Fiers d’être américains

Une fois les astronautes d’Apollo 8 en sécurité sur le porte-avions USS Yorktown, il est temps pour le personnel du centre de contrôle de fêter la fin de la mission, et quelle mission… Nous sommes le matin du vendredi 27 décembre 1968, une fois les données télémétriques sauvegardées, les consoles éteintes, le moment est venu d’aller boire un verre… Certains iront au Singing Wheel (qui n’existe plus) à quelque trois kilomètres du centre spatial, dans la petite ville de Webster, le « repaire » préféré de Seymour « Sy » Liebergot, d’autres au Flintlock Inn sur la NASA Road 1 (ce restaurant n’existe plus non plus, remplacé par un mini-golf), d’autres encore au Holiday Inn, à côté du centre spatial, ou au Hofbräu House (désormais fermé lui aussi) dans la ville adjacente de Dickinson. Une fois la mission terminée, il faut décompresser, ce, quelle que soit l’heure ; dans la salle de contrôle qui ne comporte aucune fenêtre on n’a pas la notion du jour et de la nuit…

Au Flintlock Inn, l’un des meilleurs endroits pour une Splashdown Party, la première tournée de Bloody Mary est déjà servie, les cigares sont allumés… Au bas de l’escalier les contrôleurs de vol John Aaron (équipe verte) et Thomas Rodney « Rod » Loe (équipe noire) tous les deux à la console EECOM (Electrical, Environmental and COMmunication systems) , qui avaient aidé l’astronaute William Anders à écrire des règles de mission et des procédures, restent devant l’entrée, pas encore décidés à prendre part à la fête. Ils restent là, silencieux, à réfléchir calmement aux extraordinaires événements qu’ils viennent de vivre.

« Qu’est-ce que vous attendez ? » leur demande Milton « Milt » Windler, le directeur de vol de l’équipe marron. Loe prend son temps puis répond : « Nous sommes là à réaliser combien nous sommes fiers d’être américains ! ».

Aujourd’hui encore, « Rod » Loe a du mal à retenir ses larmes lorsqu’il évoque la mission Apollo 8.

Les astronautes d’Apollo 8, Hommes de l’année 1968

Depuis 1927, le magazine hebdomadaire américain Time fondé en mars 1923, décerne son titre d’Homme de l’année (personnalité de l’année à partir de 1999) à une personne, un groupe, une idée, un objet, qui, pour le meilleur ou le pire, a eu la plus grande influence au cours de l’année écoulée.

Pour l’année 1968 la rédaction avait choisi de décerner son titre annuel, « au dissident », « au contestataire » : THE DISSENTER .

En effet, l’année 1968 est marquée par une série de mouvements sociaux de grande envergure, de révoltes, d’assassinats …  Une année particulièrement troublée et sanglante…

[ Pour ce qui concerne les Etats-Unis :

Les pertes américaines au Viêt-Nam pour l’année 1968 s’élèvent à 16 592, l’année la plus meurtrière avec l’offensive du Têt (qui signifie Nouvel An lunaire) lancée dans la nuit du 30 au 31 janvier avec notamment l’attaque de l’ambassade des USA à Saïgon. 536,040 soldats américains sont désormais déployés au Viet-Nam, 50 000 de plus qu’en 1967. Les pertes américaines et sud-vietnamiennes ont augmenté de 57% par rapport à l’année précédente. Toute l’horreur de cette guerre est symbolisée par l’exécution sommaire de Nguyễn Văn Lém, un officier du Viet-Cong  le 1er février 1968 par le général Nguyễn Ngọc Loan, en pleine rue, devant un cameraman de NBC et un photographe d’Associated Press, Eddie Adams, lequel recevra le prix Pullitzer pour son cliché qui fera le tour du monde… Fin 1967, le président Lyndon B. Johnson et le général William Westmoreland, commandant en chef des forces américaines au Vietnam n’avaient-ils pas déclaré que la guerre serait gagnée d’ici deux ans maximum. Les manifestations de protestation contre cette guerre deviennent quasi-quotidiennes dans toutes les grandes villes étudiantes américaines. La côte de popularité de Johnson est au plus bas, le 31 mars 1968 il annonce officiellement qu’il ne briguera pas l’investiture de son parti pour un second mandat…

L’assassinat du pasteur noir Martin Luther King, chantre du combat contre les inégalités raciales et sociales, le 4 avril, par James Earl Ray va provoquer de très violentes émeutes dans une centaine de villes des Etats-Unis qui feront 39 morts, des milliers de blessés et des dégâts matériels considérables. Rien que pour la ville de Washington D.C. le montant des dégâts s’élève à plus de 27 millions de dollars (195 millions en monnaie constante) pour 4 jours d’émeutes…

