La collaboration entre Wernher von Braun et Walt Disney

En 1923, Walter Elias Disney (1901-1966) et son frère Roy Oliver (1893-1971) créent la compagnie Disney, le premier est le génie créatif, le second est l’homme d’affaire. Dans les années 50 les activités florissantes de la société se diversifient, production d’émissions de télévision, création du pemier parc à thèmes (Disneyland en Californie)… Adolf Hitler adorait les films de Walt Disney, lorsque son ministre de la Propagande Joseph Goebbels lui offre 18 dessins animés de Mickey comme cadeau de Noël en 1937, il est enchanté !

Après la fin de la deuxième guerre mondiale, les américains deviennent friands de science-fiction, les années 40 et 50 constituent l’âge d’or de la science-fiction littéraire, et les années 50 celui du cinéma de science-fiction…

Pour Wernher von Braun, les années 50 furent professionnellement très frustrantes, à son grand désarroi la conquête de l’espace ne figure pas dans les préoccupations des responsables politiques américains… Il est écarté du programme d’envoi d’un satellite dans l’espace, dans le cadre de l’Année Géophysique Internationale, puisque désormais l’armée de terre pour laquelle il travaille ne peut plus développer des fusées d’une portée supérieure à 300 km (ce qui était déjà le cas de la A4/V2 à Peenemünde). Heureusement en octobre 1957, avec Spoutnik, et les échecs du programme Vanguard, tout va changer…

Entre temps, von Braun a eu l’opportunité d’exposer sa vision de la conquête spatiale habitée ; d’abord dans la revue hebdomadaire Collier’s qui était lue par environ deux millions d’américains. Entre le 22 mars 1952 et le 30 avril 1954 le magazine Collier’s publie huit articles sur la conquête de l’espace écrits par Wernher von Braun (1912-1977), Fred L. Whipple (1906-2004) Joseph Kaplan (1902-1991), Heinz Haber (1913-1990) et Willy Ley (1906-1969), illustrés par Chesley Bonestell (1888-1986), Fred Freeman (1906-1988) and Rolf Klep (1904-1981). Ces articles vont permettre de faire le lien entre science-fiction et science. Les américains ont employé le terme science factual.

Il se trouve que l’un des principaux collaborateurs de Walt Disney, Ward Kimbal (1914-2002) avait lu ces articles et avait été très impressionné. Au même moment, Walt Disney qui avait bien évidemment saisi le formidable potentiel de la télévision, (le début des années 50 marque le début de l’ère du petit écran), souhaite produire des émissions. C’est la toute première fois qu’un studio cinéma se lance dans la télévision. Toujours précurseur, il souhaite divertir, mais également éduquer (ce qu’il appellera edutainment, des mots education, et entertainment qui signifie divertissement) …  Ces émissions feront un véritable carton, ce nouveau média permettra à Disney de promouvoir ses produits et ses activités comme jamais… Notamment, bien évidemment, le parc Disneyland.

Walt Disney dans son bureau avec des maquettes Strombecker et d’autres réalisées par Gerd de Beek.

Le mercredi 27 octobre 1954 à 19:30 la première émission télévisée hebdomadaire conçue par Disney est diffusée sur la chaîne ABC. Le programme s’intitule  Disneyland (il changera plusieurs fois de nom ; Walt Disney Presents en 1958, Walt Disney’s Wonderful World of Color en 1961, The Wonderful World of Disney en 1969…). La première d’une très longue série, puisque ce programme, dans sa catégorie, est classé second parmi les plus anciens de la télévision américaine (Après the Hallmark Hall of Fame), le dernier épisode est diffusé le 24 décembre 2008. La genèse de cette émission est l’aboutissement d’un accord entre la société Disney et la chaine ABC, en échange, ABC-Paramount s’engage à participer à hauteur de 500 000 dollars (4 600 000 en monnaie constante) dans la création du parc Disneyland, à se porter caution pour un prêt de 4,5 millions de dollars (41,4 millions en 2018), et à devenir actionnaire à hauteur de 35% dans le capital de la société Disneyland Incorporated. Actions que la société Disney rachètera en totalité des années plus tard. Le contrat est signé le 2 avril 1954. (Il s’agit ici de simplifier les choses, les ramifications de cet accord sont en réalité beaucoup plus complexes.)

