Nom de code : Homme Fusée

Les services secrets américains et plus particulièrement les services secrets de la Maison Blanche affectés à la sécurité rapprochée du Président Kennedy avaient donné un nom de code très original à Wernher Von Braun : “Rocket Man” (L’Homme Fusée).

John Kennedy et Wernher Von Braun au Centre Spatial Marshall le 11 septembre 1962 à 9:35. (Crédits photos : Robert LeRoy Knudsen, 1929-1989)

En complets clairs, au premier plan, les agents des services secrets de la Maison Blanche, Bill Greer, Gerald A. “Jerry” Behn, et Roy Kellerman.

Le souvenir de Walter Thiel

thielLe 29 octobre 1944, Walter Thiel, qui a trouvé la mort le 18 aout 1943 à l’âge de 33 ans avec sa femme et ses deux enfants, lors du premier bombardement de Peenemünde, reçoit à titre posthume la Croix de Chevalier de la Croix du Mérite de Guerre avec Glaives, (Ritterkreuz des Kriegsverdienstkreuzes mit Schwertern) qui n’a été attribuée que 243 fois entre 1939, date de sa création par Adolf Hitler et 1945 (seulement six fois à titre posthume). Walter Dornberger l’a reçue le même jour que Walter Thiel, et Wernher Von Braun la veille…

La remise de cette récompense à fait l’objet d’une cérémonie et d’un dîner le 9 décembre 1944 dans le magnifique Château de Varlar près de la ville de Coesfeld (en Rhénanie-du-Nord – Westphalie) présidée par Albert Speer alors ministre de l’Armement et de la Production de guerre.

Les parents de Walter Thiel n’étaient pas présents, puisque Wernher Von Braun leur envoya une lettre datée du 13 janvier 1945 dont voici quelques extraits :

« J’étais personnellement présent lors du discours de M. le Ministre du Reich Speer qui a rappelé les extraordinaires accomplissements de votre fils disparu, à l’occasion de la cérémonie de remise de sa décoration. Son discours laisse clairement apparaître qu’il mesure pleinement la contribution de Walter à cette technologie unique dans l’Histoire, qui a permis le développement de cette nouvelle arme. Le Führer lui-même a exprimé sa plus grande reconnaissance… Soyez assurés que les travaux de Walter passeront à la postérité et seront éternellement reconnus. Concernant la guerre elle-même, il a créé les bases d’une technologie entièrement nouvelle, dont les différentes possibilités semblent fantastiques pour beaucoup de gens mais dont certaines applications n’ont même pas encore été envisagées.  … Un viel adage énonce que l’on ne se rend compte de l’importance d’une personne que lorsqu’on la perd.  Depuis le 18 août 1943 Walter a laissé un grand vide, qui ne pourra jamais être comblé. Je le vis tous les jours, tout comme ses collègues qui continuent son travail, en suivant le chemin qu’il a commencé à tracer, mais sans son discernement et son inventivité. »

Les contributions déterminantes de Walter Thiel au développement de la fusée A4 en particulier et à l’astronautique en général n’ont pas été oubliées, puisqu’un cratère de la Lune, d’environ 32 km de diamètre, au nord ouest de la face cachée, dont les coordonnées sont 40° 42′ N, 134° 30′ W porte son nom depuis 1970, (un cratère qui se trouve à quelques 200 km au sud-est de celui de Robert Esnault-Pelterie situé à 47° 42′ N et 141° 24′ W) et qu’il figure dans la toute première liste (datant de 1976) des personnalités intronisées au célèbre Hall of fame (panthéon) du Musée de l’Histoire Spatiale qui se trouve à Alamogordo au Nouveau-Mexique (The International Space Hall of Fame, The New Mexico Museum of Space History) qui, comme son nom l’indique, honore les grands personnages ayant marqué l’Histoire de l’astronautique.

Il semble que la petite nièce de Walter Thiel, Karen Thiel, travaille actuellement sur une biographie de son illustre parent.

Dr Walter Thiel et son équipe

L’équipe du Dr. Walter Thiel (2ème à partir de la d.) au polygone de tir n° VII à Peenemünde devant la A4 V3 dont le lancement est intervenu le 16 août 1942 à 12.15 heure locale. (De g à d) : Hans Hueter, Kurt Hainisch, Friedrich Schwarz, (Responsable du banc d’essai), Willi Muenz, Dr. Rudolph Hackh, Helmut Zoike, Dr. Walter Thiel et Dr. Martin Schilling.

La fusée A4, un formidable outil pour la science

C’est à Peenemünde que furent jetées les bases de l’exploration des couches supérieures de l’atmosphère à l’aide de fusées.

Le 8 juillet 1942, Wernher Von Braun, Ernst Steinhoff, Reinhold Strobel (spécialiste en balistique) et Gerhard Reisig qui avait équipé les petites fusées A3 et A5 pour mesurer température et pression, rencontrent le Dr Erich Wegener et ses collègues Alfred Ehmert et Erwin Schopper au centre de recherche pour la physique de la stratosphère à Friedrichshafen. [Forschungsstelle für Physik der Stratosphäre fondé et dirigé par Wegener  (1881-1955)].

