Le véritable enjeu stratégique du premier satellite

En octobre 1950, quatre ans après le rapport du Projet RAND, intitulé  « Preliminary Design of An Experimental World Circling Spaceship » [cf anecdote :  Le projet RAND et les premiers satellites ] , un autre chercheur de la Rand  Corporation, Paul Kecskemeti,  publie un opuscule qui soulève une question fondamentale, en ces termes : « Si nous pouvions lancer un satellite, est-ce que les soviétiques nous laisseraient faire ? »

Kecskemeti pose avec acuité le problème auquel seraient  confrontés les Etats-Unis dans l’éventualité où ils lanceraient le premier satellite et que ce dernier passe au-dessus de l’URSS…  Il envisage la possibilité que le Kremlin considère cela comme une forme d’agression, une violation de son espace, et interdise tout survol ultérieur.  On se rappelle que si la grande majorité des pays  autorisait le survol de leur pays par des avions commerciaux, l’URSS l’interdisait formellement.  Quant au survol d’avions espions, c’est bien évidemment assimilé à un acte de guerre…  Si la convention de Chicago défini clairement la notion d’espace aérien pour les aéronefs (portés par l’air), il n’existait alors aucun texte juridique régissant l’espace extra-atmosphérique !

Paul Kecskemeti préconise l’envoie d’un petit satellite scientifique, civil, inoffensif, en orbite équatoriale, que l’on ne ferait pas passer au-dessus de l’union soviétique, juste pour créer un précédent et faire appliquer de facto la libre circulation dans l’espace extra atmosphérique. Il s’agit en quelque sorte de transposer au domaine spatial ce que  les eaux internationales sont à la navigation maritime.

Mais le moyen le plus sûr pour que ce principe entre en vigueur, est bien évidemment que l’URSS lance un satellite en premier…  Bien que le gouvernement américain soit hautement conscient de la valeur propagandiste liée au fait d’être le premier pays à envoyer un objet dans l’espace, en orbite autour de la Terre, cette considération  ne sera absolument pas prioritaire aux yeux de la CIA, de l’armée et du Président Eisenhower qui tiendront compte des recommandations de Paul Kecskemeti le moment venu…  Et pour cause, l’URSS étant l’un des pays les plus fermés de la planète, avec un culte du secret poussé à son paroxysme, les Etats-Unis avaient beaucoup plus à perdre en lançant le premier satellite, avec le risque que l’URSS interdise la libre circulation dans l’espace, que laisser les soviétiques réaliser cette première mais leur permettre en retour, à plus ou moins court terme, de mettre en service des satellites de reconnaissance et de renseignement, cruciaux pour la sécurité du pays. A choisir entre la gloriole et le pragmatisme, les Etats-Unis ont préféré la deuxième solution.

Techniquement parlant, les américains auraient pu lancer un satellite dès le 20 septembre 1956 s’ils avaient autorisé Wernher Von Braun et son équipe à le faire…  Mais laisser le célèbre Wernher Von Braun qui travaille pour l’armée, lancer le premier satellite de l’Histoire, eut été, stratégiquement parlant, une grave erreur, piège dans lequel les américains ne sont pas tombés !

Bien que le lancement de Spoutnik 1, ait dans un premier temps fortement terni l’image des Etats-Unis, il a permis d’établir la libre circulation dans l’espace ce qui était l’objectif principal de l’administration Eisenhower. Un président qui a quitté ses fonctions au plus bas dans les sondages mais que les historiens, au regard de documents récemment rendus publics, classent désormais dans le Top 10 des meilleurs présidents des Etats-Unis de l’Histoire.

Passée l’euphorie, les soviétiques prirent la pleine mesure  de leur « méprise »  et tenteront de faire reconsidérer la libre circulation au-dessus de leur territoire par l’ONU, mais leurs protestations et tentatives resteront vaines !