Un encart dans « TV Guide » annonce la nouvelle émission de Disney sur la chaine WABC-TV Channel 7

C’est ainsi que Ward Walrath Kimbal, l’un des « 9 sages » des Studios Walt Disney, présent dans la société depuis 1934, propose à son patron de consacrer une émission à l’Homme dans l’espace… Ce dernier est enthousiaste, il lui donne carte blanche.  Ward Kimbal contacte en premier lieu Willy Ley, écrivain, journaliste et vulgarisateur, au savoir encyclopédique, ancien de la VfR (Verein für Raumschiffahrt – Association pour le vol spatial), puis Wernher von Braun, le plus grand expert au monde en matière de fusée, et Heinz Haber, spécialiste de la médecine spatiale naissante (tous les trois avaient collaboré aux articles de Collier’s) pour faire office de consultants techniques. Rappelons qu’en 1954 quelque 26 millions de foyers américains soit 55,7% de la population (163 millions – 1 ménage était alors composé de 3,34 personnes en moyenne) dispose d’un poste de télévision. L’année de création de la NASA, 1958, ce sont 42 millions de foyers, soit 83,2% de la population, qui possèdent au moins un téléviseur. Von Braun, le plus grand prosélyte de la conquête de l’espace à ce jour, saute bien évidemment sur l’occasion, une opportunité unique, inespérée, pour « vendre » son rêve au grand public, qui remonte au temps où sa mère lui a offert une lunette astronomique pour sa confirmation.

Walter Elias Disney et Wernher von Braun

Non seulement von Braun, qui a alors 42 ans, sera l’un des conseillers techniques, mais il présentera également certaines séquences, avec cet accent germanique qui accroit encore sa crédibilité aux yeux des américains. En effet, la science allemande a dominé le monde de la fin du XIXe jusqu’au début du XXe siècle. De nombreux scientifiques allemands de tout premier plan, ont par ailleurs émigré aux Etats-Unis pour fuir le nazisme, tel Albert Einstein, dont le nom est devenu synonyme de génie. Dans l’imaginaire américain, un savant avec un accent germanique était un gage de grande compétence… A cet égard, Willy Ley et Heinz Haber, qui interviennent aussi dans l’émission, avaient également un accent allemand fort prononcé, et pour cause…

Ward Kimbal

Heinz Haber, Wernher von Braun, et Willy Ley

Persuader le grand public que l’exploration de l’espace est possible, fut certainement l’un des plus grands succès de Wernher von Braun, une démarche télévisuelle capitale pour la suite des événements, son influence fut déterminante… Il inculquera aux américains une culture de l’espace, malheureusement toujours inexistante en France à l’heure actuelle… Complètement impliqué dans le projet, il profitait de ses nombreuses visites chez les contractants de la Côte Ouest, fabricants des composants des fusées Redstone et Jupiter, pour se rendre aux Studios Disney, et travailler avec les artistes et les producteurs jusqu’au petit matin. Il ne comptait pas ses heures.

(De g. à d.) Edle Bakke (superviseur de scénario), Bill Bosche, Wernher von Braun (1954 – Studios Disney)

La première émission d’une durée de 49 mn (hors publicités), intitulée Man in Space (L’Homme dans l’espace) est diffusée le 9 mars 1955, (Saison 1 – Episode 20 de l’émission Disneyland), il y a très exactement 63 ans aujourd’hui. A ce moment là, Wernher von Braun est toujours allemand, il sera naturalisé américain le 15 avril. Ce jour là, les téléspectateurs sont « scotchés », pas de Mickey, pas de Donald, pas de Davy Crockett, mais une formidable émission sur le thème de l’Homme dans l’espace.

(De g. à d. ) Wernher von Braun, Willy Ley, Walt Disney, Heinz Haber

Plus de 42 millions de personnes verront cette émission, qui sera rediffusée 3 mois plus tard, le 15 juin, puis à nouveau le 7 septembre… Une version abrégée en Technicolor de 33 minutes sera diffusée au cinéma, juste avant la projection du film « Davy Crockett et les pirates de la rivière » (sorti le 18 juillet 1956 aux Etats-Unis – Davy Crockett and the River Pirates) qui fut un énorme succès au box office bien qu’il s’agisse de deux épisodes diffusés sept mois auparavant à la télévision, toujours dans l’émission Disneyland.

