Américains et soviétiques s’échangent des échantillons de roches lunaires

En janvier 1971, Moscou, après des pourparlers avec l’académie des sciences de l’Union Soviétique, accepte d’échanger 3 grammes d’échantillons lunaires ramenés sur Terre par Luna 16 (sur 101 g) contre 3 grammes d’échantillons d’Apollo 11 (sur 22 kg) et 3 grammes d’Apollo 12 (sur 34 kg).  De très petites quantités, mais qui s’avèrent toutefois suffisantes pour effectuer des études scientifiques comparatives.

Wernher Von Braun membre étudiant de l’AAS

Wernher Von Braun était bien évidemment membre de l’American Astronautical Society (AAS fondée en 1954), avec le statut le plus important que l’on puisse y avoir, Fellow (Membre élu). Lorsque début 1964 il reçoit sa carte d’adhésion annuelle, il s’aperçoit que cette dernière lui octroie un rang inférieur, il envoie donc un petit courrier : « Je suis tout à fait d’accord avec le fait que nous en apprenions tous les jours, mais qu’ai-je donc pu faire pour que vous me considériez comme un membre étudiant de l’AAS ?

Une carte de membre rectifiée lui parvint par retour de courrier.

Betty Grissom assigne North American Rockwell en justice

Le 18 janvier 1971, quasiment quatre ans jour pour jour après les faits, la veuve de l’astronaute Virgil Grissom, décédé le 27 janvier 1967 dans l’incendie de la capsule Apollo 1 (ou AS-204) avec Edward White et Roger Chaffee, saisi le Tribunal de Grande Instance du Comté de Brevard dont dépend le Cap Canaveral et le Centre Spatial Kennedy pour assigner en justice la société North American Rockwell (depuis mars 1967) et ses filiales, réclamant le somme de 10 millions de dollars en dommages et intérêts.  Betty Grissom par la voix de l’un de ses avocats de Houston, Ronald D. Krist, accuse la société de négligence criminelle ; le vaisseau spatial n’avait pas de système anti-incendie approprié, n’avait pas de système d’évacuation d’urgence, et comportait des vices de conception, puisque le câblage a permis à un arc électrique de se former.

Quelques années plus tard Betty Grissom et ses deux fils, Scott et Mark, n’obtiendront finalement que 350 000 dollars (environ 1 500 000 USD en dollars constants) lors de tractations qui se dérouleront hors tribunal. 40% de cette somme ira aux avocats !

Betty Grissom et ses enfants ont toujours un ressentiment vivace envers la NASA.

L’intérêt des européens pour Apollo 14

En février 1971, une étude du New York Times révèle que l’intérêt des européens pour le programme spatial américain a diminué, « à quelques exceptions près » comme en Allemagne de l’Ouest, depuis le premier atterrissage sur la Lune d’Apollo 11 et l’odyssée d’Apollo XIII. En dépit d’une couverture médiatique importante, presse et télévision, les européens ont considéré la mission Apollo 14 (qui s’est déroulée du 31 janvier au 9 février 1971) comme de l‘acquis. Dans certains pays les événements locaux ont éclipsé la troisième visite de l’Homme sur la Lune.

Des sondages en Allemagne de l’Ouest montrent que 64 % des allemands sont pour la continuation des vols spatiaux habités, le journal Frankfurter Rundschau dans un éditorial a écrit : « Ce que Shepard et Mitchell ont accompli n’aurait pas pu l’être par un Lunokhod » (Lunokhod 1 est un véhicule mobile automatique bardé d’instruments scientifiques et photographiques envoyé vers la Lune le 10 novembre 1970 par l’URSS. Il atterrit dans la mer des Pluies le 17 novembre, fonctionnera une dizaine de mois, parcourant une dizaine de kilomètres…)

Les journaux polonais ont traité de la même manière Lunokhod 1 et Apollo 14, mais en soulignant l’exploit technologique du vaisseau automatique.

La presse soviétique a bien sûr mis en exergue les problèmes rencontrés par Apollo 14 pour suggérer la supériorité des vaisseaux automatiques. L’homme de la rue soviétique semble être blasé, bien que certains russes aient demandé des renseignements sur les vols lunaires à des occidentaux. Le journal Izvestia suit le vol Apollo 14 avec son correspondant à New-York qui écrit que la canne offert à Alan Shepard en guise de boutade juste avant le lancement, est devenue le vrai symbole de cette mission, puisque les articles font la part belle aux incidents rencontrés, notamment au début de la mission en orbite terrestre, lors du problème d’amarrage du module de service et de commande (CSM) avec le module lunaire (LM), qui permet d’extraire ce dernier du SLA.* Le journal pour les jeunes Komsomolskaya Pravda quant à lui loue l’indéniable bravoure des astronautes.

