La genèse du programme Apollo

Voici le memorandum préparé par Edward C. Welsh (1909-1990), le secrétaire exécutif du Conseil National de l’Espace, signé par le vice-président Johnson, en réponse à celui du président Kennedy qui avait demandé une évaluation du programme spatial. Il s’agit du premier rapport remis au président. Ce compte rendu, reprend les arguments de Wernher von Braun, et identifie une mission habitée sur la Lune, vers 1966 ou 1967, comme l’objectif ayant le plus de chance de se solder par une victoire éclatante sur les soviétiques, et permettre aux Etats-Unis de prendre la première place dans la course à l’espace.

27 jours plus tard, le 25 mai 1961, alors que les Etats-Unis ne totalisent que quelques minutes dans l’espace, après le vol suborbital d’Alan Shepard, le président John F. Kennedy dans une allocution sur les « besoins urgents de la nation », devant le Congrès réuni en session extraordinaire, engagera, dans la neuvième et dernière partie, juste avant la conclusion de son discours de 11 pages, l’Amérique à la conquête de la Lune…

 

Voici ma traduction du rapport remis au président Kennedy et signé par Lyndon Johnson :

BUREAU DU VICE PRESIDENT

Washington D.C.

 

28 avril 1961

 

MEMORANDUM POUR LE PRESIDENT

Sujet : Evaluation du programme spatial.

En réponse à votre memorandum en date du 20 avril posant certaines questions relatives au programme spatial de notre pays.

 

Une étude détaillée n’a pas encore été produite à l’heure actuelle. Des consultations sont toujours en cours. Quoi qu’il en soit, les informations compilées jusqu-à présent, émanant de spécialistes et de personnes exerçant des responsabilité dans le domaine qui nous occupe, nous permettent déjà de compiler ce résumé.

Parmi les personnes ayant participé à cette enquête figurent : le secrétaire à la défense Robert McNamara (1916-2009) et son vice-secrétaire Roswell Gilpatric (1906-1996) ; le général Bernard Shriever (1910-2005) de l’US Air Force ; l’amiral Thomas Hayward  (1924); le Dr von Braun de la NASA (1912-1977) ; l’administrateur de la NASA James Webb (1906-1992) ; l’administrateur adjoint Hugh Dryden (1898-1965), ainsi que d’autres responsables de la NASA ; le conseiller spécial du Président pour la science et la technologie, Jérôme Wiesner (1915-1994); des représentants du directeur du bureau du budget ; et trois représentants de la société civile, l’entrepreneur M. Georges Brown (1898-1983) qui a fondé la Brown & Root, à Houston, Texas) ; M. Donald Cook (1909-1981) président de la American Electric Power Service, à New-York, N.Y. ; et M. Frank Stanton (1908-2006) président de la chaine de télévision Columbia Broadcasting System, à New York, N.Y.).

Les conclusions générales suivantes peuvent être rapportées :