L’affiche du film avec à droite la mention du court-métrage « Man In Space » qui est diffusé juste avant le film

C’est cette version abrégée pour le cinéma, qui sera nommée dans la catégorie court-métrage documentaire lors de la 29e cérémonie des Oscars, qui se déroule le mercredi 27 mars 1957. [Pour être sélectionné aux Oscars un film doit bien évidemment être diffusé au cinéma et non pas à la télévision. C’est The True Story of the Civil War de Louis Clyde Stoumen qui sera primé. Jacques Yves Cousteau quant à lui, reçoit l’Oscar du meilleur documentaire pour Le Monde du Silence ! Depuis sa première statuette en 1932, c’est Walt Disney qui détient le record des récompenses aux Oscars, avec 22, auxquels il faut ajouter 4 Oscars d’honneur.]

Au total, ce seront plus de 100 millions de personnes qui verront cet épisode, significatif à plus d’un titre, puisqu’il a également lancé la franchise sur la prospective (futurologie), qui se matérialisera avec le thème Tomorrowland de la série, et des parcs. Des Fantasyland, Frontierland, Adventureland, et Tomorrowland, c’est cette dernière thématique qui posera le plus de problèmes au groupe Disney. Ward Kimbal produira également d’autres émissions à succès sur la science et ses applications futures, comme celle sur le thème de l’atome, avec « Our Friend the Atom »…

Le premier opus, présenté par Walt Disney (comme tous les épisodes de la série Disneyland, jusqu’à sa mort), puis par Ward Kimbal, aborde l’histoire des fusées avec Willy Ley, et l’explication de certains principes scientifiques de base, avec un buste animé d’Issac Newton. (Principe de la gravité, de l’action et de la réaction…). Heinz Haber évoque ensuite les problèmes physiologiques et pratiques, à l’aide du personnage, homo sapiens extra terrestrialis. Il explique entre autres, l’impesanteur, les problèmes liés aux radiations, comment manger et dormir dans l’espace, même la psychologie est très brièvement évoquée. Wernher von Braun (photo ci-contre) commence son exposé à 31:30, c’est à 35:48 qu’il prononce ces mots : « …Si nous devions entreprendre aujourd’hui, un programme spatial, organisé et pérenne, je pense que l’on pourrait construire une fusée permettant d’emporter un passager d’ici dix ans…»

 

L’émission est terriblement efficace et didactique, avec beaucoup d’humour, la quintessence du savoir-faire Disney, et, scientifiquement irréprochable. Si l’on en croit Ward Kimbal, le Président des Etats-Unis Dwight D. Eisenhower, demandera une copie de l’émission pour la montrer à ses collaborateurs. Le 29 juillet, il annonce que les Etats-Unis lanceront un petit satellite inhabité autour de la Terre dans le cadre de l’Année Géophysique Internationale. Leonid Sedov, le représentant du programme spatial soviétique, sollicitera lui aussi une copie de l’émission, par une lettre en date du 24 septembre 1955 adressée à Frederick C. Durant, qui était alors le président de la Fédération Internationale d’Astronautique… Sergueï Korolev a-t-il vu ce film ? Quelques mois après la diffusion de l’émission, la American Rocket Society tient sa réunion la plus importante depuis sa création en 1930, à cette occasion elle va projeter Man In Space devant plus 600 personnes.

Au total ce sont 3 épisodes sur la conquête de l’espace qui seront produits par Ward Kimbal, qui en fut également officiellement le co-auteur avec William Bosché (1922-1990). (Trois autres épisodes sur l’espace, indépendamment des trois premiers, furent envisagés mais jamais concrétisés, l’un deux sur le programme Vanguard, mais avec le lancement de Spoutnik, le projet, qui avait atteint le stade de la pré-production, fut abandonné…)

Le deuxième volet, Man and The Moon (L’Homme et la Lune) (48:50) diffusé le 28 décembre 1955 (Saison 2 Episode 14), évoque tout d’abord les mythes et croyances liés et l’influence de la Lune, puis la construction d’une station spatiale, pour finir par un film, avec de vrais acteurs, retraçant un vol circumlunaire habité… Le troisième opus, Mars and beyond (Mars et au-delà) (48:50 mn), diffusé le 4 décembre 1957 (Saison 4 épisode 12) relate notamment les spéculations concernant la présence de vie intelligente sur Mars, puis décrit une expédition habitée, composée de six vaiseaux spatiaux, à destination de cette planète. A l’origine, cette troisième partie devait être diffusée au printemps 1956, pour coïncider avec le périgée de la planète rouge, le moment où elle se trouve au plus près de la Terre, mais cet ultime épisode a pris beaucoup de retard, en raison de celui consacré à Vanguard, commandé par IBM et l’U.S National Academy of Science. (Ce qui démontre de la meilleure manière possible à quel point le travail effectué sur Man In Space et Man and the Moon a été tenu en haute estime.) 

