La première rencontre entre Wernher von Braun et John F. Kennedy

La première rencontre entre Wernher von Braun et John F. Kennedy a eu lieu courant novembre ou décembre 1953, dans les studios Pathé de New-York, dans le cadre de l’élection de l’Homme de l’année du magazine Time.*  Kennedy a 36 ans et von Braun 41, ils sont de la même génération. Kennedy est le nouveau sénateur du Massachusetts, fraîchement élu le 3 janvier 1953, von Braun est le directeur du développement des missiles balistiques de l’armée de terre au sein des Ordnance Missile Laboratories à l’Arsenal Redstone en Alabama.

Wernher von Braun et son épouse Maria, John Kennedy et sa femme Jacqueline, qu’il vient d’épouser le 12 septembre 1953, attendent près d’une heure dans les coulisses avant leur intervention.

Les deux couples en profitent pour entamer la conversation, au cours de laquelle John Kennedy, qui connaît la carrière de von Braun en Allemagne, évoque la mort de son frère Joseph « Joe » lors d’une mission top secrète de l’US Navy (Opération Anvil)** visant à détruire la forteresse de Mimoyecques dans le Pas-de-Calais en France. Les alliés pensaient alors qu’il s’agissait d’une base pour V2. (En réalité le site devait accueillir des canons V3 – Hochdruckpumpe ou HDP pour pompe à haute pression – capables de tirer près de 600 obus par heure sur Londres. Une arme dont les alliés ne connaissaient pas l’existence.)

John Kennedy fait le lien entre sa famille et le développement du missile balistique V2, dont von Braun fut le directeur technique. Il lui précise qu’il suit ses travaux avec le plus grand intérêt… « Que de progrès ont été accomplis depuis le début de vos recherches.»

Au cours de leurs échanges, c’est Kennedy qui parle le plus, von Braun posant des questions. Von Braun trouve les connaissances et prises de position du sénateur fascinantes. Il est impressionné par l’éloquence et la perspicacité de Kennedy. Von Braun confiera à sa femme qu’il ne serait pas étonné si le sénateur Kennedy devenait un jour président des Etats-Unis.

Huit ans plus tard, Wernher von Braun recevra une invitation personnelle pour assister à la cérémonie d’investiture de John Kennedy, le 35e président des Etats-Unis, ainsi qu’au bal d’investiture qui se déroule dans l’enceinte du National Guard Armoury Building.

Quelques mois plus tard, la roue a tourné, les rôles sont inversés, John Kennedy devenu président pose les questions et Wernher von Braun répond. Encore huit ans plus tard les américains marchent sur la Lune, Wernher von Braun verra s’accomplir cet exploit, hélas pas John Kennedy, assassiné à Dallas le 22 novembre 1963.

Contrairement à Eisenhower, Kennedy n’avait aucun ressentiment à l’encontre de Wernher von Braun car il avait bien compris que pendant la guerre il n’avait fait qu’accomplir son devoir envers son pays. Des milliers de savants ont fait exactement de même de part et d’autre…

 

* L’Homme de l’année 1953, révélé dans le numéro en date du 4 janvier 1954, est Konrad Adenauer (1876-1967), le premier chancelier de la République Fédérale d’Allemagne, qui sera réélu 3 fois, restant à ce poste du 15 septembre 1949 au 15 octobre 1963, soit 14 ans et un mois). Pour l’anecdote : en 1961, l’Homme de l’année du magazine Time sera John Fitzgerald Kennedy.

** Pour mémoire : le 12 août 1944 à 17h52, Joseph Kennedy, 29 ans, et Wilford J. Willy, 35 ans, décollent à bord d’un B-24 Liberator rempli de 11 tonnes d’explosifs, une fois à la bonne altitude, 2 000 pieds, le bombardier équipé d’un système qui permet de le télécommander (pas assez sophistiqué pour permettre le décollage) est piloté tel un drone (BQ-8 « Robot » Aircraft) à partir d’un avion d’escorte pour le diriger et le précipiter sur sa cible. Une fois le dispositif enclenché et pris en main par l’opérateur de l’avion accompagnateur il faut armer le système de détonation et quitter l’appareil. Joseph Kennedy et son co-pilote Wilford J. Willy, tous les deux volontaires pour cette mission top secrète, n’ont pas le temps de sauter en parachute, pour une raison indéterminée le B-24 explose dans une gigantesque déflagration au-dessus de l’estuaire de Blyth près de la ville de Southwold ; dans un rayon de 7 km toutes les vitres sont soufflées… En définitive l’héroïsme de Joseph Kennedy et Wilford J. Willy fut vain car les britanniques avaient infligés de lourds dégâts à la forteresse de Mimoyecques quelques jours auparavant, sans en informer les américains.

