La mission Saturn I SA-5 et le président Kennedy

Lors de sa dernière visite au Launch Operations Center, les installations de lancement du Cap Canaveral, le 16 novembre 1963 en fin de matinée, le président John Kennedy est plus particulièrement intéressé par les implications du prochain vol d’une Saturne 1, en effet si ce lancement est une réussite les Etats-Unis vont pour la première fois dépasser les soviétiques pour ce qui concerne la masse satellisable. Il aura fallu attendre six ans pour que les Etats-Unis disposent enfin d’un lanceur plus puissant que l’URSS.

Lors de la visite du pad 37B Wernher von Braun lui explique les enjeux de ce prochain vol, fasciné il se place sous la fusée et contemple les moteurs…

Sous le lanceur Saturne I SA-5. De g. à d. Robert Seamans (1918-2008 – Administrateur associé de la NASA), George Smathers (1913-2007 – Sénateur de la Floride), le président John Kennedy (1917-1963), James Webb (1906-1992 – Administrateur de la NASA), Wernher von Braun (1912-1977 – partiellement caché – Directeur du Centre Spatial Marshall) , Hugh Dryden (1898-1965 – Administrateur Adjoint de la NASA) et le général Chester Clifton (1913-1991 – Conseiller militaire en chef du président).

Six jours plus tard le président Kennedy est assassiné…

Jacqueline Kennedy demandera s’il ne serait pas possible que cette Saturne SA-5 puisse « porter » quelque chose de spécial en mémoire du Président, qui attendait ce lancement avec tant d’impatience…

La NASA étudia plusieurs possibilités : que son discours d’investiture, resté dans tous les esprits, soit retransmis depuis l’espace pendant une journée ; que le nom du président soit inscrit sur l’élément orbital, peut-être par la veuve du président elle-même…

Après réflexion, ces idées furent rejetées… Et si la mission était un échec ? Si le lanceur explosait ?

Il fut donc exclu d’organiser une cérémonie publique, quant à envisager un hommage privé qui n’aurait été révélé qu’après le succès de la mission, pas question, cette manière de procéder aurait certainement déclenché d’acerbes critiques de la part des médias. Il fut donc sagement décidé de ne rien faire…

Le lancement prévu à l’origine pour décembre interviendra finalement le 29 janvier 1964, c’est un succès total, 17,55 tonnes seront satellisées, le record de l’époque.

SA-5

Entre temps, le 29 novembre 1963, le Launch Operations Center a été rebaptisé John F. Kennedy Space Center.

Lorsque le succès du lancement est avéré, Robert Seamans l’administrateur associé de la NASA appelle aussitôt Jacqueline Kennedy pour la prévenir…

Le samedi 1er février 1964 Wernher von Braun écrit une lettre à Jacqueline Kennedy… Le lundi suivant, en fin d’après-midi, Robert Seamans rend personnellement visite à la veuve du Président, et lui offre notamment une maquette de la SA-5 utilisée par les ingénieurs du Centre Spatial Marshall pour le développement de l’engin, qui sera exposée à la Bibliohèque Kennedy, désormais John F. Kennedy Presidential Library and Museum à Boston. Il fera par la suite envoyer d’autres maquettes pour le fils du président, John Jr., 3 ans, subjugué par celle offerte à sa maman.

Il me paraît inconcevable qu’aucun ingénieur ou technicien travaillant au pad 37B n’ait au moins inscrit les initiales du président Kennedy sur la SA-5… C’est tellement improbable !

La première rencontre entre Wernher von Braun et John F. Kennedy

La première rencontre entre Wernher von Braun et John F. Kennedy a eu lieu courant novembre ou décembre 1953, dans les studios Pathé de New-York, dans le cadre de l’élection de l’Homme de l’année du magazine Time.*  Kennedy a 36 ans et von Braun 41, ils sont de la même génération. Kennedy est le nouveau sénateur du Massachusetts, fraîchement élu le 3 janvier 1953, von Braun est le directeur du développement des missiles balistiques de l’armée de terre au sein des Ordnance Missile Laboratories à l’Arsenal Redstone en Alabama.

Wernher von Braun et son épouse Maria (25 ans), John Kennedy et sa femme Jacqueline (24 ans), qu’il vient d’épouser le 12 septembre 1953, attendent près d’une heure dans les coulisses avant leur intervention.