Mars and beyond est donc finalement programmé avec un an et demi de retard, le 4 décembre 1957, soit deux mois après le lancement de Spoutnik ; un mois après Laïka ; et juste deux jours avant l’échec de Vanguard TV3, le 6 décembre, qui constitue la première tentative américaine de mise en orbite d’un satellite, que certains médias ont qualifié de Flopnik et de Kaputnik !

Dans ce dernier volet, Walt Disney présente le contenu de l’émission avec un robot, « Garco », fabriqué par l’ingénieur Harvey Chapman de la Garrett Supply Company avec des pièces détachées d’avions. Le physicien nucléaire Ernst Stuhlinger, un proche collaborateur de Wernher von Braun au Centre Spatial Marshall, spécialiste de la propulsion ionique, et consultant pour cet épisode, fait une apparition aux côtés de Wernher von Braun, mais sans faire le moindre commentaire…

(De g. à d.) William « Bill » Bosché, Walt Disney, Ward Kimbal, inspectant une maquette du vaisseau spatial pour Mars and Beyond

Ernst Stuhlinger et Wernher von Braun et le vaisseau spatial imaginé pour aller sur Mars. Au total, la flottille pour rallier la planète rouge est constituée de six de ces engins.

Au total, les trois épisodes ont coûté 1 million de dollars (soit 9,15 millions en monnaie constante) le premier, 300 000 dollars (soit 2 750 000 USD 2018), le second, 250 000 dollars (soit 2 300 000 USD 2018), le dernier 450 000 dollars (soit 4 100 000 USD 2018). Ce qui était considérable pour une émission télé à l’époque. Les critiques, quant à elles, furent très élogieuses, même celles des scientifiques et professionnels de l’industrie aérospatiale naissante. Ces épisodes rapporteront des dizaines de millions de dollars de l’époque, notamment grâce à la vente des produits dérivés (merchandising) ; livres, maquettes, etc..

Après les succès soviétiques, alors que la NASA semble piétiner, certains n’avaient t-ils pas suggérer de laisser Disney s’occuper du programme spatial, lui au moins a un plan et une vision !

En avril 1965, dix ans après Man in Space, Wernher von Braun invite Walt Disney, son frère Roy, Bill Bosche, Ken Peterson, John Hench, Claude Coats, et Ken O’Connor à visiter les trois principaux centres spatiaux de la NASA ; le centre des vols spatiaux habités près de Houston au Texas, le centre spatial Kennedy en Floride (où sera construit DisneyWorld, inauguré en 1971), et le centre spatial Marshall à Huntsville en Alabama dont Wernher von Braun est le directeur, c’est alors le centre de la NASA le plus important en terme de budget et de personnel. L’invitation est lancée par l’intermédiaire de Bill Bosché, dessinateur, scénariste et producteur, avec lequel von Braun avait travaillé en étroite collaboration, c’est ensemble qu’ils avaient conçu le « storyboard » de l’émission, et notamment abordé tous les aspects et détails techniques des épisodes :  « Il y a quelques années seulement j’ai eu le plaisir de travailler avec vous sur un projet qui s’est avéré des plus prophétique. Je sais que vous avez gardé un vif intérêt pour notre programme spatial et en particulier pour les vols spatiaux habités, c’est la raison pour laquelle vous pourriez trouver intéressant de venir constater par vous-même à quel point vous fûtes prémonitoire. »

(De g. à d. au premier plan) Robert John « RJ » Schwinghamer, Walt Disney, B.J. Bernight, et Wernher von Braun. (13 avril 1965 – Centre Spatial Marshall)

Centre Spatial Marshall (West Test Area). Au premier plan, au centre, Karl Heimburg, le Directeur de la Division Test, Wernher von Braun, Walt Disney. A l’arrière plan on aperçoit le Dynamic Test Stand avec le S-1C de la Saturne V. (13 avril 1965)

Maria von Braun, Wernher von Braun et Walt Disney, au Centre Spatial Marshall (13 avril 1965)

A droite, William Bosché, devant lui, Walt Disney. Au Centre de Contrôle des Missions près de Houston.

