Les rencontres entre Wernher von Braun et Adolf Hitler

Le 3 janvier 2017 j’ai publié cette anecdote : Wernher von Braun et Adolf Hitler.

En fin d’article je faisais allusion à cet ouvrage : Hitler – Das Itinerar: Aufenthaltsorte und Reisen von 1889 bis 1945 de Harald Sandner (Berlin Story Verlag GmbH – 2016) qui répertorie tous les déplacements (ou presque) effectués par Hitler au cours de sa vie. Un travail monumental, extraordinaire… 

Je me suis donc servi de cet ouvrage pour vérifier la date de la visite d’Hitler à Kummersdorf, censée s’être produite au printemps 1934.

Il s’avère, d’après les travaux d’Harald Sandner, que Hitler ne s’est pas rendu à Kummersdorf en 1934, comme l’affirmait von Braun lui-même, ainsi que tous les historiens que j’ai pu lire, y compris Michael Neufeld, mais en 1935, très exactement le mercredi 6 février 1935.

Du coup j’en ai profité pour vérifier également la date du 23 mars 1939… Il se trouve que ce jour là  Hitler est en déplacement dans le territoire de Memel, que le Reich vient d’annexer. Hitler quitte Berlin en train le 22 mars à 15:20 pour le port de Swinemünde (à 43 km au sud-est de Peenemünde !) puis se rend à Memel sur le torpilleur Leopard. Il passe la nuit sur le cuirassé Deutschland et regagne Berlin le 24 mars vers 13:30. Le 25 est un samedi, le soir même il quitte Berlin dans son train spécial (Sonderzug) pour se rendre à Munich, puis à Berchtesgaden, il y restera jusqu’au 31 mars…

La visite de Kummersdorf a donc certainement dû se faire le 22 au matin. Dans son ouvrage Harald Sandner ne mentionne aucune activité pour ce laps de temps… Je lui ai envoyé un courriel pour lui poser la question…

Les autres dates sont conformes.

Jusqu’à plus ample informé concernant mars 1939, les dates où von Braun a croisé le chemin d’Hitler sont donc :

  • Jeudi 21 septembre 1933 – Kummersdorf Schießplatz
  • Mercredi 6 février 1935 – Kummersdorf Schießplatz
  • Mercredi 22 mars 1939 – Kummersdorf Schießplatz (le plus probable, mais à confirmer)
  • Mercredi 20 août 1941 – Führerhauptquartier Wolfsschanze
  • Mercredi 7 juillet et jeudi 8 juillet 1943 – Führerhauptquartier Wolfsschanze

 

Une leçon inoubliable pour Wernher von Braun

Alors qu’il était étudiant à l’Institut de Technologie de Berlin-Charlottenburg (1930-1932) Wernher von Braun eut l’occasion de se confronter aux exigences et à la dextérité que requiert la fabrication industrielle. Ce faisant, il a reçu une leçon que jamais il n’oubliera.

Afin de lui inculquer les aspects techniques liés à l’usinage, à l’ajustage, au polissage etc. d’une pièce, il effectua un stage pratique de plusieurs semaines dans une usine produisant des locomotives. L’atelier était rempli de machines outils plus perfectionnées les unes que les autres.  Von Braun est ravi, il se présente au contremaitre, un homme bourru, moustachu, au regard sévère, qui porte un tablier très sale.

Lui tendant un bloc de fer de la taille d’un ballon de handball, il lui demande de le façonner en un cube parfait.

Chacun des angles doit être parfaitement droit, chaque face égale, et sans aucune aspérité, il doit être parfaitement poli. Puis, il lui désigne… l’étau qu’il devra utiliser…

C’est un peu contrarié que von Braun se dirige vers l’établi et se met au travail. Quelques jours plus tard il montre le résultat de ses efforts au contremaitre. Ce dernier mesure les angles, ils ne sont pas droits. Continuez à limer lui ordonne le contremaitre. Deux semaines plus tard von Braun soumet à nouveau le fruit de son travail. Toujours imparfait, il doit se remettre à la tâche. Orgueilleux von Braun redouble d’efforts, le bloc de métal a bien diminué de volume. Cinq semaines se sont écoulées…

« Je lui ai finalement remis le produit de mon effort absolu » se rappelle von Braun. « Le cube était un peu plus gros qu’une noix ». Regardant par-dessus ses lunettes poussiéreuses, le contremaitre mesure chaque angle, chaque côté. Le cœur de von Braun bat la chamade. Finalement la récompense suprême : « Gut ! Ja Gut ! C’est exactemant ce que j’attendais. »

A 18 ans, l’étudiant von Braun vient d’apprendre l’auto-discipline et la perfection dans ce genre de « petits travaux » manuels.

