John W. Young reçoit deux distinctions le même jour

Le 19 mai 1981 vers 13:30, exactement 35 jours après le premier vol d’essai dans l’espace de la première navette spatiale, Columbia, 160 invités, dont quelque 40 astronautes, se retrouvent à la Maison-Blanche, sous un vaste chapiteau, dans le jardin de la Roseraie (Rose Garden) jouxtant le Bureau-Ovale, pour un déjeuner en l’honneur de John Young, Robert Crippen et Alan Lovelace.

Sont présents, six astronautes du premier groupe, Alan Shepard le premier américain dans l’espace, John Glenn le premier américain en orbite autour de la Terre, , Scott Carpenter, Walter Schirra, Gordon Cooper et Donald Slayton. (Virgil Grissom est décédé 14 ans plus tôt dans l’incendie au sol de la cabine Apollo 1). Il y a également l’équipage d’Apollo 8 qui a passé le Noël 1968 en orbite autour de la Lune, Frank Borman, James Lovell et William Anders, l’équipage d’Apollo 11 avec les deux premiers hommes sur la Lune, Neil Armstrong et Edwin Aldrin, et le troisième homme, Michael Collins… C’est la première fois qu’autant d’astronautes, dont beaucoup ne sont plus en activité, sont réunis à la Maison-Blanche.

Quelques instants auparavant, dans le Bureau Ovale de la Maison-Blanche, le Président des Etats-Unis, Ronald Reagan (1911-2004), en présence du Vice-Président Georges Bush (1924 -), du Secrétaire d’Etat Alexander M. Haig (1924-2010), et de membres du personnel de la Maison-Blanche, a décerné à l’administrateur intérimaire de la NASA, le Dr. Alan Lovelace, la Presidential Citizens Medal, (Deuxième plus haute distinction civile américaine, créée en 1969 – Alan Lovelace en est le quatrième récipiendaire.)  et à John Young et Robert Crippen la NASA Distinguished Service Medal. Pour John Young c’est la troisième, il en recevra une quatrième en 2004.

Mais surtout, John Young a également reçu la Congressional Space Medal of Honor pour ses cinq vols spatiaux en 16 ans. Il est le septième astronaute (sur 28 à l’heure actuelle, dont 17 à titre posthume) à recevoir cette distinction, qui récompense « tout astronaute qui dans le cadre de ses fonctions s’est distingué par ses efforts et ses actions pour le bien de la nation et de l’humanité ».

 

Après sa troisième NASA Distinguished Service Medal, John Young reçoit la Congressional Space Medal of Honor. (De g. à d.) Ronald Reagan, John Young, Georges Bush

(De g. à d.) Ronald Reagan, John Young, Robert Crippen, Alan Lovelace, Georges Bush.

(De g. à d.) Ronald Reagan, John Young, Robert Crippen. Crédit photo : Wallace William « Win » McNamee (1932-2017)

 

Le 40e Président des Etats-Unis, Ronald Reagan :  Mesdames et messieurs, bienvenus. Avant que nous ne disions quoi que ce soit ou que je fasse la moindre remarque – car il y en a beaucoup ici qui ne savent probablement pas qu’outre les hommes auxquels nous rendons hommage aujourd’hui, il y a parmi nous, au sein de cette assemblée distinguée, un grand nombre de pionniers qui sont allés dans l’espace, nos astronautes, dont certains étaient là au tout début du programme. Pourrais-je demander à tous ceux qui correspondent à cette description de bien vouloir se lever ?

[Applaudissements]

Eh bien, nous sommes en excellente compagnie, croyez-moi. Capitaine de frégate Young et capitaine Crippen, le monde entier a retenu son souffle lors de votre rentrée dans l’atmosphère, lorsque les communications avec le sol étaient interrompues, puis quel soulagement, lorsqu’enfin nous avons à nouveau entendu vos voix, dès lors, le monde entier a su que l’Amérique était entrée dans une nouvelle ère.

Il y a quelques minutes, j’ai eu le privilège de décorer le capitaine de frégate Young et le capitaine Crippen pour leur courage personnel et la fierté qu’ils ont apporté à la nation, de même que le Dr Alan Lovelace, qui est avec nous aujourd’hui, mais j’y reviendrai plus tard. J’ai remis à John Young la Congressional Space Medal of Honor, notre plus haute distinction pour des réalisations spatiales et, à la fois à John Young et à Bob Crippen, la NASA Distinguished Service Medal, la plus haute distinction que l’agence spatiale puisse décerner.

[Robert Crippen obtiendra à son tour la Congressional Space Medal of Honor en 2006, à l’occasion du 25e anniversaire de STS-1, en présence de John Young. (Il la recevra des mains du Président Georges W. Bush (1946 -), le fils de Georges Herbert Walker Bush, ancien Président, qui a succédé à Reagan, et Vice-Président au moment où se déroule la présente cérémonie.)]