A 63 ans, Walt Disney effectue un rendez-vous dans l’espace dans le simulateur Gemini, et atterrit sur la Lune dans le simulateur du LM… Roy Disney d’habitude si réservé déclara : « J’ai été complètement subjugué par ce que nous avons vu, quiconque le serait s’il voyait ce fantastique effort et l’organisation mise en place pour les vols spatiaux, comme celui effectué brillamment par McDivitt et White lors de leur mission de 4 jours. Il est difficle d’appréhender, de réellement comprendre, à moins d’avoir vu certains aspects, comme nous avons pu le faire juste avant le vol, l’audace nécessaire à une telle entreprise, qui reste pratiquement incompréhensible aux esprits non scientifiques. Ce sont par exemple 300 000 personnes qui sont impliquées dans la conception, la vérification, et la réalisation d’un vol spatial. Avec un réseau de suivi qui couvre l’essentiel de la planète. Ces personnels de la NASA ne peuvent pas commettre la moindre erreur, bien évidemment. Tout doit être prévu avant le vol. Qui plus est, la représentation doit être donnée devant les yeux et les oreilles du monde entier, à la fois les amis et les ennemis. Chaque américain devrait être, doit être fier, de faire partie, quelque part, de l’effort entrepris par notre pays pour conquérir cette fabuleuse nouvelle frontière que constitue l’espace. »

En lançant cette invitation Wernher von Braun avait dans l’idée de renouveller une collaboration avec les Studios Disney pour promouvoir l’après Apollo, malheureusement Walt Disney est pris par d’autres projets, tel EPCOT (Experimental Prototype Community Of Tomorrow – Prototype expérimental d’une communauté du futur) et aucun projet concret ne verra le jour, à sa grande déception… Même si sur la une de l’édition du journal The Huntsville Times en date du 13 avril 1965, on peut lire : « Walt Disney s’engage à soutenir le programme spatial » et dans le texte  « Si je peux être d’une quelconque utilité avec mes émissions télévisées… sensibiliser les gens sur le fait que nous devons continuer à explorer l’espace, je le ferai. »

Ces trois épisodes, mythiques, ont incontestablement marqué les esprits, et permirent de vendre l’idée du vol spatial aux américains, un jeune garçon de treize ans, de l’Iowa, un certain Steve Bales, fut très marqué par ce programme. Le 20 juillet 1969 il se trouve au centre de contôle des missions près de Houston et prendra une décision qui « sauvera » la mission Apollo 11… « C’est le dessin animé de Walt Disney devenu réalité » dira t-il.

Avec ces épisodes Wernher von Braun a pris beaucoup de risques, dont il était parfaitement conscient, notamment de crédibilité… S’associer à l’image de Disney aurait pu le desservir. Il devient une célébrité aux Etats-Unis, célébrité qui provoquera beaucoup de jalousies et d’inimitiés, notamment parmi certains de ses futurs collègues à la NASA… et plus tard, d’autres encore (…)

Malheureusement, Walt Disney décède le 15 décembre 1966 d’un cancer du poumon, et ne verra pas le premier vol circumlunaire réalisé par Apollo 8, au contraire de son frère Roy, qui disparait le 20 décembre 1971, et qui a donc également vu les premiers pas de l’Homme sur la Lune.

Willy Ley, l’autre prosélyte de la conquête de l’espace, est terrassé par une crise cardiaque le 24 juin 1969 à l’âge de 63 ans, 26 jours seulement avant l’atterrissage d’Apollo 11 dans la  Mer de la Tranquilité… Il ne verra pas non plus s’accomplir le plus vieux rêve de l’humanité. Il avait déjà acheté son billet d’avion pour assister au décollage…

Juste après la mise en orbite autour de la Lune d’Apollo 8, Ward Kimball reçoit un coup de fil de Wernher von Braun : « Tu as vu Ward, ils ont suivi notre script ! ».

– « Oui, point par point ! »

 

Les trois épisodes sur YouTube, un grand merci à Rick Morgan.

 

 

 

 

Les épisodes de la série Tomorrowland sont compilés dans ce magnifique coffret de deux DVD.

 

 

 

 

 

« When You Wish upon a Star »… You may reach the stars…

Que reste t-il des pionniers de la NASA après la démission de Wernher von Braun ?

