Charles S. Draper volontaire pour un vol vers la Lune

Le 25 mai 1961 le  Président John F. Kennedy promet la Lune aux américains avant la fin de la décennie. Six mois plus tard, le 21 novembre 1961, le Dr Charles Stark Draper, 60 ans, qui dirige le laboratoire du MIT auquel la NASA vient de confier, le 9 août , le premier contrat d’envergure du programme Apollo, (il s’agit ni plus ni moins de concevoir le système de navigation et de guidage du vaisseau spatial) envoie un courrier à son ancien étudiant, le Dr Robert Seamans alors administrateur associé de l’agence spatiale américaine.

Voici une traduction non littérale de la missive :

 

Cher Bob,

Comme suite à nos multiples conversations de ces jours derniers, Je voudrais officiellement me porter volontaire pour faire partie d’un vol Apollo vers la Lune, ou pour tout vol suborbital ou orbital qui sera  effectué  pour préparer les vols lunaires. Je mesure pleinement mes carences comme pilote d’essai, en revanche mes compétences dans les domaines scientifiques et d’ingénierie devraient être prises en considération dans le cadre de la sélection d’un membre d’équipage non impliqué dans les phases de pilotage mais dans la vérification des systèmes, l’observation, l’interprétation de données, les communications…

Par ailleurs, je pense que mon expérience de pilote, même si non professionnelle, qui s’étend tout de même sur une période de plus de 35 ans et qui comprend pas mal de travail expérimental devrait, après une formation appropriée, me permettre de passer une licence professionnelle.

J’ai bien conscience que mon âge, 60 ans, peut poser problème, mais le Général Don Flickinger* m’a assuré que ce n’était pas obligatoirement rédhibitoire. C’est bien volontiers que je me soumettrai à tout examen physique et autre test d’aptitude, et que je suivrai tous les entraînements que vous jugerez nécessaires.

Mes motivations pour participer à un vol Apollo sont multiples.

Tout d’abord je suis convaincu que notre pays a cruellement besoin d’exploits dans le domaine spatial. Il est vital que nous parvenions d’une manière ou d’une autre à inverser la détérioration de notre image à l’étranger, au contraire de celle de nos rivaux soviétiques. Personnellement, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour aider à renverser cette situation.

Deuxièmement : Je pense que le développement de la technologie spatiale est actuellement le secteur le plus intéressant et potentiellement le plus gratifiant, et je compte bien pleinement contribuer au développement du programme spatial.

Troisièmement : J’estime que mes activités professionnelles, au cours de ces trente dernières années, m’ont permis d’accumuler des compétences uniques qui devraient me permettre  de me rendre très utile en tant qu’astronaute scientifique l. Il me serait beaucoup plus facile d’apprendre  les techniques liées aux opérations en vol qu’à quiconque d’acquérir les connaissances que j’ai accumulé. Je suis certain de vous être extrêmement utile.

Quatrièmement :  je souhaiterais que l’on me présente aux astronautes, avec un statut d’égal à égal, de collègue potentiel,  afin de pouvoir discuter avec eux des différents problèmes du programme Apollo. Mes fonctions au MIT ne permettront pas de m’y consacrer à plein temps, je crois néanmoins être en mesure d’apporter des idées décisives.

 Nous tous, ici au MIT, travaillons d’arrache-pied  sur le système de guidage Apollo et je suis persuadé que nos efforts seront couronnés de succès. Je suis également convaincu que si l’on me permet d’avoir le statut d’astronaute scientifique, je vous serai d’une aide précieuse.

Le fait  de me porter volontaire pour une telle entreprise donnera aux participants du projet une motivation supplémentaire et permettra de donner plus de légitimité à mes suggestions.

 Je vous demande de bien vouloir transmettre ma candidature, pour faire partie d’un équipage Apollo, aux services compétents, ces derniers voudront bien me faire savoir quels formulaires remplir, et quelles démarches supplémentaires entreprendre pour l’argumenter plus précisément .

 

Veuillez transmettre mes salutations à M. Webb et au Dr Dryden,

Bien cordialement,

C. S. Draper

Director of Instrumentation Laboratory

 
 

Par une lettre en date du 27 septembre, Robert Seamans accuse réception de la candidature de Charles Draper et de sa bonne transmission au service concerné. Il lui précise par ailleurs qu’il est extrêmement rassurant d’avoir son laboratoire d’Instrumentation travailler sur le projet Apollo et lui assure que son immense intérêt et précieux concours sont très appréciés.

Inutile de préciser que cette « candidature » à bien fait sourire. La naïveté de Charles Draper est désarmante ! D’aucuns arguent qu’il s’agissait de motiver ses troupes en leur faisant passer un message de confiance, puisqu’il est prêt à risquer sa vie dans un vaisseau spatial dont ils doivent concevoir le système de navigation.

 

Anecdote dans l’anecdote : Draper n’est jamais allé dans l’espace mais sa fameuse lettre oui, lors de la vingt-cinquième et dernière mission de la Navette Endeavour en mai 2011, dans le cadre de la commémoration du 150ème anniversaire du Massachusetts Institute of Technology

* Donald Flickinger, général de l’US Air Force était également un médecin spécialisé dans la médecine spatiale.