20 juillet 1969 : planté du drapeau sur la Lune

Le 23 février 1945 le photographe américain Joseph John Rosenthal prenait cette photo, pour laquelle il reçut le prix Pulitzer cette même année, immortalisant des soldats américains érigeant le drapeau américain sur l’île d’Iwo Jima lors de la guerre contre le Japon… “Raising the Flag on Iwo Jima”

Iwo Jima 1945

24 ans plus tard le dessinateur Wayne Stayskal s’inspire de cette photo pour rendre un vibrant hommage aux trois astronautes qui ont péri dans l’incendie de leur capsule lors d’un test au sol, le 27 janvier 1967…

Apollo 1 et Neil Armstrong

Le dessin paru dans le journal “Chicago Today” le 21 juillet 1969 montre en effet les représentations fantomatiques des astronautes Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee aidant Neil Armstrong à hisser le drapeau américain sur la surface de la Lune, le 20 juillet 1969 (heure de Houston) lors de la mission Apollo 11.

A la suite de la tragédie d’Apollo 1, de nombreuses modifications furent apportées au vaisseau spatial, leur sacrifice ultime a sans conteste permis le succès du programme Apollo.

Un sublime dessin de Wayne Stayskal !

Joseph Shea et Apollo 1

Joe SheaLe jeudi 26 janvier 1967 l’astronaute Walter Schirra discute avec Joseph « Joe » Shea, le directeur du bureau en charge du développement du vaisseau spatial Apollo (Apollo Spacecraft Program Office), ils évoquent les divers problèmes liés au module de commande 012. Depuis le 26 août 1966, date à laquelle il a été livré au Centre Spatial Kennedy, le CM a subit pas moins de 734 modifications ! Schirra lui demande alors pourquoi il ne prendrait pas part au plugs-out* test, qui doit se dérouler le lendemain, avec les astronautes dans le vaisseau spatial. De là il aurait une perspective unique… (En réalité cette idée lui a été inspirée la veille par Virgil Grissom, Schirra était sa doublure pour cette mission, dont le décollage devait intervenir le 21 février). C’est tout à fait faisable car il y a de la place sur le sol de la cabine à côté du commandant ; il faut juste que l’on puisse l’équiper d’un casque et d’un micro. Shea trouve l’idée excellente, même si peu orthodoxe. Il modifie donc la réservation de son vol retour pour Houston prévu à l’origine le 27 en début d’après-midi. Le lendemain matin alors que Shea prend son petit déjeuner en compagnie des trois astronautes, les techniciens annoncent qu’il n’y a pas de connexion audio supplémentaire disponible pour une quatrième personne dans le module de commande. La seule manière de pourvoir Shea d’un set de communication est de passer par l’écoutille et d’annuler le test d’évacuation d’urgence !

Shea ne souhaite en aucune manière tronquer le test, et malgré l’insistance de Grissom lui explique qu’il ne voit pas l’utilité de passer plusieurs heures dans le module de commande s’il ne peut pas suivre les communications, aussi dit-il aux techniciens de laisser tomber. Il se retourne vers Grissom et lui promet : “Fais le test, je retourne à Houston et je reviens lundi pour le refaire avec toi dans le simulateur”

A l’origine le plugs out test devait être effectué avec une seule des trois parties formant l’écoutille fermée, mais les astronautes avaient demandé en septembre 1966 qu’un test d’évacuation d’urgence soit ajouté au protocole ! Ainsi ce sont les trois parties de l’écoutille qui sont désormais scellées  (la partie intérieure, la partie extérieure qui est un constituant du bouclier ablatif, et la partie placée sur le BPC**). Dans des conditions optimales il faut 90 secondes pour ouvrir le tout !

Vers 11:00 heure locale (EST) Shea et Rocco Petrone, le directeur des lancements, se rendent sur les lieux (pas de tir 34) et remarquent qu’il y a encore des plaques de polyuréthane dans le CM. Les techniciens les utilisent pour protéger les câbles apparents lorsqu’ils doivent intervenir dans le vaisseau spatial. N’ayant pas pu prendre place dans le CM, Shea n’a aucune raison de rester au Cap, aussi il appelle Benjamin Cate, le journaliste du magazine Time, pour lui annoncer que finalement il rentrera à Houston avec lui, comme prévu à l’origine. Ils prennent le vol National Airlines de 14:30 au départ de Melbourne.

