Les balafres de Kurt Debus

Le Dr Kurt Heinrich Debus (1908-1983) est l’un des membres les plus éminents de la fabuleuse Rocket Team de Wernher von Braun (1912-1977).

Portrait de Kurt Debus du côté de son meilleur profil. Crédit Photo : NASA (27 mars 1970, il avait 62 ans).

Kurt Debus poursuit ses études supérieures à l’université de Technologie de Darmstadt (de décembre 1929 à 1939), dès 1935 il est l’assistant du professeur Ernst Hueter (1896-1954). En 1939 il obtient un doctorat en génie électrotechnique avec une thèse sur les surtensions. Il devient ensuite maître de conférence.

Peu après le début de la seconde guerre mondiale, c’est à l’Université de Technologie de Darmstadt que von Braun rencontre Debus. En effet, dès 1939 un groupe de travail dans le cadre du « Projet Peenemünde » (Vorhaben Peenemünde) y est créé. Il s’agit pour le bureau des armements de l’armée de terre (Heereswaffenamt) de faire participer des universités au développement de la fusée A4. L’Université de Technologie de Darmstadt est le partenaire le plus important avec 92 collaborateurs, principalement dans la recherche sur les moteurs, le développement de dispositifs de commande radio et de contrôle, le calcul de trajectoires. L’Institut de chimie inorganique et physique (Institut für Anorganische und Physikalische Chemie) dirigé par Carl Wilhelm Wagner (1901-1977), et l’Institut des mathématiques appliquées (Institut für Praktische Mathematik – IPM) d’ Alwin Walther (1898-1967) sont particulièrement impliqués. Mais également des professeurs de mécanique, physique appliquée, haute tension, techniques de mesure, électrotechnique. (Parmi 238 personnels académique travaillant pour le centre de recherche de Peenemünde au sein des grandes universités allemandes, outre les 92 chercheurs de l’Université de Technologie de Darmstadt, il y a 45 scientifiques de l’Université Technique de Dresde, et 45 de l’Institut Technique de Berlin qui comprend également des chercheurs de l’Institut de recherche sur les oscillations (Instituts für Schwingungsforschung) ; les trois contingents les plus importants.)

Von Braun demande plusieurs fois à Debus de rejoindre son équipe à Peenemünde, mais chaque fois il décline la proposition. Finalement en 1943, il est sommé par les autorités militaires de choisir, servir en tant que civil à Peenemünde, ou comme soldat sur le front de l’Est… L’université ne compte plus alors que 410 étudiants…

Kurt Debus arrive à Peenemünde en août 1943, il travaille dans le laboratoire de Ernst Steinhoff (1908-1987) qui s’occupe notamment du système de guidage de la A4, Steinhoff qui a également obtenu son doctorat (en physique appliquée) à l’Université de Technologie de Darmstadt, (en 1940, avec une thèse sur l’avionique.), ils faisaient partie de la même fraternité… A ce moment-là le prototype de la A4 est réalisé, il « ne reste plus qu’à » en faire un missile facilement déployable sur le front, et que l’on puisse rapidement produire en série. Toutes ces modifications nécessitent beaucoup d’essais, et Debus devient responsable des bancs d’essais dont le célèbre Prüfstand VII, il est également impliqué dans la formation des soldats chargés de mettre en œuvre cette nouvelle arme, que Goebbels a surnommé V2, pour Vergeltungswaffe 2, arme de représailles n°2. (La première étant le missile de croisière Fieseler 103 utilisé par la Luftwaffe.)

Aux Etats-Unis sa contribution fut également déterminante, par exemple les installations du Centre Spatial Kennedy, dont il fut le premier directeur, conçues pour la fusée Saturne V, furent principalement imaginées par Wernher von Braun et Kurt Debus.

Kurt Debus avait trois balafres, une petite sur le bas de menton (1), une petite sur la joue (2), et une beaucoup plus longue qui part du milieu du menton et se prolonge sur le bas de la joue (3).

C’est en 1930 que l’étudiant Kurt Debus rejoint la fraternité (Burschenschaft) Markomannia fondée en 1894, l’une des vingt-trois sociétés d’étudiants qui existaient alors à Darmstadt. La faculté comptait alors 2 822 étudiants inscrits (Wintersemester 1930/31).

Kurt Debus à 22 ou 23 ans, le visage sans schmisse avec l’uniforme de sa fraternité Burschenschaft Markomannia Darmstadt. (Circa 1930)

Kurt Debus y pratique notamment la Mensur (du latin mensura : mesure, mesurage – cf l’expression ad mensuram submittere : se mettre à portée de ; se mesurer à), une forme d’escrime d’origine germanique qui date du XVIe siècle, pratiquée principalement au sein des sociétés d’étudiants issus de la classe dominante, une sorte de rite de passage de la jeunesse, où la force de l’escrimeur (Paukant) se détermine plus par sa résilience à la douleur que son adresse à proprement parler. La Mensur est donc avant tout un exercice de courage, régit par des règles très strictes, toujours en présence de deux médecins (Paukarzt). Les bretteurs, obligatoirement de fraternités différentes utilisent une épée aux lames tranchantes (Korbschläger ou Glockenschläger), et doivent, face à face, à une distance fixe et définie (d’ou également le terme Mensur), porter les coups en restant statiques, les pieds ne doivent pas bouger (se déplacer serait un déshonneur), une main dans le dos. Le combat se termine à la première goutte de sang versé.  Tout le corps est protégé, jusqu’au cou, et pour éviter les blessures aux yeux et au nez, les escrimeurs portent des lunettes en fer (Paukbrille) et une protection nasale.

Seuls, le haut de la tête, le front, les joues, les lèvres, le menton sont exposés.

En 1566, à l’âge de 20 ans, le célèbre astronome danois Tycho Brahe (1546-1601) perd son nez face à l’épée de son cousin Manderup Parsberg qui avait vingt ans également. Il devra porter une prothèse toute sa vie. (Les circonstances exactes de ce duel n’ont jamais été clairement établies, il ne s’agit peut-être pas d’une Mensur, même si à cette époque les deux cousins étudiaient en Allemagne, à l’université de Rostock.)

Le combattant blessé est le cas échéant immédiatement recousu par le médecin présent, à vif, sans anesthésie, avec le moins de points de suture possible, car cette scarification faciale permet d’afficher ostensiblement son courage physique.  En effet, ce type de cicatrice, schmiss, obtenu lors d’une Mensur est une fierté, le résultat d’un acte de bravoure. Des étudiants qui ne la pratiquaient pas se tailladaient avec des lames de rasoir. Il s’agit d’un des premiers cas de scarification dans les sociétés européennes, à la signification sociale très importante, qui a fait l’objet de très intéressantes études sociologiques et anthropologiques.

En 1933, avec l’arrivée au pouvoir des nazis, la Mensur est interdite, et les fraternités deviennent des Nationalsozialistischen Kameradschaften sous la houlette du parti.

Kurt Debus était très fier de ses schmisse, mais pour le profane, encore faut-il en connaître l’origine et la signification.