De la responsabilité morale de Wernher von Braun dans l’Allemagne nazie.

En janvier 1971, alors qu’il travaille au quartier général de la NASA, Wernher von Braun reçoit une lettre d’un dénommé Alan Fox, résidant à Long Island dans l’état de New-York. La question pour le moins naïve soulevée par cette personne, reflète néanmoins un sentiment partagé par un certain nombre de ses compatriotes. (Voici ma traduction de la lettre de M. Fox, et de la réponse de Wernher von Braun) :

Cher Dr von Braun,

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi vous n’avez pas usé de votre position et de votre influence pendant la deuxième guerre mondiale pour essayer de sauver les juifs. Un homme de votre stature doit avoir appréhendé l’énormité du crime en train de se commettre.

Je respecte votre compétence en tant que scientifique mais ne peux encore vous respecter en tant qu’être humain tant que vous ne m’aurez pas expliqué votre silence pendant cette période.

Je ne suis pas un importun, et n’ai aucune animosité à votre encontre. Mais j’apprécierais vraiment une explication de votre part.

Cordialement,

Alan Fox

 

Le 22 janvier, von Braun lui rédige cette réponse détaillée.

 

Cher M. Fox,

Comme suite à votre lettre datée du 11 janvier, je vous soumets cette réponse.

Au cours des années qui ont précédé le début de la deuxième guerre mondiale il était évident pour tous ceux qui vivaient en Europe qu’il y avait des persécutions politiques dans plusieurs pays totalitaires. Dans les premières années du régime d’Hitler en Allemagne, les persécutions ont pris de nombreuses formes dont la plus visible fut le dénigrement des juifs dans la presse nazie. La plupart des allemands ont pensé qu’il s’agissait pour le régime, de trouver un bouc émissaire pour le faramineux taux de chômage, et rallier la population au gouvernement d’Hitler. Toutefois, la plupart des allemands, moi y compris, ne pouvions imaginer, même dans nos pires cauchemars, que cet antagonisme déclaré, aboutirait au final à quelque chose comme Auschwitz (dont j’ai entendu parler pour la première fois après la guerre). Jusqu’au commencement de la guerre, il y avait des juifs, officiers et soldats, dans l’armée allemande, et les contacts sociaux étaient largement maintenus avec les amis juifs. Je vous avoue qu’à l’époque, je n’ai pas mené une profonde réflexion sur le sujet. Je pensais que lorsque les objectifs politiques de cette campagne anti juive seraient atteints, on trouverait un nouveau bouc émissaire.

Les persécutions de Staline envers les koulaks*, les officiers de l’armée (Tuchachevski, et al.), les trotskistes, l’intelligentsia, et les juifs russes, laissaient présager un dessein similaire. En ce temps- là, j’étais bien sûr, un jeune ingénieur, sans grand intérêt pour la politique, et bien plus absorbé par mes recherches sur les possibilités du vol spatial et mes expériences sur les fusées. J’ai eu la chance que l’armée allemande s’intéresse à mes travaux et m’octroie de l’argent et des infrastructures. Je n’ai pas eu plus de scrupules que, disons, les frères Wright, lorsqu’ils ont signé leur premier contrat avec le ministère de la guerre des Etats-Unis. [Je rappelle que son premier contrat avec l’armée allemande date du 27 novembre 1932, donc avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le 30 janvier 1933.]

En 1939, lorsque la guerre a éclaté, nos travaux ont consisté à produire des armes. J’ai passé l’essentiel de mon temps, juste avant, et pendant la guerre, dans un centre de recherche sur les fusées, à Peenemünde, un endroit isolé sur les côtes de la mer Baltique. Nos journées consistaient à concevoir, construire, et tester.

On m’a souvent demandé comment j’ai pu concevoir des armes de guerre, et j’ai lu une multitude de publications évoquant les aspects moraux de cette question, qui remonte aussi loin que la guerre elle-même, et donc aussi vieille que l’humanité. Du point de vue de ma propre expérience, je peux seulement dire ceci : lorsque votre pays est en guerre, quand des amis meurent, quand votre famille est constamment en danger, quand les bombes explosent autour de vous et que votre maison est détruite, le concept de juste guerre devient très vague et lointain, et vous faites votre possible pour infliger à l’ennemi autant, ou plus de souffrances, que vous-mêmes, votre famille, et amis ont subi.