Les deux couples en profitent pour entamer la conversation, au cours de laquelle John Kennedy, qui connaît la carrière de von Braun en Allemagne, évoque la mort de son frère Joseph « Joe » lors d’une mission top secrète de l’US Navy (Opération Anvil)** visant à détruire la forteresse de Mimoyecques dans le Pas-de-Calais en France. Les alliés pensaient alors qu’il s’agissait d’une base pour V2. (En réalité le site devait accueillir des canons V3 – Hochdruckpumpe ou HDP pour pompe à haute pression – capables de tirer près de 600 obus par heure sur Londres. Une arme dont les alliés ne connaissaient pas l’existence.)

John Kennedy fait le lien entre sa famille et le développement du missile balistique V2, dont von Braun fut le directeur technique. Il lui précise qu’il suit ses travaux avec le plus grand intérêt… « Que de progrès ont été accomplis depuis le début de vos recherches.»

Au cours de leurs échanges, c’est Kennedy qui parle le plus, von Braun posant des questions. Von Braun trouve les connaissances et prises de position du sénateur fascinantes. Il est impressionné par l’éloquence et la perspicacité de Kennedy. Von Braun confiera à sa femme qu’il ne serait pas étonné si le sénateur Kennedy devenait un jour président des Etats-Unis.

Huit ans plus tard, Wernher von Braun recevra une invitation personnelle pour assister à la cérémonie d’investiture de John Kennedy, le 35e président des Etats-Unis, ainsi qu’au bal d’investiture qui se déroule dans l’enceinte du National Guard Armoury Building.

Quelques mois plus tard, la roue a tourné, les rôles sont inversés, John Kennedy devenu président pose les questions et Wernher von Braun répond. Encore huit ans plus tard les américains marchent sur la Lune, Wernher von Braun verra s’accomplir cet exploit, hélas pas John Kennedy, assassiné à Dallas le 22 novembre 1963.

Contrairement à Eisenhower, Kennedy n’avait aucun ressentiment à l’encontre de Wernher von Braun car il avait bien compris que pendant la guerre il n’avait fait qu’accomplir son devoir envers son pays. Des milliers de savants ont fait exactement de même de part et d’autre…

 

* L’Homme de l’année 1953, révélé dans le numéro en date du 4 janvier 1954, est Konrad Adenauer (1876-1967), le premier chancelier de la République Fédérale d’Allemagne, qui sera réélu 3 fois, restant à ce poste du 15 septembre 1949 au 15 octobre 1963, soit 14 ans et un mois). Pour l’anecdote : en 1961, l’Homme de l’année du magazine Time sera John Fitzgerald Kennedy.

** Pour mémoire : le 12 août 1944 à 17h52, Joseph Kennedy, 29 ans, et Wilford J. Willy, 35 ans, décollent à bord d’un B-24 Liberator rempli de 11 tonnes d’explosifs, du Torpex (contraction de « torpedo explosive ») qui est, à masse égale, 50 % plus puissant que le TNT. Il s’agit de la masse d’explosifs conventionnels la plus importante jamais emportée par un seul avion durant la seconde guerre mondiale. Une fois à la bonne altitude, 2 000 pieds, le bombardier équipé d’un système qui permet de le télécommander (pas assez sophistiqué pour permettre le décollage) est piloté tel un drone (BQ-8 « Robot » Aircraft) à partir d’un avion d’escorte pour le diriger et le précipiter sur sa cible. Une fois le dispositif enclenché et pris en main par l’opérateur de l’avion accompagnateur il faut armer le système de détonation et quitter l’appareil. Joseph Kennedy et son co-pilote Wilford J. Willy, tous les deux volontaires pour cette mission top secrète, n’ont pas le temps de sauter en parachute, pour une raison indéterminée le B-24 explose dans une gigantesque déflagration au-dessus de l’estuaire de Blyth près de la ville de Southwold ; dans un rayon de 7 km toutes les vitres sont soufflées… En définitive l’héroïsme de Joseph Kennedy et Wilford J. Willy fut vain car les britanniques avaient infligés de lourds dégâts à la forteresse de Mimoyecques quelques jours auparavant, sans en informer les américains.