Ces hommes ont parcouru tout le pays depuis ce premier vol de la navette, et je pense qu’ils doivent maintenant savoir que pour toute l’Amérique ils sont désormais John et Bob. Le peuple américain les a accueilli avec énormément d’affection, rien d’étonnant à cela. A travers eux, nous avons tous vécu quelque chose de grand, étendant les limites de notre liberté. Comme je leur ai dit avant le décollage, grâce à eux nous nous sommes tous sentis à nouveau comme des géants. Et une fois encore, nous avons ressenti une indicible fierté, car nous savons que nous sommes les premiers et que nous sommes les meilleurs, et il en est ainsi car nous sommes libres.

La navette spatiale est le premier véritable système de transport spatial. Il sera notre cheval de bataille pour les nombreuses années à venir, et très vite nous aurons la capacité opérationnelle de mettre sur orbite des charges utiles pour les utilisations les plus variées. Comme nous sommes les premiers dans les domaines scientifiques, et des vols spatiaux, nous sommes à la pointe de la technologie et des découvertes. La navette spatiale va affecter la vie des américains de manière à la fois subtile et extraordinaire, nous apportant de l’energie et de l’émulation pour notre renouveau national.

Le vol de Columbia est une victoire de l’esprit américain. John Young et Bob Crippen nous ont rendu très fiers. Ce qu’ils ont accompli nous rappelle que nous, en tant que peuple libre, pouvons accomplir tout ce que nous avons décidé. Rien ne peut limiter nos capacités, c’est ainsi que, même l’étoile la plus éloignée est à notre portée.

Pour paraphraser John Greenleaf Whittier : Nous sommes ceux qui avons ouvert toutes grandes au soleil les fenêtres de nos âmes. Nous ferons notre possible pour aller là où nos coeurs se sont rendus depuis longtemps, et nous serons les instigateurs du progrès pour que toute l’humanité en profite. Les Américains ont montré au monde que non seulement nous faisons de grands rêves, mais que nous osons les vivre.

Et maintenant, je voudrais vous présenter un homme, dont les qualités de dirigeant ont rendu le succès de Columbia possible. Mesdames et messieurs, le directeur intérimaire de la NASA, le Dr Alan M. Lovelace.

Dr. Lovelace : J’aimerais demander à John et Bob de venir me rejoindre. Ainsi que le Vice-Président Bush, venez s’il vous plait me rejoindre sur l’estrade.

M. le Président, je voudrais juste dire quelques mots, je parle en mon nom mais également au nom de tout le personnel de la NASA – nous vous remercions de nous donner l’occasion de servir notre pays, et nous sommes prêts à continuer. (Le 10 juillet 1981 c’est James Beggs qui prend la direction de la NASA, il devient ainsi le sixième administrateur de l’agence spatiale américaine, il a été nommé le 1er juin 1981 par Ronald Reagan.) Je voudrais maintenant vous remettre, M. le Président, votre drapeau qui a été emporté lors du premier vol de Columbia.

Ronald Reagan : Merci beaucoup

Alan Lovelace : Et, M. le Vice-Président, un drapeau pour vous, monsieur.

Georges Bush : Merci beaucoup.

Alan Lovelace : M. le Président, il y a quelques semaines, nous avons eu le plaisir d’accueillir le Vice-Président Bush au Centre Spatial Kennedy, à cette occasion nous lui avons offert un blouson d’astronaute. Nous avons apporté le vôtre ici à Washington, et je souhaite vous le remettre aujourd’hui. Il peut servir pour voler, mais également pour faire du cheval.  [Rires]

On notera sur le blouson offert à Ronald Reagan, à gauche, le badge de la première mission de la navette spatiale, et à droite, le sceau de la présidence des Etats-Unis

John Young : C’est un grand honneur pour Bob et moi d’être ici aujourd’hui. Et nous souhaitions également offrir quelque chose de significatif au Président, pour tous ceux qui ont tant fait pour ce programme, tout ce qu’il représente en réalité. Pouvez-vous nous apporter le cadre s’il vous plait ?

[Un cadre contenant diverses photos et objets du programme navette spatiale, dont un drapeau américain est présenté.]

Il est significatif pour moi, de souligner que le drapeau américain est l’objet le plus important dans ce cadre. (Se rapporter à cette anecdote qui illustre bien ces propos) N’oublions jamais cela. Et voici, pour le vice-Président, le même cadre souvenir.

