Wernher von Braun ou la passion des astres

La mère de Wernher von Braun, Emmy, née von Quistorp, (3 novembre 1886 – 27 décembre 1959), était extrêmement cultivée, elle parlait cinq langues. Férue d’ornithologie et surtout d’astronomie, elle va vouloir initier ses enfants à l’observation des astres.

C’est ainsi qu’à l’occasion de la confirmation (Eglise Luthérienne) de Wernher, elle offre à son fils, qui selon les propres dires de sa mère « absorbe les connaissances comme une éponge sèche », un cadeau plutôt original pour un tel événement, une lunette astronomique. Il avait 13 ans.

Emmy von Braun confiera en 1948 : « Le cadeau idéal, il a dépassé toutes nos espérances. »


Trois ans plus tard, à l’âge de seize ans, Wernher von Braun qui fréquente alors le lycée Hermann Lietz sur l’île de Spiekeroog, écrit un essai sur l’astronomie qu’il intitule : « De l’histoire de l’astronomie » (Aus der Geschichte der Astronomie) dans lequel il cite notamment Camille Flammarion (26 février 1842 – 3 juin 1925), décédé trois ans auparavant ; « … le plus grand astronome français, qui a déclaré que l’astronomie est aussi ancienne que l’humanité. Il avait raison.»

Lorsqu’il évoque les planètes, il s’attarde sur Mars, et notamment ses « canali » découverts par Giovanni Schiaparelli (14 mars 1835 – 4 juillet 1910) dont Percival Lowell (13 mars 1855 – 13 novembre 1916) pense à tort qu’il s’agit de canaux artificiels creusés par des êtres intelligents.

Mars, restera toute sa vie sa planète préférée.

En même temps il réussit à convaincre le proviseur du lycée d’acquérir un petit télescope d’environ 10 cm de diamètre. Pour l’abriter, le jeune lycéen mettra sur pied une équipe pour construire un petit observatoire. Les volontaires passeront l’essentiel de leur temps libre à réaliser ce projet.


Quelque 25 ans plus tard, à l’automne 1954, alors que von Braun est directeur du développement des missiles au Redstone Arsenal à Huntsville en Alabama, un lycéen de seize ans, Samuel F. Pruitt qui souhaite créer un club d’astronomie le contacte pour lui demander de l’aide.

Von Braun est enthousiaste. Promouvoir l’astronomie et la culture scientifique, quoi de plus exaltant ?

Jusque-là, l’initiative de Samuel Pruitt et de quelques camarades était restée sans écho.

Avec Wernher von Braun, Ernst Stuhlinger* (19 décembre 1913 – 25 mai 2008), Wilhelm Angele* (8 février 1905 – 22 août 1996), Conrad Swanson, Spencer Isbel, George Ferrell et bien d’autres, tout va changer.

Ils vont voir les choses en grand.

Il faut, pour donner l’exemple, mettre la main à la poche, 100 dollars pour Wernher von Braun (soit plus de 1 000 dollars en monnaie constante), les personnes présentes vont donner au total 800 dollars pour l’achat d’un télescope.

Ils vont ensuite récolter plus de 3 000 dollars de dons en espèces (31 000 dollars en monnaie constante) auprès des habitants de Huntsville, et au final quelque 8 000 dollars en matériaux divers, (bois, parpaings, ciment, etc.) offerts par des entreprises locales (83 000 dollars en monnaie constante).

Les premières réunions se tiennent au domicile de Martin Schilling* (1 octobre 1911 – 30 avril 2000). Le 4 avril 1955 un comité directeur provisoire est mis en place avec Wernher von Braun comme président.

Les statuts de l’association sont rédigés, et en décembre 1955 est fondée la « Rocket City Astronomical Association » qui élit ses premières instances dirigeantes officielles :

Président : Wernher von Braun

Vice-Président : B. Spencer Isbell

Secrétaire général : Robert Bradspies

Secrétaire administratif : George Ferrell

Trésorier : Erwin W. Priddy

Directeurs : Ernst Stuhlinger, Wilhelm Angele, Gerhard Heller, Conrad D. Swanson.

Wernher von Braun restera le président de l’association jusqu’en 1968.

Un club d’astronomie doit se doter d’un télescope digne de ce nom. Grâce à ses nombreuses relations, Wernher von Braun va trouver un télescope de 40 cm de diamètres pour 600 dollars chez un revendeur de Californie, Rex Bohannan.  Un très beau cadeau en réalité, car le miroir à lui seul vaut 2 000 dollars…

Pour abriter un tel télescope, il faut un observatoire, pour le construire il faut trouver un terrain…

Un petit vol en avion, dans un Piper loué par Ernst Stuhlinger et Théodore Paludan, au-dessus du Monte Sano, à dix kilomètres au nord-est de Huntsville, va leur permettre de repérer le site idéal, un terrain de 5 hectares à 493 m d’altitude, qui fait partie du Monte Sano State Park, un parc d’état de 120 hectares géré par le Alabama Department of Conservation and Natural Resources dont le siège se trouve à Montgomery, la capitale de l’Alabama. Le directeur, James Segrest, leur louera le terrain pour 1 dollar symbolique. Le bail de 25 ans est renouvelable à la discrétion de l’association. A ce jour le bail a été renouvelé trois fois.