 

Wernher von Braun reçoit le Prix Galabert

Le directeur du centre de vol spatial Marshall de la NASA Wernher von Braun est l’un des trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique à l’hôtel Lutetia à Paris en France, le 15 mars 1967. (Photo by KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le 15 mars 1967, Wernher von Braun (1912-1977) reçoit à Paris le prix Galabert d’astronautique pour l’année 1966. Le prix est remis à l’hôtel Lutetia, l’endroit même où les allemands avaient installé leur quartier général du renseignement et du contre-espionnage pendant la deuxième guerre mondiale (Abwehr-Nachrichtendienst), et où furent accueillis les déportés des camps de concentration d’avril à août 1945 avant de rejoindre leur famille. Au début des années 1920, Charles de Gaulle y a passé sa lune de miel avec sa femme Yvonne.

Il va sans dire que l’amicale du camp de Dora protesta vivement, alors même que von Braun n’a aucune responsabilité dans l’utilisation des déportés des camps de concentration pour la production d’armement… Il n’a fait que développer des armes, comme des milliers d’ingénieurs dans le monde, la manière dont son gouvernement allait produire ses armes n’était absolument pas de son ressort. Et si ces nouvelles armes n’avaient pas existé, les déportés auraient travaillé sur d’autres, exactement dans les mêmes conditions (…)

Von Braun partage le prix avec deux français, Jean-Pierre Causse (1926-2018), le directeur du centre spatial de Brétigny, et Roger Chevalier (1922-2011) le directeur technique de la société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques, SEREB.

Les trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique : le directeur du centre spatial de Brétigny Jean-Pierre Causse, le directeur du centre de vol spatial Marshall de la NASA Wernher von Braun et le directeur technique de la société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques Roger Chevalier, à l’hôtel Lutetia à Paris en France, le 15 mars 1967. (Crédit Photo : KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)
Jean-Pierre Causse, Wernher von Braun et Roger Chevalier le 15 mars 1967 à l’hôtel Lutetia. (Photo credit -/AFP/Getty Images)
Les trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique : Jean-Pierre Causse, Roger Chevalier et Wernher von Braun, à l’hôtel Lutetia, le 15 mars 1967. (Crédit Photo : KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Dans son édition du mardi 24 mai 1966 le New York Times rapporte une information de l’agence de presse Reuters, selon laquelle le prix décerné le 23 mai à Wernher von Braun, Jean-Pierre Causse et Roger Chevalier doit être remis aux lauréats en octobre 1966 à Paris, juste avant le début du Congrès International d’Astronautique qui se tient à Madrid du 5 au 15 octobre. Un petit article qui contient quelques erreurs, l’orthographe du prénom de von Braun est Wernher et non pas Werner,  le prénom de M. Galabert est Henri et non pas Paul, le prix a été instauré en 1958 et pas en 1954. Finalement le prix sera remis le 15 mars 1967.

The New York Times, édition du mardi 24 mai 1966.

Quelques mots sur le prix Galabert

Ce prix doit son nom à un industriel, revendeur de machines-outils, Henri Galabert, passionné d’astronautique, qui assortira cette récompense d’une somme de 20 000 francs. A sa demande le prix est décerné sous l’égide de la Société Française d’Astronautique créée le 22 décembre 1955, dont il deviendra le principal mécène. La SFA dont le président est alors le général Paul Bergeron (1890-1967) et le secrétaire général, le génial Alexandre Ananoff (1910-1992). Le premier prix Galabert a été décerné en 1958. L’excellent Albert Ducrocq (1921-2001) a également été à l’origine de la création de ce prix.

En ce qui concerne les récipiendaires et les dates d’attribution, les sources sont extrêmement contradictoires.

