Madalyn O’Hair porte plainte contre la NASA, ou la religion dans l’espace.

En 1964 le magazine LIFE surnomme Madalyn Murray O’Hair (1919-1995) « la femme la plus haïe d’Amérique », car en 1962 elle avait remporté une victoire remarquée, en contribuant à faire interdire la prière dans les écoles publiques. Mais ce fut là sont seul fait d’arme notable… En 1963 elle créera l’association « American Atheists » (Society of Separationists, Inc.) qui milite pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Elle publiera plusieurs ouvrages sur le combat de sa vie… Après le vol de Youri Gagarine, persuadée de la supériorité du système communiste (le marxisme-léninisme est notoirement athée), elle avait voulu se rendre en Russie et obtenir la nationalité soviétique, ce qui lui fut refusé par les autorités de l’URSS…

Madalyn Murray O’Hair (née Mays) était une figure extrêmement controversée aux Etats-Unis, elle avait décrit la Bible comme étant : « … nauséeuse, historiquement inexacte, remplie des délires de fous. Nous y trouvons un Dieu sadique, brutal, une représentation de la haine, de la vengeance. La prière du Seigneur est celle murmurée par des vers cherchant une morne existence dans un monde traumatique et paranoïaque. » Des propos qui avaient choqué, dans un pays où l’on peut lire sur les billets de banque et les pièces de monnaie : « In God We trust » (En Dieu nous croyons / avons confiance), la devise nationale officielle des Etats-Unis ! Cela dit, il ne faut pas confondre déisme et religion…

Pour les passionnés de la conquête de l’espace, O’Hair est principalement connue pour s’être publiquement insurgée contre la lecture des versets de la Genèse par les astronautes d’Apollo 8 alors qu’ils étaient en orbite autour de la Lune, le soir du réveillon de Noël 1968. Le New York Times, qui dans son édition du 26 décembre 1968, avait décrit cette lecture comme « l’acmé émotionnelle de la fantastique odyssée des trois astronautes ».

Mais contrairement à ce que l’on peut lire un peu partout sur l’internet, et dans quelques revues et livres peu sérieux, elle n’a pas saisi la justice après la mission Apollo 8, mais après Apollo 11.

O’Hair s’était contentée jusque-là de s’exprimer abondamment dans les médias, se targuant d’avoir réuni 28 000 signatures de ses sympathisants, et avait envoyé fin janvier 1969 un courrier au procureur général des Etats-Unis (équivalent de notre ministre de la Justice) John Mitchell (1913-1988) lui demandant son opinion sur la constitutionnalité de la mission Apollo 8, entendu que l’argent des contribuables avait été utilisé par le gouvernement pour financer une activité sectaire et prosélyte… Le département de la Justice refusa de se prononcer.

Elle menaça alors de saisir la justice, si d’autres manifestations religieuses intervenaient au cours des prochaines missions spatiales.

Comme les missions Apollo 9 (3-13 mars 1969) et Apollo 10 (18-26 mai) avaient été exemptes de tout « prosélytisme » religieux, Madalyn O’Hair avait cru la cause gagnée et s’était investie dans d’autres combats, notamment pour s’opposer au fait que les Eglises soient exemptées de tout impôt.

L’apparition de Madalyn O’Hair à la télévision avec sa pétition comptant 28 000 signatures ont immédiatement entraîné une contre-mobilisation pour la libre expression des convictions religieuses (prévue par le Premier Amendement de la Constitution des Etats-Unis) y compris dans l’espace, qui fut exacerbée après son recours à la justice, le 5 août 1969.

C’est principalement la lecture par Buzz Aldrin (1930- ) des versets 4 et 5 du Psaume 8 attribué au roi David, qui célèbre la gloire de Dieu dans la création, lors de la dernière retransmission télévisée en direct de la mission Apollo 11, la veille de l’amerrissage, dans la soirée du mercredi 23 juillet 1969, de 18:04 à 18:16 heure de Houston : « Quand je contemple les cieux, ouvrage de tes mains, La lune et les étoiles que tu as créées : Qu’est-ce que l’homme, pour que tu penses à lui ? Et le fils de l’homme, pour que tu prennes garde à lui ? », qui met Madalyn O’Hair hors d’elle.

Sur le bristol emporté par Buzz Aldrin pour sa Communion sur la Lune, figurait également en bas à droite les versets 4 et 5 du Psaume 8 de David qu’il lira lors de la dernière retransmission télévisée en direct, le mercredi 23 juillet 1969.

Elle veut désormais faire légalement interdire aux astronautes de la Nasa, une agence gouvernementale financée avec l’argent du contribuable, de pratiquer ostensiblement leur religion dans le cadre de leurs fonctions professionnelles. Elle saisit la justice le 5 août 1969 pour intenter un procès civil contre l’administrateur de la NASA Thomas Paine (1921-1992), au nom de la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui doit prévaloir dans l’agence gouvernementale qu’il dirige, qu’il n’a pas respectée.