Il faut défricher (plus de 300 arbres devront être coupés), construire une voie d’accès, faire des fondations, creuser des tranchées pour le système d’évacuation des eaux, construire une bâtisse, etc.

Personne ne compte ses heures, les mercredis soir et les week-ends. Wernher von Braun est l’un des plus actifs.

La partie la plus technique fut la construction du dôme rotatif de 9 mètres de diamètre conçu par Wilhelm Angele et Gerhard Heller* (24 janvier 1914 – 1 octobre 1972). La coupole à rotation électrique sera assemblée dans un des hangars du Redstone Arsenal, après l’aval du général John Bruce Medaris (12 mai 1902 – 11 juillet 1990), emballé lui-aussi par le projet.

Le dôme sera transporté sur les lieux par un camion de l’armée, et posé sur l’édifice par une grue de l’armée.

C’est un camion et une grue de l’armée qui achemine et pose le dôme sur la bâtisse.
Le dôme est posé. Wernher von Braun est en bermuda et chaussettes bariolées (5ème en partant de la gauche). Ernst Stuhlinger est à l’extrême droite.

Le 6 septembre 1956 les travaux ne sont pas terminés, mais suffisamment avancés pour que soit organisée la première observation. Elle concernera la planète Mars. L’occasion est trop belle, il y a 17 ans qu’elle n’avait pas été aussi proche de la Terre. La prochaine occurrence ne se reproduira que dans 15 ans.

Ernst Stuhlinger et Wernher von Braun. 1956

Le 26 juin 1957 l’association publie une revue trimestrielle « Space Journal » d’une cinquantaine de pages, dont le premier numéro est dédié à Hermann Oberth* (25 juin 1894 – 28 décembre 1989), nommé membre honoraire de l’association. Le deuxième numéro paraîtra deux semaines après Spoutnik 1. Le dernier numéro paraît en décembre 1959. Au total, seuls 7 numéros seront produits.

Hermann Oberth consulte le premier exemplaire de Space Journal qui lui est consacré, à l’occasion d’un dîner donné en son honneur. Debouts de g. à d. : Gordon D. Willhite, Yewell Lybrand, Harold Price, George A. Ferrell, David L. Christensen, Lew Cimijotti. Assis de g. à d. : Ralph E. Jennings, James L. Daniels, B. Spencer Isbel, Hermann Oberth, Wernher von Braun, Ernst Stuhlinger. Crédit photo : E.H. Robertson.

L’observatoire de Huntsville est officiellement inauguré en octobre 1958. Il est le plus grand de tout le sud-est des Etats-Unis (13 états).

D’illustres invités viendront observer les astres, dont Elvis Presley, en mai 1959. Suivront le 28 juin 1959 Jack Heberlig membre de l’équipe de Max Faget, Raymond Zedekar du Flight Crew Operations Division, Walter Kapryan, Robert Voas, ainsi que les astronautes Gordon Cooper et Alan Shepard. Ils observeront principalement Jupiter et ses satellites galiléens.

Plus tard, Buzz Aldrin viendra observer la Lune avec von Braun à la recherche de sites d’atterrissage. Ce dernier lui assure que très bientôt un américain y marchera.

Lorsque la mère de Wernher von Braun décède d’un cancer colorectal, le dimanche 27 décembre 1959 (elle est hospitalisée depuis le 3 novembre), il passera une nuit à l’observatoire, seul, à observer le firmament. Sa mère adorée qui l’a toujours soutenu et encouragé dans ses rêves d’espace.