(De g. à d. au premier plan) Le cosmonaute Andrian Nikolaïev, Henri Galabert, Valentina Terechkova alors l’épouse de Nikolaïev. Le 14 mai 1965. (Crédit Photo : Keystone/Getty Images)

« Il semble qu’en 1958 le prix délivré fut de 200 000 francs (anciens). Puis plus rien. Personne ne parla plus de lui jusqu’au jour où la presse, en fin septembre 1963, claironna bien haut que le président Brun, accompagné de M. Galabert se rendrait à l’aérogare pour accueillir Gagarine, venant de Moscou spécialement pour recevoir son prix. » affirme Alexandre Ananoff (1910-1992) dans ses mémoires parues en 1978 : « Les mémoires d’un astronaute, ou l’astronautique française ». Il considère ce « prix peu reluisant », dans le chapitre éponyme qui lui est consacré (pp 186 à 189), lui préférant de loin celui de REP-HIRSCH créé en 1928 par Robert Esnault-Pelterie (1881-1957) et le banquier André Louis-Hirsch (1899-1962), qu’il juge beaucoup plus sérieux… Hermann Oberth sera, en 1929, le premier lauréat de ce prix qui comme le prix Galabert récompense les travaux les plus remarquables dans le domaine des fusées et du vol spatial. Le prix REP-Hirsch était décerné sous l’égide de la Société Astronomique de France (SAF), au sein de sa nouvelle « commission d’Astronautique ».

C’est effectivement à partir de 1963 lorsque le prix Galabert est décerné, entre autres, à la superstar internationale Youri Gagarine, que cette récompense va être médiatisée et reconnue, car jusque-là elle était plutôt confidentielle.

Comme il existe une certaine confusion entre la date de l’annonce du comité Galabert qui décerne le prix, et la date où ce dernier est physiquement remis, les dates communiquées ci-après ne le sont qu’à titre indicatif.  (Il faudrait avoir accès aux numéros de l’organe de la SFA, notamment la revue française d’astronautique, qui a paru de septembre 1958 à 1967.)

Il semble que le prix Galabert ait été décerné pour le dernière fois en 1972 et physiquement remis aux récipiendaires en 1973. La SFA fusionne fin 1971 avec l’AFITAE (Association Française des Ingénieurs et Techniciens de l’Aéronautique et de l’Espace) créée en 1945, pour donner le 7 février 1972 l’Association Aéronautique et Astronautique de France (A.A.A.F puis 3AF). Techniquement l’AFITAE est dissoute et la SFA change d’intitulé.

Les lauréats du prix Galabert : (liste non exhaustive)

1959 : Maurice Allais (1911-2010) pour ses recherches sur la gravitation et le mouvement du pendule « paraconique ».

1960 : ?

1961 : Jean-Emile Charon (1920-1998) qui reçoit le prix pour ses recherches sur les éléments d’une théorie unitaire de l’Univers.

1962 : Ernst Stuhlinger (1913-2008), Herman Oberth (1894-1989), Julien MARTELLI, Siegfried KLEIN (1914- ? ), Pierre BLANC, et Lucien GERARDIN (1923- ).

1963 : Ary Sternfeld (1905-1980), Youri Gagarine (1934-1968), John Glenn (1921-2016), Jean-Jacques Barré (1901-1978), Hervé Moulin (1946-2016) Alla G. Masevich (1918-2008).  (John Glenn est absent à la remise du prix, il est représenté par William Pickering, Président de l’institut américain d’Aéronautique et d’Astronautique.)

1964 : ?

1965 : Valentina Terechkova (1937 –  ), première femme dans l’espace, son mari Andrian Nikolaïev (1929-2004), et William Pickering (1910-2004) pour le programme Ranger.

1966 : Wernher von Braun (1912-1977), Roger Chevalier (1922-2011), et Jean-Pierre Causse (1926-2018).

1967 : ?

1968 : ?

1969 : Les astronautes d’Apollo 11, Neil A. Armstrong (1930-2012), Michael Collins (1930- ) et Edwin E. Aldrin.  (1930- )

1970 : ?

1971 : L’Académie des sciences d’URSS reçoit le prix pour Luna 16.

1972 : Carl Sagan (1934-1996), Audouin Dolfuss (1924-2010), Mikhail Marov (1933- ). Prix remis en juin 1973.

Les lauréats de 1961 à 1967 selon le NASA Historical Data Book 1958-1968 Vol.1 (NASA Special Publication 4012).

Contrairement à ce qu’affirment certaines sources, l’astronaute Alan Shepard n’a jamais reçu ce prix.