Dans l’édition du New York Times du 27 mai 1972, l’excellent journaliste spécialisé dans le spatial John Noble Wilford (né en 1933) évoquant la démission de Wernher von Braun en date du 26 mai, rappelle que « beaucoup de ceux qui ont participé  à l’effort spatial américain pendant les quinze années écoulées ont quitté le programme ; John Glenn, l’astronaute Mercury, premier américain en orbite autour de la Terre est désormais un homme d’affaire avec des ambitions politiques, l’astronaute d’Apollo 8 Frank Borman est le vice-président d’Eastern Airlines, Neil Armstrong, l’astronaute d’Apollo 11 est professeur à l’université de Cincinnatti, l’ancien administrateur de la NASA James E. Webb qui a constitué « l’équipe Apollo » est avocat-conseil à Washington D.C., le Dr Thomas O. Paine administrateur de la NASA au moment des premiers atterrissages sur la Lune est vice président de la General Electric Corporation. Le Dr Robert Gilruth, directeur du centre des vols spatiaux habités près de Houston vient de prendre sa retraite. Il s’occupait d’organiser les vols spatiaux, pendant que le Dr. von Braun construisait les fusées. D’autres sont partis vers l’industrie ou sont proches de la retraite. De l’équipe originelle des 118 ingénieurs allemands venus aux Etats-Unis, seuls 35 travaillent toujours au Centre Spatial Marshall (MSFC), le Dr Eberhard Rees, un autre des concepteurs de la fusée V2 à Peenemünde, en est l’actuel directeur. Six personnes de l’équipe originelle dont le Dr Kurt Debus, directeur du Centre Spatial Kennedy, travaillent toujours à la NASA dans d’autres centres. » (Kurt Debus prendra sa retraite deux ans plus tard). « Concernant les autres, 22 ont rejoint l’industrie, 12 sont décédés, 16 sont repartis en Europe, et 26 ont pris leur retraite. »

L’année 1972, avec la dernière mission sur la Lune en décembre, marque et confirme le « déclin » de la NASA, faute de subsides, après un âge d’or qui a duré de 1958 à 1969. Le temps passe et les temps changent…

Le Congrès des Etats-Unis rend hommage à Wernher von Braun

Le mercredi 7 juin 1972, deux résolutions (Concurrent Résolution) du Sénat et de la Chambre des Représentants, sont présentées, pour rendre hommage à Wernher von Braun qui vient de démissionner (le 26 mai) des ses fonctions d’Administrateur Adjoint en charge de la planification à la NASA. Le Sénateur Républicain de la Pennsylvanie Hugh Scott (1900-1994) a déposé la résolution S.R. 84, simultanément avec la H.R. 628 du Représentant Républicain de ce même état, John Irving Whalley (1902-1980).

« Exprimant la gratitude et les remerciements de la nation à l’occasion de la démission de Wernher von Braun de ses fonctions à la NASA. Le Comité de la Science et de l’Astronautique a été informé de ces résolutions. »

 

Le texte lu devant les sénateurs :

Considérant le fait que le développement du programme spatial national a amené la science et la technologie à des niveaux jamais atteints jusque là, que ce fut une source d’inspiration, de stimulation intellectuelle, et a développé un sens de l’aventure, non seulement pour le peuple des Etats-Unis, mais pour le monde entier ; et

Attendu que les réalisations du programme spatial sont en grande partie le résultat direct des contributions apportées au cours des années par le docteur Wernher von Braun, dont la stature comme génie spatial du XXe siècle et architecte en chef de la prochaine étape de l’exploration de l’espace, a déjà commencé à se muer en légende; et

Attendu que le départ du docteur von Braun de la NASA, effectif à la fin du mois de juin 1972, nous donne une excellente opportunité pour lui exprimer publiquement notre gratitude pour tout ce qu’il a fait pour le programme spatial et reconnaître également ses contributions dans les autres domaines liés à l’espace :

En conséquence, il est décidé par la présente résolution (parallèlement à celle de la Chambre des Représentants) ; Que le Congrès des États-Unis, de sa part, et au nom du peuple américain, exprime au docteur Wernher von Braun sa gratitude et sa reconnaissance, pour ses remarquables réalisations et contributions au programme spatial, et pour ce que ces dernières ont apporté et apporteront encore à l’humanité.