  1. Principalement en raison de leurs efforts concentrés et de leur intérêt précoce concernant le développement de moteurs-fusée puissants, les soviétiques sont en avance sur les Etats-Unis en ce qui concerne le prestige national, acquis grâce à leurs impressionantes réalisations techniques dans l’espace.
  2. Les Etats-Unis ont un potentiel supérieur à l’URSS pour atteindre la prééminence dans l’espace, mais le pays n’a pas été capable de prendre les décisions qui s’imposent et de rassembler ses ressources pour occuper la première place.
  3. Ce pays devrait être réaliste et admettre que d’autres nations, indépendamment du fait qu’elles se reconnaissent en nos valeurs, auront une propension à s’aligner avec la puissance qui selon elles sera la première au monde – le gagnant à long terme. De spectaculaires réalisations dans l’espace sont de plus en plus perçues comme un indicateur majeur de puissance.
  4. Les Etats-Unis ont la capacité, si le pays en a la volonté, de préciser ses objectifs et employer ses ressources avec une chance raisonnable d’atteindre la prééminence dans l’espace au cours de cette décennie. Ce sera difficile mais réalisable, même si les soviétiques sont partis les premiers et vont certainement continuer avec d’autres succès impressionants. Dans certains domaines comme les communications, la navigation, la météorologie, la cartographie, les Etats-Unis peuvent et devront exploiter leur position dominante.
  5. Si nous ne fournissons pas un gros effort maintenant, il arrivera un moment où notre marge de manœuvre deviendra extrêmement limitée et où le ressenti subjectif du public sera tellement acquis aux russes, que nous ne pourrons plus changer cet état de fait, et à fortiori les rattrapper et les devancer.
  6. Même dans les domaines où les soviétiques ont déjà les capacités d’être les premiers et vont encore progresser, les Etats-Unis devraient faire des efforts agressifs car les gains technologiques ainsi que la reconnaissance internationale sont des étapes essentielles pour éventuellement devenir les premiers. Le danger de graves décalages, voire de manquements, par ce pays, est substantiel dans la perspective de possibles avancées technologiques majeures obtenus grâce à la conquête de l’espace.
  7. L’exploration habitée de la Lune, par exemple, n’est pas seulement une réalisation avec un fort potentiel de propagande, mais est un objectif essentiel dans la conquête de l’espace, que nous soyons les premiers ou pas — et nous serions capables d’y arriver les premiers. Nous ne pouvons pas prendre le risque de ne pas accomplir ce genre de choses dans la mesure où cela nous apportera de la connaissance et de l’expérience pour aller de l’avant et accomplir encore de plus grandes réalisations dans le domaine spatial. Nous ne pouvons espérer que les russes partagent leur expérience et leurs capacités avec nous. Nous devons y parvenir par nous-mêmes.
  8. L’opinion publique américaine devra être informée sur notre situation, nous devons l’assurer de notre détermination à être les premiers dans cette course, et lui préciser combien notre supériorité en la matière est important pour l’avenir du pays.
  9. Plus de ressources et plus d’efforts doivent être consenti, dès que possible, pour le programme spatial. Nous devrions entreprendre un programme audacieux, tout en prenant toutes les précautions relatives à la sécurité des personnes effectuant les vols spatiaux.

*  *  *  *  *  *

Pour ce qui concerne les questions spécifiques posées dans votre memorandum, voici les réponses préliminaires qui se dégagent des consultations effectuées ces derniers jours.  Ces conclusions seront amenées à être développées et completées au fur et à mesure de l’avancée de notre enquête.

Q.1 – Pouvons nous battre les soviétiques en plaçant un laboratoire dans l’espace, ou une mission autour de la Lune, ou une fusée qui atterrirait sur la Lune, ou encore avec une fusée qui ferait l’aller-retour autour de la Lune avec un homme. Y a-t-il d’autres programmes spatiaux qui permettraient des résultats spectaculaires et que nous pourrions être les premiers à réaliser ?

R.1 – Les soviétiques ont désormais un lanceur capable de placer un laboratoire multi-habité dans l’espace et ont déjà fait s’écraser une fusée sur la Lune. Ils ont également la capacité de faire atterrir une station automatique sur la Lune, même si nous ne connaissont pas leurs intentions et l’avancement de ce projet. Pour ce qui est d’une mission habitée autour de la Lune ou de l’envoie d’Hommes sur sa surface, et leur retour sur Terre, ni les Etats-Unis, ni l’URSS en ont les capacités, actuellement du moins, pour autant que nous sachions. Les russes ont plus d’expérience, dans la conception de grosses fusées, et en faisant voler un chien et un Homme. Par conséquent ils ont une légère avance dans l’optique d’une mission circumlunaire, et pour un voyage habité sur la Lune. Toutefois, avec un effort conséquent, les Etats-Unis seraient susceptibles d’être les premiers, avec une échéance estimée à 1966 ou 1967. Il y a une multitude de programmes que les Etats-Unis pourraient immédiatement poursuivre et qui leur apporteraient un prestige international, leur donnant l’avantage sur les soviétiques. Parmis ces derniers on peut citer les satellites de communication, les satellites de météorologie, les satellites de navigation, les satellites de cartographie. Voilà des domaines dans lesquels nous avons déjà une certaine compétence. Nous avons de tels programmes, alors que nous pensons que les soviétiques n’en ont pas. Qui plus est, il y a des programmes que nous pourrions rendre opérationnels et effectifs en peu de temps, et qui pourraient, si bien menés, en tenant compte de l’intérêt d’autres pays, nous permettre des avancées déterminantes pour notre prééminence dans l’espace.