En 2001, 57 ans après l’accident, un membre du Corps Royal des Ingénieurs Électriciens et Mécaniciens (Royal Electrical and Mechanical Engineers), pendant la seconde guerre mondiale, a expliqué que les autorités britanniques n’avaient pas été informées qu’il fallait momentanément éteindre les radars basés dans le sud de l’Angleterre. Les ondes radio ainsi émises auraient très certainement causé des interférences avec les vulnérables systèmes utilisés dans l’avion, provoquant l’explosion.

 

Wernher von Braun reçoit le Prix Galabert

Le directeur du centre de vol spatial Marshall de la NASA Wernher von Braun est l’un des trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique à l’hôtel Lutetia à Paris en France, le 15 mars 1967. (Photo by KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le 15 mars 1967, Wernher von Braun (1912-1977) reçoit à Paris le prix Galabert d’astronautique pour l’année 1966. Le prix est remis à l’hôtel Lutetia, l’endroit même où les allemands avaient installé leur quartier général du renseignement et du contre-espionnage pendant la deuxième guerre mondiale (Abwehr-Nachrichtendienst), et où furent accueillis les déportés des camps de concentration d’avril à août 1945 avant de rejoindre leur famille. Au début des années 1920, Charles de Gaulle y a passé sa lune de miel avec sa femme Yvonne.

Il va sans dire que l’amicale du camp de Dora protesta vivement, alors même que von Braun n’a aucune responsabilité dans l’utilisation des déportés des camps de concentration pour la production d’armement… Il n’a fait que développer des armes, comme des milliers d’ingénieurs dans le monde, la manière dont son gouvernement allait produire ses armes n’était absolument pas de son ressort. Et si ces nouvelles armes n’avaient pas existé, les déportés auraient travaillé sur d’autres, exactement dans les mêmes conditions (…)

Von Braun partage le prix avec deux français, Jean-Pierre Causse (1926-2018), le directeur du centre spatial de Brétigny, et Roger Chevalier (1922-2011) le directeur technique de la société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques, SEREB.

Les trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique : le directeur du centre spatial de Brétigny Jean-Pierre Causse, le directeur du centre de vol spatial Marshall de la NASA Wernher von Braun et le directeur technique de la société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques Roger Chevalier, à l’hôtel Lutetia à Paris en France, le 15 mars 1967. (Crédit Photo : KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)
Jean-Pierre Causse, Wernher von Braun et Roger Chevalier le 15 mars 1967 à l’hôtel Lutetia. (Photo credit -/AFP/Getty Images)
Les trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique : Jean-Pierre Causse, Roger Chevalier et Wernher von Braun, à l’hôtel Lutetia, le 15 mars 1967. (Crédit Photo : KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Dans son édition du mardi 24 mai 1966 le New York Times rapporte une information de l’agence de presse Reuters, selon laquelle le prix décerné le 23 mai à Wernher von Braun, Jean-Pierre Causse et Roger Chevalier doit être remis aux lauréats en octobre 1966 à Paris, juste avant le début du Congrès International d’Astronautique qui se tient à Madrid du 5 au 15 octobre. Un petit article qui contient quelques erreurs, l’orthographe du prénom de von Braun est Wernher et non pas Werner,  le prénom de M. Galabert est Henri et non pas Paul, le prix a été instauré en 1958 et pas en 1954. Finalement le prix sera remis le 15 mars 1967.

The New York Times, édition du mardi 24 mai 1966.

Quelques mots sur le prix Galabert

Ce prix doit son nom à un industriel, revendeur de machines-outils, Henri Galabert, passionné d’astronautique, qui assortira cette récompense d’une somme de 20 000 francs. A sa demande le prix est décerné sous l’égide de la Société Française d’Astronautique créée le 22 décembre 1955, dont il deviendra le principal mécène. La SFA dont le président est alors le général Paul Bergeron (1890-1967) et le secrétaire général, le génial Alexandre Ananoff (1910-1992). Le premier prix Galabert a été décerné en 1958. L’excellent Albert Ducrocq (1921-2001) a également été à l’origine de la création de ce prix.

En ce qui concerne les récipiendaires et les dates d’attribution, les sources sont extrêmement contradictoires.

