Les extravagants comptes à rebours de John Llewellyn

Normalement lorsque l’on compte à rebours on commence par un chiffre que l’on décrémente régulièrement jusqu’à zéro… « Dix, neuf, huit, sept, six… ». Avec John Llewellyn on ne savait jamais, pour décompter jusqu’à la mise à feu des rétrofusées, nécessaire au retour sur Terre d’un vaisseau spatial (il faut le ralentir), il pouvait commencer à quinze, passer de dix à huit puis annoncer neuf et sept. Quelquefois même, un petit peu à la bourre, «… cinq, quatre, un, mise à feu ! ». En tout cas une chose est sûre, lorsqu’il disait « mise à feu » (retrofire), c’était toujours pile à la seconde…

Le jour où John Llewellyn se serait cru dans une tranchée

La première rangée de quatre consoles de la salle de contrôle des missions, le MOCR (se prononce « meoukair » pour Mission Operations Control Room, il en existait deux, MOCR 1 au premier étage, MOCR 2 au deuxième étage du Bâtiment 30 de l’actuel Centre Spatial Johnson au Texas) qui se situe juste devant les imposants écrans d’affichage, n’avait pas de surnom particulier jusqu’à ce que le « RETRO » John Stanley Llewellyn, Jr. (1931-2012), lui en donne un à forte connotation guerrière : « La Tranchée ».

A 19 ans, John Llewellyn membre de la 1ère division de Marines, va se distinguer lors de la guerre de Corée, participant à deux batailles décisives et extrêmement meurtrières, Inchéon (septembre 1950) et le réservoir de Chosin (novembre-décembre 1950). Un jour, il se retrouve face à face avec un soldat chinois qui le met en joue, mais il n’entend qu’un clic, le chargeur est vide, et c’est lui qui le tue… Il restera terré toute la nuit avec le cadavre dans un trou, entendant les troupes ennemies passer à proximité, avant de pouvoir se mettre en sécurité… Il recevra la Médaille de l’Etoile de Bronze (Bronze Star Medal) pour bravoure…

Pour les collègues de la NASA de cet ancien Marine, le S de son deuxième prénom, ne signifie pas Stanley mais Star, ils l’appellent John Star. Une légende parmi les légendes…

Le soldat de première classe John S. Llewellyn en Corée. Crédit photo : http://www.nnhs65.com/famous-marines-G-L.html

En 1965, les deux nouvelles salles de contrôle du Manned Spacecraft Center (littéralement centre des vaisseaux spatiaux habités) près de Houston, étaient équipées d’un très sophistiqué système de transport par tube pneumatique (inventé au début du XIXe siècle). Ce système était surtout utilisé pour distribuer rapidement des documents papiers… En ce temps-là, aucune imprimante n’était directement reliée aux différentes consoles, un contrôleur de vol souhaitant effectuer une impression écran, devait appuyer sur un bouton, la commande était alors reçue dans l’ultra moderne salle informatique, au rez-de-chaussée, qui traite les données en temps réel (Real-Time Computer Complex, RTCC), une fois l’impression sur papier thermique réalisée, le tout était placé dans une capsule et envoyé au contrôleur. Ces tubes étaient également utilisés pour envoyer de petits objets… et même de la nourriture et des canettes…

Sur cette photo du MOCR 2 prise le 24 décembre 1968 lors de la mission Apollo 8, on distingue dans les cercles rouges les capsules d’envoi, dans le cercle bleu les boutons de commande du système de transport par tube pneumatique de cette console, et à la gauche des boutons de commande se trouve une trappe que l’on soulève pour envoyer ou récupérer une capsule. (voir photo ci-dessous)
Image: Erin Carson/TechRepublic

Il existe deux histoires concourantes, pour expliquer l’origine de ce surnom, « la Tranchée »…