Le 5 juin, le sénateur démocrate de l’Etat de New York, Robert Kennedy, donné favori pour l’élection présidentielle de la fin d’année, qui vient de gagner les primaires de Californie, lui assurant pratiquement l’investiture de son parti, est atteint par trois balles tirées à bout portant par Sirhan Sirhan, un palestinien de 24 ans qui a immigré aux Etats-Unis à l’âge de douze ans avec ses parents.  Il reproche à Robert Kennedy, qui décède le matin du 6 juin, son soutien à Israël.

Le 17 octobre 1968, les athlètes noirs américains Tommie Smith et John Carlos, respectivement médaille d’or et médaille de bronze de l’épreuve du 200 mètres lors des Jeux Olympiques de Mexico, baissent la tête et lèvent leur poing ganté de noir alors qu’ils sont sur le podium et que retentit l’hymne américain, pour afficher leur soutien aux Black Panthers, un mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine créé le 15 octobre 1966… ]

Ce n’est pas la première fois que le magazine décerne ce titre à une entité, un collectif qui a marqué les annales. En 1950 il est décerné à « The American fighting-man », le militaire américain impliqué dans la guerre de Corée. En 1956 c’est un hommage au combattant Hongrois pour la liberté « The Hungarian freedom fighter », cette insurrection populaire (du 23 octobre au 10 novembre 1956) contre le régime communiste de Hongrie imposé au pays par l’URSS sera réprimée dans le sang par l’armée rouge, plus de 2 500 hongrois perdront la vie et quelque 13 000 seront blessés. Ces chiffres n’incluent pas les procès et condamnations à mort, ni les déportations en Union Soviétique qui ont suivi. En 1960 ce sont les scientifiques américains qui sont à l’honneur, puis en 1966 la génération du baby-boom, la génération des moins de 25 ans, « les héritiers ».

Après le retour sur Terre des astronautes d’Apollo 8 le 27 décembre 1968, le magazine Time décide, à la toute dernière minute, de modifier son choix. L’Homme de l’année 1968 ne sera plus « le contestataire », mais les astronautes William Anders, Frank Borman, James Lovell. En 57 ans, depuis que l’Homme va dans l’espace (1961), il s‘agit des seuls voyageurs spatiaux jamais distingués. Il faut dire qu’ Apollo 8 a véritablement sauvé l’année 1968…

TIME Magazine, Vol. 93 No. 1 | 3 janvier 1969

Il faut reporter la mission Apollo 8

Le mardi 12 novembre 1968 lors d’une conférence de presse qui se déroule au siège de la NASA, à Washington D.C., en duplex avec les salles de presse des centres spatiaux du Texas et de Floride, et dure un peu plus de trois heures (de 10 h à 13 h 10 très exactement), le nouvel administrateur de la NASA, Thomas Paine (1921-1992), qui a succédé à James Webb (1906-1992) le 7 octobre, annonce aux américains l’objectif de la mission Apollo 8 ; un vol circumlunaire habité. A ses côtés, Samuel Phillips (1921-1990), directeur du programme Apollo, William Schneider (1923-1999), directeur des missions Apollo, et Alfred Alibrando (1923-2004) du service des relations publiques de la NASA.

Trois jours plus tard, Robert Gilruth (1913-2000), le directeur du Centre des Vaisseaux Spatiaux Habités (Manned Spacecraft Center) près de Houston, reçoit une lettre d’un certain Stewart Atkinson, demeurant dans la petite ville de Darien, dans le Connecticut :

Cher Monsieur,

Je me demande ce qui a bien pu motiver votre décision de vouloir envoyer trois hommes autour de la Lune pendant la période de Noël. Il ne s’agit en aucune façon d’une entreprise infaillible, et le risque de gâcher les fêtes de Noël de millions d’américains est considérable. Noël est le moment des insouciantes réunions de famille, où chacun de nous doit pouvoir se raccrocher à ces moments de bonheur qui nous ont tant manqués au cours de cette triste année 1968. Nous n’avons nul besoin d’un triomphe spatial pour célébrer notre fête préférée, et un échec serait le coup de grâce pour un peuple déjà sonné par les événements de l’année écoulée. Comme des millions d’américains j’ai été enchanté par les succès du programme spatial… Mais je suis convaincu que les américains préféreraient de loin, que la mission soit reportée d’un mois, si elle s’avère indispensable.

Cordialement,

Stewart Atkinson