Il était crucial pour l’équipe de Peenemünde de connaître la composition de la haute atmosphère (notamment la température, la pression et la densité) pour déterminer le comportement des fusées et calculer au mieux les trajectoires balistiques. Dès le 11 juillet 1942, le centre de recherche de l’armée de terre de Peenemünde, commande formellement l’étude d’un équipement composé d’un barographe à quartz, d’un thermographe à fil, d’un spectrographe à rayons ultraviolets, et d’un appareil pour le prélèvement d’échantillons d’air, pour un montant de 25 000 Reichsmark (en 1941 le taux de change officiel  s’établissait à 1 Reichsmark pour 2,5 USD). Von Braun nomme Helmut Weiss comme « interface logistique » entre Peenemünde et l’équipe de Regener, et Gerhard Reisig pour aider cette dernière.

Erich Regener était l’un des plus grands spécialistes au monde de la haute atmosphère de la Terre. A la suite de cette demande il réalisa un appareillage connu sous le nom de « tonneau de Regener », c’est-à-dire un container englobant tous les instruments énumérés plus haut, qui devait prendre la place de la charge utile, placée dans le nez de la fusée A4, pour être ejecté à l’apogée de la trajectoire, environ 80 km. (Regener et son fils Victor avaient envoyé des ballons sondes à des altitudes de 30 km. Ils ont même imaginé un canon à hydrogène, Wasserstoffkanone, qui permettait d’envoyer à partir d’un ballon ayant atteint cette hauteur, une charge utile à 50 km d’altitude). Un parachute imaginé par Regener, dont le déploiement était assuré par le gonflage de poches par du gaz comprimé, devait permettre sa récupération. Un émetteur incorporé facilitait la localisation au sol de l’ensemble.

« L’Institut de Recherches de la télémétrie radio » de Munich avait lui aussi songé à exploiter ces tirs scientifiques de A4 pour réunir des renseignements concernant la modification de la charge électrostatique du corps de la fusée, lors de son passage à travers les nuages cirrus. Il s’agissait là d’un problème d’une importance capitale pour la mise au point d’un détonateur électrique de proximité, destiné aux fusées antiaériennes.

Malheureusement les retards liés à la mise au point de la A4 et du « tonneau » et bien évidemment la fin de la guerre, ne permirent pas d’utiliser cette fusée pour explorer les hautes altitudes, du moins pas en Allemagne. En 1944 on effectua bien des mesures de température et de pression au niveau du nez de la fusée, fondamentales pour l’observation des phénomènes au moment de la rentrée dans les couches plus denses de l’atmosphère, mais rien de plus.

Ce n’est qu’après la guerre que la A4 fut utilisée aux Etats-Unis dans le cadre d’un programme grandiose d’exploration de la stratosphère, de l’ionosphre et de l’exosphère.

Dans ce cadre, la première photo de la Terre depuis l’espace fut prise le 24 octobre 1946 grâce à une A4 (V2 #13) ayant atteint 105 km d’altitude (photo ci-dessous). Le record d’altitude de la précedente photo de la Terre datait de 1937 à bord du ballon Explorer II qui avait atteint 22 km.  En 1950, Clyde Holliday, l’ingénieur ayant adapté sur la A4 la caméra 35 mm, qui prenait un cliché toutes les 90 secondes, écrivit un article dans le Geographic Magazine : « Les photos de la V2 nous montrèrent pour la première fois à quoi ressemblerait la Terre à des visiteurs venant d’une autre planète dans leur vaisseau spatial »

Première photo de l'espace

Puis, le 26 juillet 1948, des photos prises par une caméra à bord d’une A4 ayant atteint l’altitude de 96,5 km permirent de réaliser un panorama de la surface de la Terre couvrant une superficie de plus d’un million de km2. (Cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Panorama A4

Les ouvriers d’abord

Alors que Robert Seamans et Wernher Von Braun arrivent pour prendre l’ascenseur de la tour de lancement car ils veulent jeter un coup d’œil sur une fusée, des ouvriers qui attendent, se reculent pour les laisser passer.

Prenant l’un des ouvriers par l’épaule, Wernher von Braun leur dit : « C’est vous qui faites le boulot, c’est vous qui entrez les premiers. »

De la déférence à l’amicale familiarité

En octobre 1960, lors d’une réunion de management qui se déroule à Williamsburg en Virginie, le Dr Robert Seamans qui vient de prendre les fonctions d’Administrateur Associé de la NASA, fait un petit discours au cours duquel il raconte que lorsqu’il travaillait à la RCA (Radio Corporation of America) tout le monde s’appelait par son prénom voire même par son sobriquet.  Il prend l’exemple de l’un des vice-présidents de la société que l’on surnommait « Pinky ». Il précise qu’il a eu du mal au début, mais a fini par s’y habituer. Il ajoute ensuite qu’il fut impressionné, en faisant le tour des centres de la NASA, de constater qu’ici les choses étaient beaucoup plus formelles, chacun s’adressant à l’autre, en particulier à son supérieur, en l’appelant Docteur untel ou Monsieur un tel !

Lors du cocktail de clôture de cette réunion, quelques heures plus tard, tout le monde l’appelle Bob.

Eberhard Rees, l’un des « cardinaux »* de Wernher von Braun, lui confie alors :

« Bob, vous seriez peut-être intéressé de savoir, qu’il y a quelques jours Wernher m’a dit que je pouvais l’appeler par son prénom.

– Vous voulez dire que vous travaillez avec lui depuis, disons, vingt ans, et que depuis tout ce temps vous l’appeliez Dr von Braun ?

– Oh non ! Je l’ai toujours appelé Herr Doktor von Braun . »

*A prendre au sens premier : “quelque chose sur lequel on peut s’appuyer”. Eberhard Rees était le directeur adjoint du Centre Spatial Marshall.