Le test débute le 27 janvier à 7:55 heure locale (12:55 GMT). Juste après le déjeuner, à 13:00 (18:00 GMT) les astronautes prennent place dans le vaisseau spatial juché sur la Saturn 1B qui n’est pas remplie d’ergols, pas plus que le vaisseau spatial, classant ce test comme non dangereux. Le déroulement du test est interrompu à maintes reprises pour résoudre des problèmes techniques, odeur dans le circuit de ventilation de la combinaison de Virgil Grissom, un micro bloqué en position ouvert, des problèmes récurrents de communication qui feront sortir Grissom de ses gonds : “Comment allons nous pouvoir aller sur la Lune si on ne peut même pas se parler alors que vous êtes à quelques pas d’ici !” Devant l’accumulation des problèmes techniques il est envisagé de reporter le test. Mais nous sommes vendredi et les astronautes veulent en finir, ils doivent par ailleurs rentrer à Houston le lendemain pour participer à un événement mondain, la fête organisée par Field Enterprises, (le conglomérat de presse créé par Marshall Field), et le magazine Life !

Joseph Shea de retour à Houston arrive à son bureau à 17:30 CST, soit 18:30 EST (23:30 GMT) !!!

A 18:31:04, (23:31:04 GMT) à quelques 10 minutes avant la fin du compte à rebours, lors d’un énième arrêt, intervient la première annonce de l’équipage faisant état d’un incendie… 17 secondes plus tard un cri de douleur…. et le silence !  L’autopsie révélera que les trois astronautes sont morts asphyxiés. La pression dans la capsule remplie d’une atmosphère à très haute teneur en oxygène a grimpé jusqu’à 29 psi (soit 1999,48 hPa) provoquant une fissure dans la coque du module de commande. La pression dans la cabine au moment du compte à rebours simulé était de 16,7 psi (1151,42 hPa). La pression atmosphérique au niveau de la mer est égale à 14,7 psi (1 013,25 hPa).

Si Joseph Shea avait été présent dans le module de commande, aurait-il pu détecter l’incendie avant les astronautes, donner l’alerte, et le circonscrire avant qu’il ne se propage ? Sachant qu’il s’est écoulé 10 secondes entre l’étincelle (fluctuation du voltage mesuré dans la capsule) et l’alerte au feu de l’équipage.

Le stress et surtout le sentiment de culpabilité qu’éprouve Joseph Shea lui vaudra une sévère dépression nerveuse, il est écarté des opérations le 7 avril et envoyé au quartier général de la NASA comme adjoint de George Mueller, l’administrateur adjoint du Bureau des vols habités. Réalisant que sa promotion n’est en réalité qu’une mise au placard, il démissionne et quitte la NASA deux mois plus tard. Il regrettera toute sa vie de n’avoir pas été dans le module de commande avec les astronautes !

* Le “plugs out integrated test” consiste à tester le fonctionnement des systèmes du vaisseau spatial en mode autonome, lorsque tous les “ombilicaux” sont déconnectés.

** “Boost Protective Cover”, c’est la coiffe, le bouclier, posé sur le module de commande, qui protège ce dernier au cas où le puissant moteur fusée, permettant d’extraire le module de commande et ses occupants dans l’éventualité d’une défaillance du lanceur au décollage, est activé. Le BPC fait partie intégrante du LES (Launch Escape System) ou système de sauvetage.

LES color

LES 1

Dnoces, Navi, et Regor

Les astronautes Apollo suivaient des cours d’astronomie au planétarium Morehead de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill ainsi qu’au planétarium du célébrissime observatoire Griffith de Los Angeles. En effet, pour aller vers la Lune il fallait impérativement réaligner ou recalibrer la plateforme inertielle du vaisseau spatial ; pour ce faire ils devaient calculer leur position au sextant, comme les marins, en utilisant l’une des 37 étoiles prévues à cet effet, que les astronautes devaient pouvoir rapidement identifier sur la voûte céleste.

L’astronaute Virgil Grissom, qui doit commander la première mission Apollo, va s’attacher la complicité de Anthony “Tony” Genzano le directeur du planétarium Morehead, une personnalité formidable, réputée pour sa convivialité et son sens de l’humour, pour monter un canular très élaboré dont malheureusement il ne verra jamais les résultats.

Profitant d’un déplacement en Californie à Downey où se trouve l’usine de North American, le contractant du module de commande et de service, Virgil Ivan Grissom, Edward Higgins White II et Roger Bruce Chaffee se rendent au planétarium de Griffith Park pour soumettre à son directeur, Clarence Cleminshaw, la liste des 37 étoiles, que ce dernier entérine sans poser de questions. Il s’agit de la liste des étoiles sous leur désignation de Bayer, suivie de leur nom propre.