Q.2 – Combien cela coûterait-il en plus de ce que nous dépensons déjà ?

R.2 – Pour démarrer un programme accéléré avec les objectifs énoncés ci-avant, la NASA a estimé qu’il faudrait augmenter le budget actuel de 500 millions de dollars pour l’année fiscale 1962. Sur une période de 10 ans le budget devrait être augmenté annuellement de 1 milliard de dollars par rapport aux estimations actuelles du programme spatial en cours de la NASA.

Alors que le Département de la Défense prévoit de nous soumettre des chiffres plus détaillés dans quelques jours, le Secrétaire a fermement défendu son point de vue, il faut de toute urgence développer une puissante fusée à propergols solides, un projet que son ministère souhaiterait vivement engager. Il est bien entendu qu’un tel projet ne sera entrepris que dans le cadre de la coopération déjà existante avec la NASA, qui a déjà entrepris quelques recherches sur le sujet. Le secrétaire a estimé que ces recherches nécessitent un budget de 50 millions de dollars pour l’année fiscale 1962, mais que cela pourrait être financé en réaffectant des fonds déjà alloués pour le budget de 1962. Les futures demandes de budget tiendront compte de ces dépenses supplémentaires estimées à 500 millions au total.

Q. 3 – Consacrons-nous toute notre énergie sur des programmes existants ? Si non, pourquoi ? Si non, pouvez-vous me faire des recommendations sur la manière d’accélérer ces projets.

R. 3 – Il n’y a aucune cadence de travail de 24h/24 prévue sur les programmes de la NASA, exepté dans certains secteurs du projet Mercury, du lanceur Saturne C-1, du moteur Centaur, ainsi que les dernières phases de lancement de la majorité des missions. Les personnes consultées précisent que les plannings ont été préparés en fonction des budgets et de la disponibilité sur les lieux de travail, et que par conséquent les heures supplémentaires, et l’organisation en trois équipes existent uniquement pour les domaines où il y a des goulots d’étranglement ou des retards importants susceptibles de se répercuter sur l’ensemble du programme. Il existe par exemple pour certaines activités au Cap Canaveral la nécessité d’avoir une activité non-stop, 24h/24 avec trois équipes de travail ; le personnel du contractant du projet Mercury travaille en moyenne 54 heures par semaine et est obligé de faire travailler deux ou trois équipes dans certains secteurs critiques ; le développement de la Saturne C-1 à Huntsville exige de faire travailler du personnel 24h/24 lors de périodes de tests particulièrement délicates, alors que le temps moyen de travail hebdomadaire pour ce projet est de 47 heures. Le développement du moteur à hydrogène de l’étage Centaur réclame dans certains secteurs des roulements de travail avec trois équipes dans les usines du contractant.

Ce travail pourrait être accéléré en prenant les décisions adequates, notamment un financement accru.

Q.4  – Pour construire de puissants lanceurs, devons-nous privilégier le nucléaire, le chimique ou le liquide, ou une combinaison des trois ?

R.4 – Le consensus qui se dégage est que le développement des lanceurs liquides, solides et nucléaires devraient tous être accélérés. Cette conclusion est autant basée sur l’importance stratégique d’avoir des solutions de remplacement, que sur la spécificité de chaque type de lanceur qui permettra de satisfaire tous les besoins, selon le type de mission envisagé. De tels programmes permettront de répondre à la fois aux exigences civiles et militaires.

Q.5 – Y consacrons-nous suffisamment d’effort ? Obtenons-nous les résultats nécessaires ?

R.5 – Nous ne faisons ni les efforts souhaitables, ni n’obtenons les résultats nécessaires, pour que ce pays atteigne une position prééminente dans l’espace.

                                                                                             Lyndon B. Johnson

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