Il y a également un autre aspect : notre connaissance de ce qu’il se passait en Allemagne, et dans le monde, était plutôt limité par la machine de propagande nazie. Au cours de discussions privées entre amis, il nous arrivait de discuter des camps de concentration, dans lesquels toutes sortes d’opposants au régime, y compris les juifs, étaient détenus, mais je ne me rappelle pas, n’avoir jamais entendu le moindre témoignage concernant des atrocités, pas plus que sur des exécutions massives de civils. Si vous avez du mal à me croire, il vous suffit de vous poser la question de savoir combien de temps après le massacre de My Lai au Vietnam (Ce massacre a eu lieu le 16 mars 1968 et révélé au monde en novembre 1969 par le journaliste Seymour Hersh.) vous en avez entendu parler, en tenant compte, par ailleurs, de fait que nous sommes dans un pays où la presse est libre, encline à révéler des faits déplaisants, et non pas, dans un pays où la presse est muselée, contrôlée par l’état, un pays dont les dirigeants sont déterminés coûte que coûte à protéger les secrets d’état, et empêcher la population de savoir les choses qu’ils ne veulent pas qu’elle sache.

Vous me demandez pourquoi je n’ai pas usé de mon influence pour sauver les juifs.

Tout d’abord, comme évoqué ci-dessus, je n’étais pas au courant que des atrocités étaient commises en Allemagne. Je savais que des dirigeants juifs, catholiques et protestants avaient été emprisonnés en raison de leur opposition au régime. Je me doutais également en ne voyant plus mes propres amis juifs, que beaucoup avaient quitté le pays ou avaient été envoyés dans des camps de concentration. Mais être emprisonné, et être massacré, sont deux choses radicalement différentes.

En second lieu, si j’ai pu avoir une quelconque importance dans le programme des fusées de l’armée allemande, je n’avais aucune influence politique sur qui que ce soit hors de Peenemünde. J’ai moi-même été arrêté par Himmler, et c’est grâce à l’action du général sous les ordres duquel je me trouvais, que j’ai pu être sauvé.

Comme vous le savez, la réelle étendue des souffrances et du criminel massacre de masse des juifs, ne furent révélés au monde que plusieurs mois après la fin des hostilités, et c’est seulement à ce moment là que j’ai appris ces choses. J’ai été profondément choqué, et depuis, ai toujours eu honte d’avoir été lié à un régime capable d’une telle brutalité. Comme les millions de mes anciens compatriotes, qui ont eu connaissance de ces atrocités seulement après la guerre, je suis conscient que notre génération doit accepter sa part de culpabilité pour ce qu’il s’est passé.

Cordialement,

Wernher von Braun

 

* Effectivement, on parle beaucoup des atrocités du nazisme mais beaucoup moins de la barbarie du stalinisme. Ainsi par exemple le prix humain de la collectivisation de l’agriculture en Union soviétique à partir de 1929 fut effroyable. La liquidation des koulaks, les propriétaires terriens, fut d’une implacable brutalité. Les révoltes de 750 000 paysans dans diverses parties de l’URSS furent réprimées dans le sang. Quiconque résistait à la collectivisation était déporté en camp de concentration ou simplement exécuté. En Ukraine ce sont 113 637 « koulaks » qui furent déportés dans les premiers mois de 1930. Cette politique agricole entraîna une famine généralisée dans les années 1932-1933.

C’est en Ukraine, pourtant l’une des régions les plus fertiles de l’URSS que l’impact fut le plus terrible : « Nous avons mangé tout ce qui nous tombait sous la main, entendit un responsable du Parti à son entrée dans un village : chats, chiens, mulots, oiseaux », et même l’écorce des arbres. Plus de 2 000 personnes furent condamnées pour cannibalisme. Au total plus de 3,3 millions de personnes sont mortes de faim ou de maladies liées à la malnutrition. Pour l’ensemble de l’Union soviétique, il faut multiplier ce chiffre par deux ! « Il s’agit de l’un des crimes les plus monstrueux de l’Histoire ».

Référence : KERSHAW Ian « L’Europe en enfer – 1914-1949 », Editions du Seuil, Coll. : l’Univers historique, 2016, 630 p. Traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emanuel Dauzat – Titre original : « To Hell and Back. Europe, 1914-1949 », Penguin Books Ltd, London, 2015.  Un ouvrage à lire absolument ; Ian Kershaw, médiéviste à l’origine, est devenu l’un des meilleurs spécialistes du XXe siècle, de la Seconde Guerre Mondiale, et de l’Allemagne.   