Cleminshaw écrira même un article intitulé « Les étoiles servant à la navigation » (Navigational Stars) qui paraitra dans le numéro de septembre 1967 du magazine publié par l’observatoire, le « Griffith Observer ». Les 37 étoiles sont listées y compris trois étoiles qui n’avaient pas de nom latin ou arabe facilement mémorisable auxquelles Grissom donnera les noms de Dnoces, Navi et Regor, qui seront mentionnées sur quatre cartes du ciel, au même titre que Sirius, Aldebaran, Deneb ou Rigel .

Ainsi de 1968 jusqu’en janvier 1993 (équinoxe de référence 1975.0), Dnoces, Navi et Regor apparaitront dans les cartes du ciel et notamment dans ceux du magazine Sky and Telescope. Malheureusement les noms disparaîtront sur les nouvelles cartes basées sur l’équinoxe de référence 2000.0.

(De g. à d.) Edward White et James McDivitt à l’entraînement au Planétarium Morehead.

 

Dnoces est en réalité le mot second épelé à l’envers [Edward Higgins White II (the second, que l’on traduit en français par deuxième du nom), il se trouve que White est également le deuxième « marcheur spatial » de l’Histoire]

Navi, c’est Ivan épelé à l’envers [Virgil Ivan Grissom]

Regor, c’est Roger épelé à l’envers  [Roger Bruce Chaffee]

Les trois astronautes perdront la vie lors d’un entrainement au sol, le vendredi 27 janvier 1967. Contrairement à ce que l’on peut lire ici et là (Notamment dans le Wikipédia français consacré aux astronautes White et Chaffee…) il ne s’agit pas de noms donnés à titre posthume, mais bien d’une blague redoutablement efficace concoctée par Grissom, qui ne savait pas que ces noms se transformeraient en une sorte de mémorial pour lui et ses deux coéquipiers.

Iota Ursae Majoris (Dnoces), Gamma Cassiopeiae (Navi), Gamma Velorum (Regor), resteront à jamais parmi les étoiles qui ont guidé les astronautes du programme Apollo vers la Lune… (Carte du ciel : Sky and Telescope)

 

La page S-1 du Guidance and Navigation Dictionary du Module Lunaire d’ Apollo 11

 

La page S-2 du Guidance and Navigation Dictionary du Module Lunaire d’ Apollo 11

 

La carte du ciel du LM d’Apollo 16 – Les numéros correspondent aux chiffres qu’il fallait entrer dans l’AGC (Apollo Guidance Computer), l’ordinateur chargé de la navigation. 

 

Décontractés

Lors de la conférence de presse d’avant vol, de la mission Gemini 4 (sont présents James McDivitt et Edward White, “équipage titulaire” et James Lovell et Franck Borman, “équipage de réserve”), un journaliste demande s’ils ont choisi un nom pour leur vaisseau spatial, James McDivitt répond: “Je ne sais pas, qu’est-ce qu’on joue à Broadway en ce moment ?” (Un clin d’oeil à Gus Grissom qui avait baptisé Gemini 3 “Molly Brown” d’après la comédie musicale “The Unsinkable Molly Brown” qui passait à Broadway)
A la question de savoir si l’équipage s’entend bien il répond : “Je pense que j’ai passé plus de temps avec Ed depuis le 1er septembre qu’avec ma femme, on s’entend parfaitement, mais ces deux-là (désignant Jim Lovell et Frank Borman), j’ai des doutes”.
Borman : “Nous formons un excellent groupe, d’ailleurs la nuit dernière Jim et moi avons eu un problème avec nos réservations, du coup nous avons dû passer la nuit ensemble dans la suite nuptiale du Georgetown Inn”
Lovell : “Vous voyez, on ne peut pas être plus proche !”

 

Toute la conférence de presse s’est déroulée ainsi.

 

Un drapeau américain sur l’épaule

La NASA ayant interdit aux astronautes de Gemini 4, James McDivitt et Edward White de donner à leur vaisseau spatial le nom de American Eagle (suite à la polémique « Molly Brown » de Gemini 3) ils ont, pour la toute première fois, porté un “badge” représentant le drapeau américain, sur l’épaule gauche de leur combinaison spatiale.
Dès lors tous les astronautes feront de même.