3 octobre 1942 : les débuts de la conquête de l’espace

Il y a exactement 70 ans, en ce 3 octobre 1942, le temps est splendide à Peenemünde, avec un ciel sans nuages. Le complexe de lancement numéro VII (Prüfstand VII) est en effervescence, on prépare en effet la troisième tentative de lancement d’une fusée A4. Les deux premières tentatives intervenues les 13 juin et 16 août furent des échecs, la première fois l’engin explose peu après le décollage, la seconde fois elle atteint environ 4 500 mètres d’altitude et la vitesse du son, avant de retomber à 1,3 kilomètres de son point de départ en raison d’un dysfonctionnement de son système de guidage…

Sur le bâtiment abritant le laboratoire de mesure, recouvert par des filets de camouflage, se tiennent le colonel Walter Dornberger (il sera nommé général de Brigade le 1er juin 1943), directeur du programme des engins spéciaux au sein du Wa Prüf 11 [Waffenamt Prüfwesen 11 (Centre d’essai 11 de la Direction des Armements) – Abteilung Sondergerät (Département des engins spéciaux) – Heereswaffenamt (HWA) (Direction de l’armement de l’armée de terre)]. et son vieil ami le colonel Leo Zanssen (qui sera nommé général de Brigade le 1er avril 1944), le commandant militaire de Peenemünde. Dornberger tient une grosse paire de jumelles Zeiss dans une main et un micro dans l’autre. Un écran de télévision juste à côté de lui affiche une pâle image de la A4 sur son pas de tir, situé à environ 900 mètres du pas de tir n° 7, l’engin ne lui est pas directement visible en raison d’une petite colline recouverte d’arbres. Il peut apercevoir au loin l’île de Greifswalder Oie, et vers l’ouest, le clocher de briques rouges de la cathédrale de Wolgast surplombant les petites collines sur l’autre rive de la rivière Peene, plus près, l’usine de production d’oxygène, aux contours bleuâtres, et les six imposantes cheminées de la centrale électrique…

Les ingénieurs responsables du lancement dont Walter Thiel (le Directeur adjoint du centre de recherche et responsable du développement du moteur)  et Friedrich Schwartz (le chef du P7),  sont dans le blockhaus, certains suivent les opérations au périscope, (il y en a quatre), d’autres grâce au circuit de télévision. La A4 de 14 mètres de haut, pesant quelques 13 tonnes au décollage, peinte en damiers noir et blanc, pour mieux suivre son comportement en vol ne est prête à s’élancer.  Le statut des divers systèmes et le compte à rebours est retransmis par des hauts parleurs. Chaque ingénieur fait le point devant son pupitre de commande, propulsion, guidage etc. en lisant les indications fournies par de nombreux instruments de mesure, manomètres, fréquencemètre, voltmètres, ampèremètres… Walter Bruch (1908-1990) et les ingénieurs de chez Siemens, peaufinent les réglages du système de retransmission par télévision.

Sous l’ogive, les gyroscopes du système de guidage automatique sont activés, il leur faut environ 1 minute pour atteindre leur taux de rotation de 30 000 tours par minute.

Une voix sortie d’un haut-parleur annonce alors « X moins 3, décompte »

Wernher von Braun,  le jeune Directeur Technique du Centre de Recherche, il  va fêter son trente et unième anniversaire dans 5 mois, se trouve  sur le toit du bâtiment d’assemblage, haut d’une trentaine de mètres, situé à 100 mètres du pas de tir.  A ses côtés, le colonel Stegmaier, Ernst Steinhoff, chef du département BSM (Bordausrüstung, Steuerung, Messtechnik) ou « Flugmechanik » (Guidage contrôle et télémétrie) et Konrad Dannenberg. Un peu à l’écart de ce groupe, se tiennent, le personnel de la soufflerie supersonique dont  les docteurs Rudolf Hermann et Hermann Kurzweg, chargés d’observer la fusée pendant son vol à l’aide de cinéthéodolites, et de dicter, indépendamment l’un de l’autre, les résultats de leurs constatations à des sténographes. Des photographes et opérateurs  de cinéma sont présents pour immortaliser l’événement.

De son perchoir, Walter Dornberger est le témoin d’une agitation fébrile, sur les chemins et les routes du gigantesque centre d’essais, sur les toits des ateliers, des halls, aux fenêtres des bâtiments administratifs, tous les employés, ouvriers, contremaîtres, cadres, attendent le lancement. Il n’y a aucune raison d’interdire au personnel ayant collaboré depuis des années à la mise au point de la A4, près de dix ans pour certains, d’assister au spectacle.

Une vapeur blanche, en forme de petits nuages ronds, s’échappe du reniflard du réservoir d’oxygène, entouré d’une légère couche de givre. La plateforme d’accès donnant accès aux divers composants de la fusée est retirée, laissant le projectile seul, pointant majestueusement vers l’espace. Seuls deux câbles la relient encore aux instruments de mesure et aux sources de courant.