Lors de la mission Gemini VI-A (du 15 au 16 décembre 1965) qui doit effectuer un rendez-vous avec Gemini VII (du 4 au 18 décembre 1965), le retrofire officer , (littéralement responsable de la rétropropulsion, indicatif RETRO), John Llewellyn, qui effectue tous les calculs relatifs à la durée d’allumage des moteurs pour les changements d’orbite, à fort à faire, il multiplie les demandes d’impression écran et se retrouve rapidement avec un tas de capsules vides autour de lui, qui lui rappellent les douilles vides des obus de 105 des Howitzer M101 utilisés pendant la guerre de Corée. Il s’exclame alors : « J’ai l’impression d’être à nouveau dans les tranchées, entouré de douilles vides d’Howitzer 105. »

Une autre fois, alors que le contrôleur de vol à la console « O&P » (Operations and Procedures) qui surveille notamment le respect des procédures de vol, il se trouve dans la troisième rangée (en partant des écrans géants), lui demande s’il a enfin pu calculer la durée d’allumage des moteurs pour le rentrée atmosphérique, (à chaque étape de la mission le RETRO doit être prêt à ramener d’urgence le vaisseau spatial sur Terre) Llewellyn s’énerve et aboie : « Si tu n’es pas content tu devrais bouger ton cul et descendre ici dans la tranchée pour faire les calculs toi-même au lieu de rester assis là-haut (à ne rien foutre)…» Il fait bien évidemment allusion aux soldats qui se battent en première ligne, au contact direct avec l’ennemi, alors que les officiers supérieurs restent sur les hauteurs, à l’abri…

C’est ainsi que le surnom « tranchée » pour les contrôleurs « dynamique de vol » opérant dans la première rangée, est resté.

Les trois contrôleurs de vol aux consoles RETRO, FDO (se prononce fido ; pour flight dynamic officer,littéralement responsable dynamique de vol) et GUIDO (pour guidance officer, littéralement responsable du guidage) étaient les pilotes au sol du vaisseau spatial, il leur incombait le suivi de la trajectoire du vaisseau spatial, ordonnaient les manœuvres à effectuer, calculaient à quel moment et pendant combien de temps il fallait allumer les moteurs, l’orientation du vaisseau spatial, vers quel point se diriger, etc.  Il y avait une quatrième console dans cette première rangée, le BOOSTER, qui surveillait le lanceur, lors du programme Apollo c’était un ingénieur du Marshall dont le travail se terminait après le ré-allumage du moteur J2 du S-IVB pour l’injection trans-lunaire.

Cette première rangée, la plus basse, (comme dans un amphithéâtre), cette « tranchée », constituait « la première ligne de défense des vols spatiaux habités » ainsi que le rappelle fièrement, à très juste titre, l’ancien FDO et RETRO Jerry Bostick (né en 1939).

Première version de l’emblème de « Mission Control » avec la Saturne V – RES GESTA PAR EXCELLENTIAM ; La réussite par l’excellence.

Pour information :

– De Gemini 4 à Apollo 17 toutes les missions habitées (excepté Apollo 7) furent suivies par le MOCR 2 (pour Gemini 3 la salle était en service mais comme salle de contrôle secondaire (en parallèle, pour un test grandeur nature), le centre de contrôle était alors situé en Floride dans le Bâtiment 1385, près du pas de tir 14 sur la base de l’US Air Force du Cap Canaveral. Le MOCR 1 ne servait alors quasiment que pour les missions inhabitées.

– Pour le programme Skylab, la mission Apollo Soyouz et les quatre premières missions de la navette spatiale c’est le MOCR 1 qui fut utilisé. Le MOCR 2 est alors en instance de modernisation pour être adapté aux vols de la navette spatiale et LES MOCR deviennent des FCR (se prononce fiCker ; pour Flight Control Room).