Parmi les faits imputés, outre la lecture des 10 premiers versets de la Genèse par les astronautes d’Apollo 8, et la prière que Frank Borman (1928- ) avait enregistré pour son église, figure un argument ridicule, absurde ; elle accuse la NASA d’avoir sciemment choisi les fêtes de Noël pour le déroulement de la mission Apollo 8.

Pour le mois de décembre 1968, les lancements ne pouvaient avoir lieu qu’à ces dates pour satisfaire aux règles de sécurité, à l’azimut de lancement pour intercepter la Lune, aux condition d’éclairement de la surface de la Lune, etc. (Source : Apollo 8 Press Kit – NASA -)

Elle dénonce également le contenu du disque de silicium déposé sur la Lune (par Buzz Aldrin), qui comprend notamment les messages de bonne volonté des principaux chefs d’États de la planète, dont celui du Pape Paul VI (1897-1978), accessoirement le chef d’État de la Cité du Vatican, qui a évoqué l’intégralité du Psaume 8 (9 versets) et a ajouté cette phrase personnelle : « A la gloire du Nom de Dieu qui donne un tel pouvoir à l’Homme, nous prions avec ardeur pour ce magnifique commencement. ».

O’Hair mentionne également la messe célébrée par Aldrin sur la Lune, dont la NASA avait connaissance.

Devant les agissements de Madalyn O’Hair, l’opinion publique se mobilise très vite.

Dès le début du mois de janvier 1969, la NASA est littéralement submergée de lettres de soutien. (185 876 en 1969, 801 810 en 1970, 372 356 en 1971, 386 169 en 1972, 1 643 157 en 1973.) Il convient bien sûr d’ajouter les lettres adressées à la Maison-Blanche, aux membres du Congrès, aux journaux, à l’avocat de Thomas O’Paine…

La NASA et les astronautes d’Apollo 8 ne recevront en tout et pour tout que 34 lettres de protestation.

Des pétitions organisées à travers le pays, relayées par les journaux, les radios locales, vont recueillir des millions de signatures. La plus notable est celle intitulée Project Astronaut qui va réunir 2 500 000 signatures,  M. et Mme Gabrielse de l’Illinois vont en collecter 646 000; Loretta Lee Fry du Michigan, qui animait un talk-show sur une radio de Detroit, 500 000 ; la United States Junior Chamber (Jaycees) du Texas, 300 000, etc.

Ce mouvement de soutien aux astronautes et à la NASA fut extra,ordinaire et qualifié comme la plus importante mobilisation volontaire jamais entreprise dans l’Histoire des Etats-Unis. Près de 9 millions de signatures et de lettres ! Un physicien nucléaire la décrira comme « plus puissante que les réactions en chaîne à l’oeuvre dans une bombe atomique. »

Le mercredi 9 janvier 1969, devant une session conjointe du Congrès, Frank Borman, le commandant de la mission Apollo 8, avait provoqué l’hilarité de l’assemblée et des applaudissements nourris, en déclarant que l’un des faits significatifs de la mission Apollo 8 fut « de convaincre le bon catholique romain Bill Anders de lire les quatre premiers versets de la Bible du roi Jacques. », puis en regardant les neuf juges de la Cour Suprême, d’ajouter : « Maintenant que je regarde ces messieurs au premier rang, je ne suis pas certain que nous aurions dû lire la Bible. »

L’astronaute Frank Borman s’adresse à une session conjointe du Congrès, le 9 janvier 1969.

Depuis Georges Washington (1732-1799), pratiquement tous les présidents des Etats-Unis prêtent serment sur la Bible (parfois même deux) et finissent avec « So help me God » ; et que dire de « Je jure de dire la vérité… » dans les tribunaux avec la main gauche sur la Bible !

Devant la vacuité des accusations, sans aucun soutien politique, ni public, Madalyn O’Hair est déboutée, le 1er décembre 1969, par le tribunal de première instance de la circonscription Ouest du Texas, à Austin. (Ma traduction du jugement) La Cour d’Appel du Cinquième District confirme ce jugement le 22 septembre 1970. Elle saisit alors la Cour Suprême des Etats-Unis qui se déclare incompétente per curiam en mars 1971. O’HAIR v. PAINE , 397 U.S. 531 (1970).

Les astronautes ont agi en leur nom personnel, et en aucune façon au nom de la NASA. Enfreindre leur liberté d’expression serait en flagrante violation de leurs droits constitutionnels.

Personne ne leur a imposé quoi dire, la plupart des dirigeants de la NASA et du gouvernement américain fut surpris et c’est bien ainsi que cela doit se passer dans un pays libre. Trois Hommes libre pouvant librement exprimer leurs opinions !

La fin de Madalyn Murray O’Hair, à 76 ans, est tragique, puisqu’elle sera enlevée puis assassinée en 1995 avec son fils cadet Jon Garth Murray, 40 ans, et sa petite fille Robin Murray O’Hair,  30 ans.

Anecdote dans l’anecdote : Des Bibles microfilmées seront emportées par les missions Apollo 12, 13 et 14. Mais ça c’est une autre histoire…