« X moins 1 » annonce la voix du haut-parleur.

La « minute de Peenemünde », légendaire pour sa subjective très longue durée, a commencé. En effet l’attente au cours de cette dernière minute créait une tension presque insupportable…

Dornberger fixe l’image de la A4 sur son moniteur et résiste à la tentation de regarder sa montre pour compter les secondes.

Une fusée de détresse de couleur verte annonce l’imminence du lancement… 10 secondes.  La tension est à son comble…

« Allumage » (Zundung) annonce le haut-parleur

Dans le blockhaus, l’ingénieur en charge de la propulsion abaisse un premier levier qui allume le moteur de 25 tonnes de poussée dans une gerbe d’étincelles, puis une flamme apparait qui se transforme en un jet gazeux rouge et jaune, le moteur développe alors une poussée de huit tonnes, (Vorstufe). Si tout se déroule normalement, un deuxième levier, libère les deux cordons ombilicaux maintenus par un électro aimant, la fusée est alors alimentée par ses propres batteries. Le troisième levier permet d’actionner la turbopompe qui va alimenter la chambre de combustion en alcool et oxygène liquide à raison de 125 litres par seconde (Hauptstufe). Désormais la poussée du moteur atteint 25 tonnes.

« Décollage de la fusée ».

Il est 15:58 (Mitteleuropäische Zeit – UTC+1), en quelques secondes la fusée décolle soulevant un immense nuage de poussière, elle est désormais visible par tout le monde.

Dornberger qui braque ses jumelles vers le nord aperçoit alors le corps lumineux de la fusée, s’élevant à la verticale. Eclairé par le soleil, l’engin continue son ascension, la flamme s’échappant du moteur est presque aussi longue que la fusée elle-même. Le jet est homogène et parfaitement délimité. Le premier moment critique est passé. La preuve de la stabilité longitudinale de l’A4 est faite, l’engin ne tourne pas sur son axe, les repères blancs et noirs restent dans la même position.

Au même moment des roulements de tonnerre emplissent l’air…

La fusée suit une trajectoire perpendiculaire pendant cinq secondes après le décollage puis commence à s’incliner vers l’est pour adopter progressivement une inclinaison angulaire de 45° qui lui permettra d’atteindre sa portée maximale.

La voix monocorde du chronométreur égrène les secondes « 15 – 16 – 17… »

En même temps un second haut-parleur émet la modulation de la télémesure, permettant de percevoir acoustiquement les résultats de mesure de la vitesse de la fusée qui s’élève toujours plus haut et toujours plus vite à mesure que les réservoirs se vident de leur carburant. Du ronflement sourd, la note devient de plus en plus stridente (effet Doppler).

A douze kilomètres de l’aire de lancement et dans le prolongement du sens de vol, se trouve un poste émetteur à haute fréquence qui commande le dispositif de fin de combustion (Brennschluss – Plus tard c’est un dispositif interne qui commandera automatiquement l’arrêt du moteur).  Dès le départ de la fusée, l’antenne dirigée de ce dernier émet des ondes courtes en direction de l’engin…

« 19 – 20 – 21… »

 La fusée atteint maintenant la vitesse de 1 000 km à l’heure, dans quelques instants elle égalera la vitesse du son…

« Vitesse du son ! » (Schallgeschwindigkeit !)

Certains redoutent l’explosion, mais rien ne se produit

« 29 – 30 – 31… »

La modulation de télémesure devient de plus en plus stridente, indiquant qu’à dix kilomètres d’altitude l’engin avait atteint Mach 2, la fusée vole maintenant plus haut que n’importe quelle montagne de la Terre. Le spectacle de la flamme rouge incandescente et du projectile aux flancs blancs et noirs, brillant dans le soleil, se découpant sur le ciel bleu est magnifique…

« 42 – 43 – 44… »

Stupéfaction !  Un sillage blanc zèbre le ciel. On entend crier : « Elle a explosé ! »

Dans le haut-parleur, une voix grave lance : « Ne soyez pas idiots ! C’est la soupape d’oxygène qui vient de s’ouvrir ! »

Le haut-parleur de la télémesure continue à transmettre le sifflement, qui fait nettement entendre l’accroissement de la vitesse de la A4. L’engin laisse un long sillage d’un blanc éclatant, formé par les gaz brûlés au contact de l’air. La fusée traverse des courants atmosphériques, d’intensité variable qui déforment la traînée de condensation, formant des zigzags…  La A4 file maintenant à quelques 3 600 km/h et vole désormais plus longtemps que ses prédécesseurs, chaque nouvelle seconde est une première…

« 51 – 52 – 53… »

La fusée doit bientôt atteindre la fin de combustion. A ce moment elle doit remplir trois conditions :

Ne pas avoir dévié de sa trajectoire.

