Wernher von Braun et Arthur Valentine Cleaver

Lors de l’un des très nombreux échanges épistolaires entre Wernher von Braun et Arthur Valentine « Val » Cleaver de la British Interplanetary Society, ce dernier lui envoie une copie de son article pour le magazine Spaceflight, intitulé “Russian Rocketry at Paris Air Show”, consacré au pavillon spatial soviétique du Salon du Bourget de 1967, pour lui demander ce qu’il en pense. Officiellement le 27e Salon International de l’Aéronautique et de l’Espace qui s’est tenu du 26 mai au 4 juin 1967.

Les soviétiques avaient notamment exposé une maquette grandeur nature de leur lanceur Vostok.

Maquette grandeur nature du lanceur Vostok. salon du Bourget 1967. Crédit photo : Patrick Roger-Ravily (1945-2009).

Il ne manque pas d’en profiter pour féliciter son ami pour le premier vol de la Saturn V (9 novembre 1967) qu’il qualifie de « Jolly Good Show » ainsi que le 25e anniversaire « d’une date clef dans le chemin vers l’espace », le premier vol d’une fusée A4 (3 octobre 1942).

Les remarques amicales mais très pointues de von Braun vont tenir sur pas moins que 11 pages.

C’est ainsi par exemple que dans son article Cleaver mentionne la poussée au décollage de la fusée Vostok.

Le commentaire de von Braun : « Avez-vous tenu compte des effets de la température ambiante en Union-Soviétique au moment du lancement, sur la poussée au décollage ? Un différentiel de 40°F (NdT : soit 4,4 °C) réduit la poussée au décollage de la Saturn I américaine de plus de 50 000 lb. » (NdT : soit 22,6 tonnes. Les 8 moteurs H1 de la Saturn I avaient une poussée combinée au décollage de 680 tonnes. Un différentiel de 3,3 %).

La réponse très franche de Val Cleaver : « Je n’avais pas pris en considération les effets de la température au moment du lancement, sur la poussée au décollage, mais c’est une remarque intéressante. »

The Missileer, la première publication périodique dans l’espace

The Missileer est un journal de l’US Air Force Eastern Test Range (antérieurement Long Range Proving Ground et qui deviendra 45th Space Wing) qui a paru du 6 février 1950 au 28 septembre 2012, à destination des personnels militaires et civils de la base aérienne Patrick et des installations de lancement du Cap Canaveral. Tout d’abord à périodicité bi-mensuelle, puis hebdomadaire, paraissant les vendredis, la prépondérance de l’internet pour la diffusion de l’informations, a sonné le glas de ce journal après 62 ans et huit mois d’existence.

Un exemplaire de The Missileer, qui comportait en moyenne 8 pages, a été placé avec la charge utile, à l’occasion du premier lancement d’une Titan III-C qui a eu lieu le 18 juin 1965, du LC-40, et fut un succès.

De g. à d. John Harris (Martin Company – Constructeur de la fusée.) ; Commandant Edwin Speaker, chef des opérations Titan III ; Bob Robinson et Jack Hull (Martin Company) ; le Sergent Hugh Phillips et le lieutenant Ray Cauwet de l’équipe éditoriale de The Missileer ; le Lieutenant Mike Spradlin des opérations Titan III.

Ce faisant, The Missileer a pu se targuer d’être la première publication périodique en orbite autour de la Terre. Pendant trois ans, jusqu’au 12 juillet 1968, au-dessus ou sous le titre du journal, on pouvait lire « First In Space », et ce n’était pas un jeu de mot ! Une semaine plus tard, dans l’édition du 19 juillet, le titre a été « relooké » et cette mention n’apparaît plus…

