.

Les cosmonautes doivent garder le secret

Les nouvelles recrues ne devaient en aucun cas révéler à leur famille et amis qu’ils faisaient partie du corps des cosmonautes. Ils l’apprendraient après leur premier vol dans l’espace.

Ainsi Vladimir Shatalov (1927-), qui a effectué trois mission spatiales (Soyouz 4, Soyouz 8, et Soyouz 10) se souvient qu’en mars 1962 il dut s’absenter un mois entier et se rendre à Moscou pour subir les divers tests médicaux et évaluations, pour sa sélection comme cosmonaute. Il a pour interdiction formelle d’en aviser qui que ce soit. A ce moment-là, sa mère vit avec lui et son épouse à Odessa.

A l’issue des examens, il récupère son uniforme de lieutenant-colonel dans le placard où il l’avait accroché à son arrivée au centre, puisque tout au long de son séjour il était resté en survêtement ou en blouse d’hôpital, et rentre chez lui pour attendre le coup de fil fatidique.

A son retour sa mère ne manque pas de lui demander des explications quant à son absence prolongée, sans même un coup de fil ou une lettre.

Vladimir Shatalov invente une histoire mais sa mère n’est pas dupe : « Balivernes, je sais comment je lave et repasse tes affaires, tu n’en as porté aucunes. »

Il prétend alors un malaise et un séjour à l’hôpital pour passer des examens et se soigner, mais ne révele toujours pas son secret.

Le vendredi 12 avril 1963 les cosmonautes assistent à un concert dans le cadre de la Journée de la Cosmonautique, or ce-dernier est retransmis à la télévision, et à un moment, une caméra se retourne sur un groupe de cosmonautes (à cette date quatre soviétiques sont déjà allés dans l’espace et sont bien sûr connus dans tout le pays, le monde entier !) dans lequel se trouve Vladimir Shatalov.

Lorsque Shatalov rentre à la maison son épouse l’interroge aussitôt : « Que faisais-tu là, à ce concert, assis à côté des cosmonautes ? ». Il invente donc à nouveau une histoire à dormir debout ; comme quoi il était à Moscou, a acheté un billet pour aller au concert, et, par le plus grand des hasards, s’est retrouvé placé à côté des cosmonautes. Elle ne le croit pas une seule seconde !

« Bon d’accord » finit-il par lui avouer « mais ne le dis à personne. »

« Cela se passait ainsi en ces temps-là ! »

Cette manie du secret a empêché bon nombre de cosmonautes de partager leur joie et leur fierté avec leurs proches. Certains ont bien évidemment contrevenu à l’ordre donné, et ont écopé d’un avertissement lorsque cela s’est su !

 

Le cas du cosmonaute Edouard Kougno

← Edouard Kougno (1935-1994) n’est pas resté longtemps dans le corps des cosmonautes, sélectionné le 8 janvier 1963 (TsPK / VVS-2 – Deuxième groupe des forces aériennes) à l’âge de 28 ans, il sera renvoyé le 16 avril 1964. Officiellement il quitte le corps des cosmonautes pour raisons médicales. En réalité ce sont ses prises de position incongrues qui ont motivé son renvoi.

Ainsi lors d’un cours politique il demande : « Pourquoi n’avons-nous qu’un seul parti politique ? », « Pourquoi aidons-nous d’autres pays, alors que nous avons des pénuries dans le nôtre ? »

Questions qui furent aussitôt rapportées à ses supérieurs.

Le pompon : lorsqu’on lui demande pourquoi il n’a pas adhéré au parti communiste ce dernier répond : « Il est hors de question que je rejoigne ce parti d’escrocs, de sycophantes et de lèches-bottes ! »

Même si Nicolas Kamanine utilise des mots encore plus durs pour décrire l’incompétence et la corruption des dirigeants soviétiques dans son journal personnel, il ne pouvait tolérer les prises de position de Kougno, qui auraient dû rester dans la sphère privée. La plus grande peur des dirigeants était qu’un cosmonaute utilise sa célébrité pour exprimer des dissensions politiques… Alors qu’un Kougno qui n’avait pas encore volé dans l’espace parle de la sorte !

Kougno exprimait tout haut ce que la plupart des cosmonautes pensaient tout bas.

Le manque de perspicacité, pour ne pas dire plus, de ce candidat cosmonaute pour sa carrière, est tout de même surprenant !