 

Pas de Médaille Présidentielle de la Liberté pour Wernher von Braun

En 1976, le président américain Gérald Ford (1913-2006) et son administration, sous la houlette du Conseil des distinctions honorifiques du service civil (Distinguished Civilian Service Awards Board), envisagent d’attribuer à Wernher von Braun, dont le cancer est en phase terminale, la plus haute distinction civile américaine, la Médaille Présidentielle de la Liberté (Presidential Medal of Freedom). Mais l’un des conseillers du président, le directeur de la communication, David Gergen (1942- ) est contre. A 34 ans, son raisonnement est le suivant : « Désolé, mais je ne peux pas accepter l’idée de donner la médaille de la Liberté à un ancien nazi dont les V2 ont été lancés sur plus de 3 000 villes britanniques et belges. »

On passera sur les horribles confusions de Gergen, « …3 000 villes… », les amalgames sur le terme « nazi »,  et rendre responsable un inventeur, de l’utilisation de son invention. A-t-on accusé Robert Oppenheimer d’avoir tué 150 000 civils à Hiroshima et Nagasaki ? Et que dire de Samuel Colt, Oliver Winchester, Alfred Nobel, Arthur Galston, Louis Fieser, Mikhaïl Kalachnikov etc. ? Sont-ils des criminels ?

En définitive, Gerald Ford, qui est le seul président des Etats-Unis à ne pas avoir été élu à ce poste, il remplace Richard Nixon (dont il était le vice-président) obligé de démissionner le 9 août 1974 pour éviter sa destitution suite à l’affaire du Watergate, qui  sera battu aux présidentielles de 1976 par Jimmy Carter, octroie tout de même à Wernher von Braun, la Médaille Nationale de la Science (National Medal of Science).

Pourtant « l’apport » décisif de Wernher von Braun colle parfaitement avec le cadre d’attribution de la Médaille Présidentielle de la Liberté, qui est décernée à toute personne quelle que soit sa nationalité et qui a fait : « une contribution particulièrement méritante pour la sécurité ou les intérêts nationaux des États-Unis, la paix du monde, la culture, ou d’autres actions significatives dans le domaine public ou privé. »

Gerald Ford (à g.) et David Gergen

Wernher von Braun et les brevets de Robert Goddard

La bagatelle de 214 brevets ont été déposés au nom de Robert Hutchings Goddard (1842-1945)  entre le 7 juillet 1914 et le… 13 novembre 1956, 11 ans après sa mort. En effet, lorsque l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que 131 brevets ont été déposés après son décès, soit plus de 60 %. La durée de protection d’un brevet d’invention est de vingt ans, aux Etats-Unis comme en France.

Rappelons que les premiers missiles V2 récupérés à Nordhausen arrivent sur le sol américain en 1945 et que le premier lancement intervient en avril 1946…

Goddard est décédé quelques semaines avant l’arrivée de Wernher von Braun aux Etats-Unis.

Von Braun et son équipe ont été souvent accusés de s’être servis des brevets et des travaux de Goddard pour leurs propres recherches et n’auraient donc pas inventé grand-chose…  L’origine de cette rumeur remonte au procès intenté en 1951 au gouvernement américain par la veuve de Goddard et la Fondation Guggenheim qui a financé une grande partie de ses travaux. Comme toujours il s’agit bien évidemment d’une histoire de gros sous, et l’action en justice s’est, comme de bien entendu, réglée financièrement en 1960, nous y reviendrons.

Robert et Esther Goddard (circa 1943)

Début 1975, un cadet de West Point écrit à Von Braun concernant ces accusations récurrentes, voici un extrait de sa réponse : (traduit par mes soins)

« En 1930 j’avais 18 ans et j’étais membre de l’association allemande pour le vol spatial (NdT : Verein für Raumshiffahrt) … Le Dr Robert Goddard était l’une des sommités internationales sur le concept des vols spatiaux, et il faisait partie des héros de mon adolescence. J’avais lu son opuscule « Une méthode pour atteindre des altitudes extrêmes » (NdT : opuscule de 79 pages publié en 1919, dont 1 750 exemplaires seront distribués dans le monde entier) qui décrivait le principe des fusées à plusieurs étages, et présentait des idées novatrices quant aux moyens d’améliorer les performances des moteurs-fusée à ergols liquides. Dans les années qui ont suivies, lorsque j’ai développé des fusées à ergols liquides pour l’armée allemande, travaux qui ont abouti au V2, j’ai pu voir de temps à autres des illustrations (il a par exemple évoqué la torpille aérienne) ou des déclarations (comme par exemple « L’Homme peut atteindre la Lune ») dans des revues d’aviation. Toutefois, à aucun moment en Allemagne, ni moi, ni l’un de mes collaborateurs n’avons jamais eu l’occasion de voir un brevet de Goddard. Je ne savais même pas que Goddard faisait des recherches pratiques dans ce domaine qui me tient tant à cœur, les fusées à ergols liquides, et encore moins, que dès 1926 il avait lancé avec succès la première fusée à ergols liquides du monde. »