Ronald Reagan : Vous ne m’en voudrez-pas si je le porte (parlant du blouson de vol) uniquement dans l’atmosphère de la Terre. [Rires]  Mais merci beaucoup à vous tous. Et maintenant, je pense qu’il y a deux personnes que vous souhaiteriez rencontrer également, car je pense qu’elles ont dû faire preuve d’autant de courage, voire même plus, que ceux qui ont effectué le vol. Je pense que vous serez ravis de voir madame Young et madame Crippen. Voulez-vous vous lever s’il vous plaît ?

[Applaudissements]

Nous voilà de retour au point de départ ; nous avons bien atterri. Merci.

[Applaudissements]

John Young veut un drapeau américain plus grand

John Young a fait une sorte de fixation sur la taille du drapeau américain qu’il voulait porter sur sa combinaison spatiale pour le premier vol de la navette spatiale. Le modèle standard, à la taille règlementaire, ne lui convenait pas, car trop petit (8,9 x 5,7 cm). Il souhaitait un drapeau plus grand que l’écusson de la mission, de 10 x 10 cm, car disait-il : « L’amérique est plus grande que le programme navette spatiale… » Lorsqu’on lui proposa finalement une taille qui le satisfasse, son « exigence », inédite, avait fait le tour des centres de la NASA, et même de la presse… C’était devenu un sujet de plaisanterie…

Sur cette photo on aperçoit la taille de l’écusson drapeau américain standard sur l’épaule gauche de Robert Crippen

Et voici la taille du drapeau après l’intervention « patriotique » de John Young !

John Young se préparant pour son cinquième vol spatial !

 

Ainsi, le 12 avril 1981, lorsque John Young et Robert Crippen entrent dans la salle où les techniciens vont les aider à revêtir leur combinaison spatiale et tester son bon fonctionnement (suit-up room qui se trouve dans le Operation & Check Building), ils découvrent, accroché au mur, un immense drapeau américain, tellement grand qu’il recouvre entièrement ledit mur, et n’a d’ailleurs pas pu être complètement déplié. L’un des techniciens lui lance alors : « John, c’est assez grand ? »  Une petite blague qui a permis de relâcher un peu la tension avant cette mission essentielle.

On aperçoit l’immense drapeau accroché au mur

 

Cet immense drapeau avait été récupéré chez une agence immobilière qui le faisait flotter sur un mât devant ses locaux. Lorsque les techniciens chargés des combinaisons spatiales, qui logeaient dans un motel de Cocoa-Beach, ont aperçu, juste à côté, ce gigantesque drapeau, ils se sont faits fort de convaincre le personnel de le leur prêter pour cette petite blague.

Young et Crippen perdent le contrôle

Alors que le jour du lancement approche (premier vol de la navette Columbia, le 12 avril 1981), John Young et Robert Crippen font savoir qu’ils sont « fins prêts et entrainés à 130 %« . En effet, les innombrables retards ont permis aux deux astronautes de cumuler des milliers d’heures dans les simulateurs.
Lors d’une séance, un SimSup (Simulation Supervisor) un peu retors avait intégré tellement de pannes et de paramètres improbables dans son « scénario » que Young et Crippen ne purent gérer la situation. De mal en pis, il était évident que l’engin devenait incontrôlable… On entend alors un cri venant de l’intérieur du simulateur : « Nous allons tous mourriiiir ! »

 

Les otages de Téhéran

Un des innombrables télégrammes de félicitation que reçurent John Young et Robert Crippen après leur vol inaugural de la navette spatiale, émanait des 52 ex-otages américains libérés par l’Iran le 20 janvier 1981. Les astronautes leur firent parvenir à chacun une photo dédicacée avec un petit mot.
Mais pas n’importe quelle photo, puisque parmi les centaines de clichés pris lors de cette mission, ils ont choisi une vue de l’endroit où ces derniers viennent de passer 444 très longs jours… Téhéran.

 

Je t’en prie… Après toi !

Il existait sur la tour de service du pas de tir de la navette spatiale un système d’évacuation d’urgence pour les astronautes et le personnel, appelé « Slidewire ». Il s’agit de nacelles pouvant accueillir jusqu’ à 4 personnes, fixées à un câble de 366 mètres de long, qui emmènent les personnes à très vive allure, à l’abri, loin d’une éventuelle déflagration.

A l’occasion d’une conférence de presse avant le vol STS-1, les journalistes demandent aux astronautes John Young et Robert Crippen comment se sont déroulés les tests de ce « Slidewire Escape System ».

 Young : « J’ai demandé à Crippen de faire ce test car j’avais peur que ce système ne fonctionne pas très bien »

– « Il me laisse toujours les bons plans » ironise Crippen

– « En effet, » ajoute Young « il y a une chose que vous devez savoir, si vous voulez un jour commander une mission : laissez toujours votre pilote y aller en premier ! »

Robert CRIPPEN – John YOUNG

John Young et George Abbey (à gauche)  Robert Crippen (de profil)  Richard Truly et Joe Engle