 

La fusée A4, un formidable outil pour la science

C’est à Peenemünde que furent jetées les bases de l’exploration des couches supérieures de l’atmosphère à l’aide de fusées.

Le 8 juillet 1942, Wernher Von Braun, Ernst Steinhoff, Reinhold Strobel (spécialiste en balistique) et Gerhard Reisig qui avait équipé les petites fusées A3 et A5 pour mesurer température et pression, rencontrent le Dr Erich Regener et ses collègues Alfred Ehmert et Erwin Schopper au centre de recherche pour la physique de la stratosphère à Friedrichshafen. [Forschungsstelle für Physik der Stratosphäre fondé et dirigé par Regener  (1881-1955)].

Il était crucial pour l’équipe de Peenemünde de connaître la composition de la haute atmosphère (notamment la température, la pression et la densité) pour déterminer le comportement des fusées et calculer au mieux les trajectoires balistiques. Dès le 11 juillet 1942, le centre de recherche de l’armée de terre de Peenemünde, commande formellement l’étude d’un équipement composé d’un barographe à quartz, d’un thermographe à fil, d’un spectrographe à rayons ultraviolets, et d’un appareil pour le prélèvement d’échantillons d’air, pour un montant de 25 000 Reichsmark (en 1941 le taux de change officiel  s’établissait à 1 Reichsmark pour 2,5 USD). Von Braun nomme Helmut Weiss comme « interface logistique » entre Peenemünde et l’équipe de Regener, et Gerhard Reisig pour aider cette dernière.

Erich Regener était l’un des plus grands spécialistes au monde de la haute atmosphère de la Terre. A la suite de cette demande il réalisa un appareillage connu sous le nom de « tonneau de Regener », c’est-à-dire un container englobant tous les instruments énumérés plus haut, qui devait prendre la place de la charge utile, placée dans le nez de la fusée A4, pour être ejecté à l’apogée de la trajectoire, environ 80 km. (Regener et son fils Victor avaient envoyé des ballons sondes à des altitudes de 30 km. Ils ont même imaginé un canon à hydrogène, Wasserstoffkanone, qui permettait d’envoyer à partir d’un ballon ayant atteint cette hauteur, une charge utile à 50 km d’altitude). Un parachute imaginé par Regener, dont le déploiement était assuré par le gonflage de poches par du gaz comprimé, devait permettre sa récupération. Un émetteur incorporé facilitait la localisation au sol de l’ensemble.

« L’Institut de Recherches de la télémétrie radio » de Munich avait lui aussi songé à exploiter ces tirs scientifiques de A4 pour réunir des renseignements concernant la modification de la charge électrostatique du corps de la fusée, lors de son passage à travers les nuages cirrus. Il s’agissait là d’un problème d’une importance capitale pour la mise au point d’un détonateur électrique de proximité, destiné aux fusées antiaériennes.

Malheureusement les retards liés à la mise au point de la A4 et du « tonneau » et bien évidemment la fin de la guerre, ne permirent pas d’utiliser cette fusée pour explorer les hautes altitudes, du moins pas en Allemagne. En 1944 on effectua bien des mesures de température et de pression au niveau du nez de la fusée, fondamentales pour l’observation des phénomènes au moment de la rentrée dans les couches plus denses de l’atmosphère, mais rien de plus.

Ce n’est qu’après la guerre que la A4 fut utilisée aux Etats-Unis dans le cadre d’un programme grandiose d’exploration de la stratosphère, de l’ionosphre et de l’exosphère.

Dans ce cadre, la première photo de la Terre depuis l’espace fut prise le 24 octobre 1946 grâce à une A4 (V2 #13) ayant atteint 105 km d’altitude (photo ci-dessous). Le record d’altitude de la précedente photo de la Terre datait de 1937 à bord du ballon Explorer II qui avait atteint 22 km.  En 1950, Clyde Holliday, l’ingénieur ayant adapté sur la A4 la caméra 35 mm, qui prenait un cliché toutes les 90 secondes, écrivit un article dans le Geographic Magazine : « Les photos de la V2 nous montrèrent pour la première fois à quoi ressemblerait la Terre à des visiteurs venant d’une autre planète dans leur vaisseau spatial »

Première photo de l'espace

Puis, le 26 juillet 1948, des photos prises par une caméra à bord d’une A4 ayant atteint l’altitude de 96,5 km permirent de réaliser un panorama de la surface de la Terre couvrant une superficie de plus d’un million de km2. (Cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Panorama A4