– La mission STS-5 est le premier vol de navette contrôlé depuis le MOCR / FCR 2 et STS-53 fut la dernière…Entre temps, le 3 octobre 1985 le MOCR 2 est classé Monument Historique National (National Historic Landmark). DePUIS, UNE NOUVELLE EXTENSION
DU BÂTIMENT 30, comportant 5 niveaux, a ete construite (30 South) et abrite depuis 1998 les nouvelles salles de contrôle…

Les chaussettes rouges de Joseph Shea

Si le directeur de vol Eugene Kranz (1933) est célèbre pour ses gilets, confectionnés par son épouse avant chaque vol qu’il dirigeait, Joseph Shea (1925-1999) directeur adjoint du Bureau des vols spatiaux habités (Office of Manned Space Flight), puis responsable du Bureau du vaisseau spatial du programme Apollo (Apollo Spacecraft Program Office) était connu pour ne jamais se rendre à une réunion importante sans porter des chaussettes rouges.

Un détail vestimentaire qui permet d’affirmer ostensiblement son caractère et une certaine fantaisie…

La chevauchée fantastique de John Llewellyn

John Stanley « Star » Llewellyn, le contrôleur de vol de la tranchée (c’est lui qui a donné ce surnom à la première rangée), le « retro »(retrofire officer) de légende, ancien de la mythique 1re Division des Marines, exténué par des heures de simulations éprouvantes la veille, se réveille au matin et s’aperçoit qu’il est très en retard, une panne classique d’oreiller. Il s’habille en vitesse, prend sa Triumph TR3, et fonce pied au plancher vers le Centre de Contrôle des Missions. Lorsqu’il arrive sur le parking, impossible de trouver une place, il fait le tour une fois, deux fois, puis n’y tenant plus, remonte l’allée, traverse la pelouse, franchit une bordure, et se gare juste à côté de l’entrée du bâtiment 30.  Montrant son badge à l’entrée, il se précipite vers la salle de contrôle et s’installe à sa console en grommelant.

A l’extérieur, les agents de sécurité entourent la voiture et recherchent son propriétaire.

Les directeurs de vol, Glynn Lunney et John Hodges, lassés de ses frasques à répétition (il avait notamment failli en venir aux mains avec Alan Shepard) décident de lui confisquer le laissez-passer pour sa voiture. Llewellyn demande alors à Eugene Kranz, son partenaire de judo, d’intercéder en sa faveur. John Hodge reste ferme et avec son accent britannique lui répond : « Gene, le temps est venu de donner une bonne leçon à Llewellyn. Faire le trajet à pied de l’entrée principale jusqu’ici, ramollira un peu cette tête de mule. »

La distance à parcourir avoisinant le kilomètre et demi, John Llewellyn eut une idée. Une alternative non prévue par le règlement, en ce deuxième semestre de 1965…

C’est ainsi que le lendemain, il gare sa voiture et son van (remorque pour chevaux) sur le parking de l’hôtel Nassau Bay, face à l’entrée principale du centre spatial. Montant sur son cheval, tenant sa serviette en cuir d’une main, il présente son badge aux gardes médusés, c’est au galop qu’il parcourt le chemin jusqu’au bâtiment du centre de contrôle… En véritable  « Space Cow-boy »…

Pendant la semaine qu’a duré la suspension, on savait quand Llewelyn était là… Son cheval était attaché aux râteliers à vélos, ou à un panneau de signalisation indiquant « stationnement interdit » !

Accoudés sur la console : (de g. à d.) Philip Shaffer (1936-2007) et John Llewellyn (1931-2012). 16 avril 1970.

Les ingrédients pour faire un bon contrôleur de vol

Le directeur de vol Apollo Eugene Kranz incarne les qualités spéciales que tout contrôleur de vol doit posséder, à savoir  : jeunesse, vivacité d’esprit, une confiance en soi à toute épreuve, des nerfs d’acier, une mémoire sans faille.

Voici comment il décrit lui-même l’archétype du contrôleur de vol : « Idéalement, un contrôleur de vol doit avoir un soupçon de pilote de chasse en lui, et beaucoup du pilote d’essai et du contrôleur aérien de l’aéroport O’Hare*, le tout, enrobé de glace. »

*(L’aéroport international de Chicago O’Hare, est l’un des aéroports les plus perturbés dans son trafic au monde que ce soit en raison de la densité des rotations ou des conditions climatiques difficiles qui règnent sur la région, jusqu’en 1998, il s’agissait de l’aéroport le plus fréquenté du monde.)