(De g. à d. au premier plan) Le cosmonaute Andrian Nikolaïev, Henri Galabert, Valentina Terechkova alors l’épouse de Nikolaïev. Le 14 mai 1965. (Crédit Photo : Keystone/Getty Images)

« Il semble qu’en 1958 le prix délivré fut de 200 000 francs (anciens). Puis plus rien. Personne ne parla plus de lui jusqu’au jour où la presse, en fin septembre 1963, claironna bien haut que le président Brun, accompagné de M. Galabert se rendrait à l’aérogare pour accueillir Gagarine, venant de Moscou spécialement pour recevoir son prix. » affirme Alexandre Ananoff (1910-1992) dans ses mémoires parues en 1978 : « Les mémoires d’un astronaute, ou l’astronautique française ». Il considère ce « prix peu reluisant », dans le chapitre éponyme qui lui est consacré (pp 186 à 189), lui préférant de loin celui de REP-HIRSCH créé en 1928 par Robert Esnault-Pelterie (1881-1957) et le banquier André Louis-Hirsch (1899-1962), qu’il juge beaucoup plus sérieux… Hermann Oberth sera, en 1929, le premier lauréat de ce prix qui comme le prix Galabert récompense les travaux les plus remarquables dans le domaine des fusées et du vol spatial. Le prix REP-Hirsch était décerné sous l’égide de la Société Astronomique de France (SAF), au sein de sa nouvelle « commission d’Astronautique ».

C’est effectivement à partir de 1963 lorsque le prix Galabert est décerné, entre autres, à la superstar internationale Youri Gagarine, que cette récompense va être médiatisée et reconnue, car jusque-là elle était plutôt confidentielle.

Comme il existe une certaine confusion entre la date de l’annonce du comité Galabert qui décerne le prix, et la date où ce dernier est physiquement remis, les dates communiquées ci-après ne le sont qu’à titre indicatif.  (Il faudrait avoir accès aux numéros de l’organe de la SFA, notamment la revue française d’astronautique, qui a paru de septembre 1958 à 1967.)

Il semble que le prix Galabert ait été décerné pour le dernière fois en 1972 et physiquement remis aux récipiendaires en 1973. La SFA fusionne fin 1971 avec l’AFITAE (Association Française des Ingénieurs et Techniciens de l’Aéronautique et de l’Espace) créée en 1945, pour donner le 7 février 1972 l’Association Aéronautique et Astronautique de France (A.A.A.F puis 3AF). Techniquement l’AFITAE est dissoute et la SFA change d’intitulé.

Les lauréats du prix Galabert : (liste non exhaustive)

1959 : Maurice Allais (1911-2010) pour ses recherches sur la gravitation et le mouvement du pendule « paraconique ».

1960 : ?

1961 : Jean-Emile Charon (1920-1998) qui reçoit le prix pour ses recherches sur les éléments d’une théorie unitaire de l’Univers.

1962 : Ernst Stuhlinger (1913-2008), Herman Oberth (1894-1989), Julien MARTELLI, Siegfried KLEIN (1914- ? ), Pierre BLANC, et Lucien GERARDIN (1923- ).

1963 : Ary Sternfeld (1905-1980), Youri Gagarine (1934-1968), John Glenn (1921-2016), Jean-Jacques Barré (1901-1978), Hervé Moulin (1946-2016) Alla G. Masevich (1918-2008).  (John Glenn est absent à la remise du prix, il est représenté par William Pickering, Président de l’institut américain d’Aéronautique et d’Astronautique.)

1964 : ?

1965 : Valentina Terechkova (1937 –  ), première femme dans l’espace, son mari Andrian Nikolaïev (1929-2004), et William Pickering (1910-2004) pour le programme Ranger.

1966 : Wernher von Braun (1912-1977), Roger Chevalier (1922-2011), et Jean-Pierre Causse (1926-2018).

1967 : ?

1968 : ?

1969 : Les astronautes d’Apollo 11, Neil A. Armstrong (1930-2012), Michael Collins (1930- ) et Edwin E. Aldrin.  (1930- )

1970 : ?

1971 : L’Académie des sciences d’URSS reçoit le prix pour Luna 16.

1972 : Carl Sagan (1934-1996), Audouin Dolfuss (1924-2010), Mikhail Marov (1933- ). Prix remis en juin 1973.

Les lauréats de 1961 à 1967 selon le NASA Historical Data Book 1958-1968 Vol.1 (NASA Special Publication 4012).

Contrairement à ce qu’affirment certaines sources, l’astronaute Alan Shepard n’a jamais reçu ce prix.