Aux Etats-Unis, on demandera à von Braun d’examiner et d’analyser une partie des brevets déposés par Goddard suite à la plainte déposée par ses ayants droit. Le point de discorde principal étant que les V2 amenés sur le territoire américain, de même que certains des nouveaux missiles, enfreignent lesdits brevets, et par conséquent le gouvernement américain doit s’acquitter des droits afférents à leur utilisation.

Von Braun poursuit :

« Les avocats du gouvernement démontrèrent que pour la conception du V2 les allemands ne pouvaient en aucun cas avoir utilisé les inventions de Goddard dans la mesure où ses brevets étaient classés secrets, ils n’ont donc jamais pu y avoir accès. Qui plus est, même s’il existait une quelconque violation de ces brevets, les Etats-Unis avaient acquis tous les droits sur la technologie des V2 par le fait même que selon les lois internationales les missiles récupérés tombaient sous le coup d’une « prise de guerre ».

Von Braun précise dans sa réponse qu’on lui demanda également de rédiger une évaluation détaillée pour le tribunal, visant à déterminer si oui ou non la conception du V2 empiétait sur les brevets de Goddard. Il affirma en toute sincérité qu’en effet il y avait bon nombre d’atteintes un peu partout ; de l’utilisation des déviateurs de jets, à la turbopompe, en passant par l’utilisation de gyroscopes pour le guidage.

Von Braun continue :

« Tous les brevets de Goddard que j’ai vu étaient classés secrets et n’avaient jamais été publiés, ce jusqu’en 1950. Je n’en avais pas connaissance lorsque j’étais en Allemagne et même aux Etats-Unis je ne les ai découvert pour la première fois que 5 ans après mon arrivée dans ce pays, et après avoir reçu une habilitation secret défense. Tous les brevets que j’ai étudié en 1950 m’ont impressionné et prouvent que le Dr Goddard avait un esprit brillant et imaginatif. Ces brevets couvraient non seulement des caractéristiques de conception utilisées (involontairement) pour le V2, mais proposaient également de nombreuses solutions alternatives.

Il faut savoir que les brevets de Goddard n’ont été classés secret défense qu’en 1942. Finalement le gouvernement américain (ministère de la Défense et NASA) paiera la somme de 1 million de dollars, soit plus de 8 millions en monnaie constante !  Il s’agissait à l’époque de la plus forte somme jamais payée pour une affaire de droits de brevets. La moitié de la somme a été perçue par Esther Goddard, la veuve du brillant scientifique, et l’autre partie par la Fondation Guggenheim qui avait financé ses travaux. Il est ironique de savoir que ce très généreux montant, est supérieur au total des fonds reçu par Goddard tout au long de sa carrière !

Goddard a eu l’occasion d’examiner le moteur d’un missile V2, le 14 avril 1945, (photo ci-dessous) alors qu’il travaillait au Laboratoire Naval d’Annapolis, il se serait exclamé : « Il n’y a aucune différence avec mes propres fusées, excepté le mélange d’ergols utilisé… » Goddard préférait l’essence à l’alcool ! Il est mort persuadé que les allemands lui avaient « volé » son travail !

Crédit photo : NASM-SI-73-1278 (National Air and Space Museum – Washington D.C.)

Rappelons que l’altitude maximale atteinte par une fusée de Robert Goddard est de 2,7 km, le moteur a fonctionné 22,3 secondes. C’était le 26 mars 1937.

L’accusation visant à discréditer les ingénieurs allemands ayant développé la fusée A4 (ou missile V2) est sans fondement. Il s’agit d’un des nombreux exemples où des ingénieurs travaillant indépendamment sur un même problème arrivent à des solutions similaires. Les ingénieurs soviétiques ont résolu ces probèmes de la même manière.

Grâce aux efforts de Wernher von Braun, qui admirait sincèrement Robert Goddard, une stèle sera érigée à l’endroit même d’où il a lancé la première fusée à ergols liquides du monde, le 16 mars 1926. Les circonstances de cette belle initiative vous sont contées ici.