Von Braun et Korolev dans le même hôtel

Lorsque dans la soirée du samedi 3 octobre 1942 Wernher Von Braun et Walter Dornberger vont fêter le premier tir réussi d’une fusée A4, dans le très luxueux hôtel Schwabe de la station balnéaire de Zinnowitz, en compagnie des responsables techniques et militaires du centre de recherche de Peenemünde, il y a une chose qu’ils n’auraient jamais pu imaginer… Moins de trois ans plus tard, des militaires et surtout des ingénieurs civils soviétiques déguisés en militaires, s’entretiendront des performances de la A4 exactement au même endroit. Parmi eux, un certain « major » Sergueï Korolev, futur constructeur principal, « père » du programme spatial soviétique. Zinnowitz- Hotel SchwabeL’hôtel Schwabe qui deviendra par ailleurs la Kommandantura, le quartier général, de l’armée soviétique dans la région. Le centre de recherche de Peenemünde se trouve à une dizaine de kilomètres au nord de Zinnowitz.

usedom-palace

« Schwabes Hotel » rebaptisé « Usedom Palace ». Le restaurant du palace quant à lui s’appelle toujours Schwabe.

L’indifférence de Gloushko

Le décès aussi soudain qu’inattendu de Sergueï Korolev n’a apparemment pas ému son ennemi juré  Valentin Glushko. Le 14 janvier 1966 ce dernier préside une réunion lorsque son téléphone branché sur la ligne du Kremlin sonne. Il prend connaissance de la nouvelle, raccroche, et annonce à l’assemblée : « Sergueï Pavlovich nous a quittés ».

Puis impassible il reprend : « Où en étions nous ? »

Von Braun et Korolev utilisaient la même règle à calcul

Les deux grandes figures de la conquête spatiale, Wernher Von Braun et Sergueï Koroliov avaient pas mal de points communs, l’un des plus amusants est qu’ils utilisaient tous les deux la même règle à calcul, à savoir, le modèle 23/R* de la société allemande Albert Nestler A.G.** (utilisée également par Albert Einstein).

 

Regle a calcul - Von Braun Koroliov

 

*  Utilisant le système Rietz

** En 1939 la société Albert Nestler est le premier fabricant mondial de règles à calcul, elle exporte dans plus de soixante pays.

 

 

La règle à calcul de Wernher Von Braun

Sergueï Koroliov

Sergueï Koroliov

Spoutnik… Le triomphe de Korolev

Quatre-vingt-seize minutes et dix-sept secondes après son injection en orbite, Spoutnik 1 repasse au-dessus de Baïkonour, son « bip-bip » est retransmis sur les hauts parleurs du Cosmodrome,  c’est l’euphorie parmi les techniciens et ingénieurs, Le Constructeur Principal, Sergeï Korolev se retourne vers ses collaborateurs : « Aujourd’hui nous avons réalisé le rêve des plus brillants Hommes ayant jamais vécu, parmi eux, notre grand scientifique Konstantin Eduardovich Tsiolkovski »
Très ému, il ajoute : « J’ai attendu ce jour toute ma vie ! »

Une fin prématurée !

Sergeï KoroliovLe Constructeur Principal Sergueï Pavlovich Korolev est mort le 14 janvier 1966, deux jours après son 59ème anniversaire, sur une table d’opération. Pour des raisons politiques, il est demeuré dans l’ombre, son nom n’est apparu dans aucun communiqué officiel, alors qu’il était le maître d’œuvre du programme spatial de l’Union Soviétique. Une intervention chirurgicale destinée à lui extraire un polype du colon, qui ne devait prendre que quelques minutes durera plus de 8 heures car l’équipe chirurgicale découvrit une tumeur non détectée par endoscopie.
Retirer les polypes du colon provoqua une sévère hémorragie obligeant le chirurgien à effectuer une laparotomie qui révéla une énorme tumeur maligne. Korolev sera anesthésié uniquement par intraveineuse car ses mâchoires brisées lors d’un interrogatoire alors qu’il était incarcéré à Kolyma, un des camps les plus tristement célèbres du Goulag *  ne lui permettait plus d’ouvrir complètement la bouche. C’est pour cette raison également que lorsque Korolev manifesta les premiers signes d’une insuffisance respiratoire on dut lui faire une trachéotomie et non une intubation.
C’est Boris Vasilevich Petrovskiy lui-même, le ministre de la santé, qui au nom du réalisme social avait tenu à pratiquer l’intervention… Ce jour là, à l’Hopital du Kremlin, le chirurgien en chef V.S. Mayat est absent. Le meilleur cancérologue, A. A. Vishnevsky, absent également fut appelé pour venir aider Petrovskiy !
Souffrant de problèmes cardiaques depuis des années son cœur ne résista pas. Quelques 30 minutes après la fin de l’opération son pouls s’arrêta. Petrovskiy et Vishnevsky qui avaient quitté le bloc essayèrent désespérément de ranimer le constructeur principal, mais en vain…
Les rumeurs concernant le fait que Petrovskiy n’avait pas opéré depuis des années sont infondées, c’était un excellent chirurgien nommé ministre 5 mois avant l’opération de Korolev.
Une autopsie révéla que le cœur de Korolev était gravement atteint, un pathologiste déclara «  Je ne comprends même pas comment il pouvait marcher avec un cœur dans cet état ! » et qu’opéré ou non son espérance de vie se comptait en mois, la tumeur étant en réalité un angiosarcome !
Korolev est considéré comme l’équivalent soviétique de Wernher Von Braun, lui aussi décédé des suites d’un cancer du colon diagnostiqué trop tard, qui s’est généralisé !

 

* Glávnoie Oupravlénïe Lageréi, « Direction principale des camps de travail ». Korolev est resté en prison de 1938 à 1945, il a passé environ une année à Kolyma en Sibérie où le taux de mortalité annuel des détenus était supérieur à 30%, puis a été transféré dans une sharashka près de Moscou; un camp de travail pour ingénieurs et scientifiques. Il a été arrêté le 27 juin 1938 dans le cadre des « grandes purges de Staline » dans son appartement au 28 de la rue Konyushkovskaya, près de l’ambassade américaine à Moscou. Il a été dénoncé  par trois de ses collègues du RNII (Reaktivni Nauchno-Isledovatelski Institut – Institut de Recherche Scientifique  sur la Propulsion à Réaction), Ivan Kleimenov, Gyorgi Langemark et Valentin Glushko. Ils sont accusés d’avoir collaboré avec des organisations antisoviétiques allemandes. Kleimenov et Langemark seront exécutés. Glushko sera condamné à huit ans de prison, il avait été arrêté le 23 mars, soit trois mois avant Korolev. Korolev sera condamné à 10 ans d’emprisonnement !

Anecdote dans l’anecdote : En 1991, à l’occasion du 50ème anniversaire de l’utilisation des « Katioucha » (Camion lançant des roquettes en rafale, que les allemands avaient surnommé les « orgues de Staline »), le Directeur du RNII, Ivan T. Kleimenov et son adjoint, Georgii E. Langemark, exécutés en 1938, sont élevés, à titre posthume, au rang de « Héros du Travail Socialiste ». La plus haute distinction civile, récompensant des travaux exceptionnels, il conférait un statut identique au titre de Héros de l’Union Soviétique attribué pour des actions héroïques.