Wernher von Braun lauréat du Prix Hugo

L’Annual Science Fiction Achievement Award, que l’on peut traduire par récompense ​​annuelle d’œuvre de science-fiction, qui devient officiellement le prix Hugo (Hugo Award) en 1992, a été créé en 1953, à l’origine comme un événement unique, puis décerné chaque année à partir de 1955. Il récompense dans plusieurs catégories les meilleures œuvres de science-fiction et de fantasy. C’est la World Science Fiction Society (WSFS) (Association mondiale de science-fiction) lors de la World Science Fiction Convention ou Worldcon (Convention Mondiale de la Science-Fiction) qui attribue chaque année le prix Hugo, lequel est rapidement devenu une récompense prestigieuse. Le Prix Hugo doit son nom à Hugo Gernsback (1884-1967), le fondateur, en 1926, du premier magazine de science-fiction, Amazing Stories.

Hugo Gernsback (1884-1967) Crédit photo : Louis Fabian Bachrach Jr. (1917-2010)
Le premier numéro de « Amazing Stories  » (Avril 1926) dédicacé le 7 août 1965 par Hugo Gernsback à son ami Rick Norwood (1942-) , éditeur, historien de la bande-dessinée, auteur…

En 1996 la WSFS a l’idée de décerner rétrospectivement des prix Hugo, le prix n’ayant pas été décerné en 1954, c’est 50 ans plus tard, en septembre 2004 que les récipiendaires des « Retrospective Hugo Awards », qui concernent donc des œuvres parues en 1953, sont révélés lors de la 62e convention mondiale de la science-fiction qui se déroule à Boston dans le Massachusetts du 2 au 6 septembre 2004.

Dans la catégorie « œuvre non romanesque » (non fiction), ce sont Wernher von Braun (1912-1977), Willy Ley (1906-1969) et Fred Whipple (1906-2004) qui, le 4 septembre 2004, reçoivent le prestigieux « Prix Hugo », à titre rétrospectif, « Retro Hugo Award », pour le livre Conquest of the Moon, paru en 1953. (De même que Chesley Bonestell (1888-1986) dans la catégorie « artiste illustrateur » qui a notamment participé à l’illustration de l’ouvrage. C’est Ray Bradbury (1920-2012), de son vivant, qui obtient le prix dans la catégorie meilleur roman de science-fiction, avec Fahrenheit 451.)

27 ans après la mort de Wernher von Braun, 35 ans après celle de Willy Ley,  et 4 jours après le décès de Fred Whipple, ces trois auteurs reçoivent le Retro Hugo Award… Le livre en question traite plus en détail le contenu de l’article qu’ils avaient écrit pour le magazine Collier’s « Man On the Moon » en octobre 1952.  

Œuvre non romanesque ? Et pourtant, à la sortie du livre il s’agit bien d’une œuvre de fiction ! Pour la circonstance, l’intitulé de la catégorie fut prestement modifié pour se muer en « Best Related Book » avec pour ce livre en particulier, la mention « to the appropriate people in the space industry ». « Meilleur livre apparenté science-fiction à destination des personnes liées à l’industrie spatiale. »

393 votants ont départagé les trois livres en compétition, les votes se répartissent comme suit : 179 voix pour Conquest of the Moon de Wernher von Braun, Fred L. Whipple et Willy Ley ; 148 voix pour Science Fiction Handbook de L. Sprague de Camp ; et 44 voix pour Modern Science Fiction: Its Meaning and Its Future de Reginald Bretnor. A noter, il y a eu 22 personnes qui ont voté pour ne pas attribuer le prix à l’un de ces trois ouvrages.

C’est Patrick Malloy l’un des responsables de l’organisation du Worldcon et intermédiaire de la NASA pour tout ce qui concerne les expositions sur le thème de l’espace, qui reçoit le trophée. Il va le remettre au conservateur du U.S. Space and Rocket Center de Huntsville en Alabama, musée dont Wernher von Braun est à l’origine…

Le trophée fut tout d’abord présenté lors d’une exposition événementielle dont le thème est l’influence de la science-fiction sur les carrières des grandes figures des débuts de l’astronautique, tel Wernher von Braun…  Puis, placé définitivement sur l’ancien bureau que Wernher von Braun avait au Centre Spatial Marshall, dans la partie du musée qui lui est consacré.

La reconstitution du bureau de Wernher von Braun au Centre Spatial Marshall au musée de l’U.S. Space and Rocket Center. Le trophée se trouve devant le globe de la planète Mars. Crédit photo : Naomi MALLOY (l’épouse de Patrick MALLOY)
Gros plan sur le trophée de 33 cm de haut ressemblant à une fusée A4. Crédit Photo : Naomi MALLOY. U.S. Space and Rocket Center.