Au Royaume-Uni le vol d’Apollo 14 passe bien après les troubles en Irlande du nord et la faillite de Rolls-Royce Ltd. Les retransmissions en direct de la mission Apollo 14 ont été bien en deçà ce celles dévolues aux missions précédentes.

En Italie, Apollo 14 a partagé la une avec le tremblement de terre de magnitude 4,5 qui a rasé 60% de la ville de Tuscania, et les désordres civils, des émeutes éclatent à nouveau à Reggio de Calabre. Et le 9 février la panne de courant de plus de quatre heures à New-York a été aussi commentée que le retour sur Terre des astronautes. La couverture radio et télévisuelle des médias italiens a été la même mais l’intérêt du public moindre. Le pape Paul VI a qualifié Apollo 14 comme une avancée pour toute l’humanité.

En France l’intérêt du public a décru au fur et à mesure que la mission progressait. Les journaux et la télévision ont réalisé une couverture exhaustive de la mission mais les foules n’ont pas été aussi captivées qu’il y a deux ans.

Les espagnols également se sont désintéressés de l’exploration spatiale, comme les hongrois et les yougoslaves. Un responsable estudiantin d’obédience communiste de Zagreb a dit : « Si les américains et les russes avaient la bonne idée de coopérer dans l’espace au lien d’emmener leur rivalité sur la Lune, peut-être qu’il pourrait y avoir du progrès scientifique sur Terre et que les nations les plus modestes pourraient être aidées, qu’on leur apporte la connaissance au lieu de les exclure de la science en raison de son coût. »

*SLA = Spacecraft Lunar Module Adapter

 Manoeuvre dite de la transposition, de l’amarrage et de l’extraction du LM

Etude comparative des programmes spatiaux soviétique et américain

Le Dr Charles S. Sheldon (1917-1981) était le chef de la division scientifique du service de recherche du Congrès et une sommité sur le programme spatial soviétique. Il est le premier à avoir compris que la dénomination Cosmos ne concernait pas un type de vaisseau spatial ou un programme en particulier mais est une appellation servant de couverture à d’innombrables types d’activités spatiales y compris les missions ratées. L’une de ses études, Review of the Soviet Space Program with Comparative United States Data, (Etude du programme spatial soviétique avec des données comparatives des États-Unis), publié par le Congrès en 1967 retrace le développement du programme spatial soviétique avec une minutie et une acuité jamais atteinte dans un document rendu public. Sheldon a notamment participé à la rédaction du National Aeronautics and Space Act de 1958 qui a permis la création de la NASA et du Communications Satellite Act de 1962 qui a permis d’impliquer des sociétés privées pour la commercialisation des satellites de télécommunication.

Lors d’un discours au National Space Club à Washington D.C. en août 1970 il donne les informations suivantes :

« L’U.R.S.S. dépense 2% de son PNB pour l’espace et les Etats-Unis 0,5 %. En 1969 le PNB de l’Union soviétique est estimé à 420 milliards de dollars ; celui des Etats-Unis est de 931 milliards. Les lancements spatiaux soviétiques réussis furent au nombre de 44 en 1966, 74 en 1968, 70 en 1969, et jusqu’ici, 40 pour cette année. La part la plus importante de leur activité concerne la photo reconnaissance. Chaque année l’U.R.S.S. dépasse les Etats-Unis en ce qui concerne la masse totale des charges utiles envoyées dans l’espace, ce depuis les 83,5 kg du premier Spoutnik en 1957, sauf pour l’année 1969. La masse totale des charges utiles envoyées par l’U.R.S.S. s’élève à 2 millions de kg comparé à 1,9 millions de kg pour les Etats-Unis. »

En 1971, il affirme qu’environ 600 000 personnes travaillent pour le programme spatial soviétique. Entre 1957 et 1970 Vandenberg AFB est le site qui enregistre le plus grand nombre de lancements réussis, avec 311, vient ensuite Baïkonour avec 282, puis le Centre Spatial Kennedy avec 189, et Plesetsk avec 147. Les missions militaires représentent environ les 2/3 des lancements pour les deux pays. Alors que les missions militaires sont en hausse en U.R.S.S., avec 28 missions en 1966 et 57 en 1970 elles sont en baisse aux Etats-Unis, avec 34 en 1966 et 16 en 1970.  Bien que les deux nations soient en compétition, elles collaborent notamment pour la météorologie, la biologie spatiale, le géomagnétisme, et la mise au point de systèmes d’amarrages compatibles afin de faciliter l’assistance mutuelle en cas de problème, ou la conduite de projets communs.