Avoir atteint la vitesse calculée d’avance.

La fusée doit affleurer tangentiellement le sommet de la trajectoire prévue.

« 57 – 58… »

A l’œil nu on ne distingue plus qu’une traînée de condensation terminée par un minuscule point lumineux et rougeâtre, l’engin se trouve maintenant  à  trente kilomètres de son point de départ.

« 59… »

« Fin de combustion annonce la voix dans le haut-parleur. »

L’arrêt du moteur, par télécommande pour ce vol, s’effectue comme pour la mise à feu en deux temps, tout d’abord le flux de vapeur alimentant la turbopompe est stoppé en fermant l’alimentation en peroxyde d’hydrogène, la poussée du moteur passe progressivement de 25 à 8 tonnes. La flamme rouge disparait alors, l’épaisse trainée blanche de condensation a cessé de se former. Seul un mince filet de brume laiteuse s’étire encore derrière l’engin qui fonce à une vitesse de  5 400 km/h.

« 60 – 61… »

Toute alimentation en ergol du moteur est arrêtée. On distingue encore à l’extrémité d’une petite ligne noire, un minuscule point lumineux d’un blanc éclatant, c’est la lueur des déflecteurs de jet, en graphite, chauffés à blanc…

Il faudra attendre 18 ans pour qu’un Homme atteigne cette altitude. Si l’engin avait été équipé d’une caméra, les témoins auraient pu voir un ciel noir et les étoiles, la courbure de la Terre… Au sommet de sa parabole, la A4 a atteint l’altitude de 86,5 km !

Walter Dornberger repose ses jumelles, les larmes aux yeux, trop ému pour parler il se retourne vers Leo Zanssen qui rit, mais ses yeux sont humides. Ce dernier lui tend la main qu’il serre, puis ils se précipitent dans les bras l’un de l’autre, comme les joueurs  d’une équipe qui viennent de gagner un match.  Autour d’eux tout le monde applaudit, se félicite de ce succès. La A4 est l’engin le plus sophistiqué produit pendant la deuxième guerre mondiale…

Monotone et régulière la voix du chronométreur continue :

« 88 – 89 – 90 – 91 – 92 -93… »

Aussitôt Dornberger prend une voiture et se dirige vers le pas de tir n°7, récupérant au passage Wernher von Braun. A ce moment la A4 vole depuis 4 minutes, et est dans la phase descendante de sa trajectoire. Tous les techniciens exultent… Dornberger leur demande d’écouter la dernière phase du vol, la A4 « tombe » à 4 800 km/h et sa vitesse va être réduite de moitié en entrant dans les couches denses de l’atmosphère. Dornberger redoute la désintégration du missile en raison de la température et des contraintes aérodynamiques.

Le comportement de l’engin en fin de vol est aussi important que celui au lancement.

« 290 – 291… »

Le ton de la télémesure devient plus grave, la vitesse de l’engin diminuant…

« 294 – 295 – 296.»

« Impact ». La modulation de télémesure se tait.

Pour la première fois de l’Histoire, un engin conçu par l’Homme  a percuté la Terre avec une énergie de choc de 192 millions de kilogrammètre. L’équivalent de la puissance de 50 locomotives, pesant chacune 100 tonnes, avançant ensemble à 100 km/h.

Désormais on peut dire que ce lancement est un succès indiscutable. Un nouveau triomphe de la science allemande.

L’avion de reconnaissance,  un Messerschmitt 112,  piloté par le Dr Ernst Steinhoff repère le point d’impact à 200 km du lieu de lancement, grâce aux sachets de poudre colorante placées dans le corps de la fusée qui forment de grandes taches de couleur vert clair, bien visible d’un avion. Alerté les vedettes rapides se rendent alors sur le point de chute afin que l’avion puisse effectuer un repérage radiogoniométrique par recoupement avec un point connu du littoral.

Hermann Oberth, le grand théoricien de l’astronautique, vient à la rencontre de Dornberger pour lui serrer la main et le féliciter : « Voilà quelque chose que seuls les allemands pouvaient réussir ! ».

Dornberger lui confie alors que c’est plutôt à lui de le féliciter, de leur avoir fait cadeau de tant de conceptions révolutionnaires, de leur avoir montré le chemin, de les avoir inspirés. Ce jour doit être pour lui également un moment de triomphe et de gloire…

Les techniciens n’avaient-ils pas apposé sur l’empennage de la A4/V4 un autocollant représentant une femme assise sur un croissant de Lune, en hommage au film de Fritz Lang sorti en 1929 « Une femme dans la Lune » dont Oberth était l’un des conseillers technique.

Après ce tir réussi, le pas de tir n°7 est surnommé « Die Wiege der Raumfahrt » (« Le berceau du vol spatial »).