J’irai uriner sur la tombe de Rocco Petrone

Rocco Petrone (1926-2006) qui fut notamment le troisième directeur du centre spatial Marshall, du 27 janvier 1973 au 15 mars 1974, est très certainement la personne la plus détestée par les « anciens » de ce centre. En treize mois et demi, celui qui fut surnommé « l’homme de main » ou « le tueur à gages » commandité par le quartier général de la NASA, va notamment « éliminer » la plupart des derniers membres de la Rocket Team de von Braun, [au nombre de 34 après le départ en retraite du Dr Eberhard Rees (1908-1998), le deuxième directeur du centre, du 1er mars 1970 au 19 janvier 1973. Werner Dahm (1917-2008) et Georg von Tiesenhausen (1914-2018) resteront au Marshall mais verront leur salaire diminué…] et surtout réorganiser le centre qui n’aura désormais plus aucune capacité de production intrinsèque (« in house »). Pour ses bons et loyaux services il sera nommé administrateur associé de la NASA (hiérarchiquement le numéro 3), il quitte l’agence spatiale un an plus tard en avril 1975.

Celui qui fut le plus grand centre spatial en termes de budget et de personnel va payer le plus lourd tribut lors des réductions d’effectifs, à lui seul le Marshall va supporter 81 % du total des plans sociaux post-Apollo concernant les fonctionnaires (civil servants).

Dès 1967 les RIF (Reduction in Force) successifs ont considérablement réduit le personnel employé à plein temps par le centre. En huit ans, entre 1968 et 1975 les effectifs permanents du centre spatial Marshall ont été réduits de 43,14%, à lui seul en treize mois et demi, Petrone les a diminué de 25,8%. Beaucoup de ceux qui sont restés ont par ailleurs connu une diminution de leur grade ou de leur échelon [Aux Etats-Unis, pour les fonctionnaires on parle de General Schedule (GS), il en existe 15, avec pour chacun 10 échelons (step)] et donc une significative réduction de salaire, avec des déclassements de trois ou quatre grades parfois ! En 1967 il y avait 7 177 employés permanents (hors contractants), en 1975 il n’en reste plus que 4 081. Actuellement le centre emploie environ 2 600 personnes (fonctionnaires).

A deux reprises la NASA a envisagé la fermeture définitive du centre spatial Marshall, en 1975 sous James Fletcher (1919-1991) qui fut l’administrateur de l’agence spatiale américaine du 27 avril 1971 au 1er mai 1977, et en 1977 sous Robert Frosch (1928 – ), administrateur du 21 juin 1977 au 20 janvier 1981.

C’est ainsi que l’historien américain Roger Launius dans son excellent ouvrage Apollo’s Legacy, Perspectives on the Moon Landings rapporte ce témoignage d’un ancien du centre spatial Marshall qui a déclaré avoir longtemps attendu la mort de Petrone, survenue enfin en 2006, pour aller pisser sur sa tombe, mais il s’est rendu compte qu’attendre son tour, pour ce dernier geste de mépris, prendrait trop de temps…

Anecdote dans l’anecdote : Dans ce même ouvrage Roger Launius relate que Rocco Petrone (alors directeur des opérations de lancement – Director of Launch Operations) était assis à côté de Donald Slayton dans le blockhaus du complexe de lancement 34 lorsque le feu a éclaté dans le vaisseau spatial Apollo 1. Petrone aurait accusé Joseph Shea, le directeur du vaisseau spatial, (Apollo Spacecraft Manager) d’avoir été à l’origine de la mort des trois astronautes et lui aurait dit : « Tu es dangereux, tu es responsable de l’incendie. Quand tu mourras, je viendrai pisser sur ta tombe. »

Anecdote dans l’anecdote : En visitant la ville de Saint-Malo, Jean-Paul Sartre (1905-1980) a pissé sur la tombe de François-René de Chateaubriand (1768-1848) pour marquer son mépris lorsqu’il vit ce tombeau « si ridiculement pompeux dans sa fausse simplicité ».  [In Dans La Force de l’âge, publié en 1960 par Simone de Beauvoir (1908-1986)]. Tombeau classé monument historique en 1954.