Le 25 mai 1963, Frank Wyle fondateur de Wyle Laboratories, Inc. offre à l’association un projecteur GOTO Model S-2 (depuis 2011 il s’agit d’un Spitz A3P). C’est William Mrazek* (20 octobre 1911 – 8 février 1992) qui s’occupera de la construction du nouveau planétarium. (Wernher von Braun Planetarium) La base du dôme de projection est constituée d’une maquette grandeur nature de l’adapteur inter-étages S-II / S-IVB de la Saturn V. (photo ci-dessous)

Au début des années 70, un télescope avec un miroir de 21 pouces (53,34 cm) entièrement construit par les membres de l’association remplace celui acheté par von Braun. C’est une machine conçue par Wilhelm Angele qui permettra de polir le miroir. (Conrad Swanson Observatory)

En 1974 lorsque la RCAA (Rocket City Astronomical Association) fondée en 1955 en tant qu’association devient une société, la dénomination est modifiée et devient à l’unanimité, la VBAS (von Braun Astronomical Society)

Au début des années 80, l’association récupère l’un des deux Celestron 16 (miroir de 40,64 cm) achetés par la NASA en 1967 (prix de vente public : 11 000 dollars pièce, soit 92 000 dollars en monnaie constante), qui sera abrité dans un observatoire à toit roulant. (Wilhelm Angele Observatory) qui renferme également le télescope solaire Ernst Stuhlinger terminé en 1994, qui était son projet personnel.

Le Celestron 16

67 ans après sa création, la Wernher von Braun Astronomical Society est toujours aussi dynamique.

Une photo récente du site. (Crédit photo : Alabama States Park)

En 1972, pour le soixantième anniversaire de Wernher von Braun, ses amis lui offrent un Celestron 8. Le légendaire télescope de type Schmidt-Cassegrain d’ouverture ƒ10 d’un diamètre de 8 pouces (20,32 cm) et de 2 032 mm de distance focale.  Ainsi qu’une caméra CCD pour la photographie astronomique. A ce moment-là Wernher von Braun réside à Alexandria à quelque 13 km de Washington. Il se bricolera un petit observatoire dans son jardin.


Wernher von Braun rejoint les étoiles dans les premières heures du jeudi 16 juin 1977, sur sa pierre tombale, sous son nom et ses années de naissance et de décès, figure la mention : « Psalms : 19:1 », l’épitaphe qu’il a choisi.

 Que dit le psaume 19 :1 ?

« Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament l’étendue de son œuvre ».


Le premier numéro de SPACE Journal

SpaceJournal_1957-Summer

* Ancien de Peenemünde, membre de la « Rocket Team » de Wernher von Braun aux Etats-Unis.

Quel rapport entre Alex Olmedo et Wernher von Braun ?

L’immense journaliste sportif du New York Times, Arthur Daley (31 juillet 1904 – 3 janvier 1974), s’interroge dans un article fortement polémique, publié le 1er janvier 1959 dans la rubrique Sports of The Times, intitulé A Pyrrhic Victory (Une victoire à la Pyrrhus), pourquoi une Amérique forte de 171 millions d’habitants est incapable de trouver trois joueurs de tennis américains pour affronter l’équipe d’Australie en Coupe Davis.

En effet, l’équipe américaine de 1958 avait recruté Luis Alejandro Rodríguez Olmedo (24 mars 1936 – 9 décembre 2020) de nationalité péruvienne, pour disputer cette quarante-septième Coupe Davis, et notamment le Challenge Round face au tenant du titre, l’Australie, qui s’est déroulé du 29 au 31 décembre 1958 à Brisbane en Australie.

Alex Olmedo a pu représenter les Etats-Unis car il y vivait depuis plus de cinq ans et que son pays d’origine n’avait pas d’équipe de Coupe Davis.

Au final les américains gagnent le Challenge Round de la Coupe Davis 1958 (3-2) grâce à ses deux victoires en simple et sa victoire en double associé à Hamilton « Ham » Richardson (24 août 1933 – 5 novembre 2006).

Dans son article Daley écrit que « ce triomphe indésirable doit faire du tennis américain la risée du monde entier » et conclut par cette phrase : « la coupe devrait être exposée dans un musée Inca du Pérou afin que les fiers péruviens puissent l’admirer. Ce vieux trophée est bien trop terni pour pouvoir passer la douane et entrer aux Etats-Unis. »

En 1959 Alex Olmedo est classé deuxième joueur mondial de tennis amateur après l’australien Neale Fraser. Il est membre du International Tennis Hall of Fame depuis 1987.

Dans son édition du 11 janvier 1959, le New York Times publie certaines des nombreuses réactions des lecteurs, dont celle-ci, envoyée par une certaine madame William B. Dodge de Princeton dans le New-Jersey :

 » Personne ne s’est empressé de nous faire remarquer que [Dr Wernher von Braun] von Braun [qui dirige le programme des missiles de l’armée de terre] n’est pas américain. Pourtant M. Daley nous critique sévèrement pour accepter les talents d’un étranger qui a généreusement adopté notre pays comme deuxième patrie. Quel plus beau compliment pouvons-nous recevoir, que celui d’un étranger fier de représenter les Etats-Unis ? « 

Wernher von Braun reçoit la President’s Award for Distinguished Federal Civilian Service

Le 18 avril 1957, deux ans seulement après avoir été naturalisé américain (14 avril 1955) Wernher von Braun reçoit, la Distinguished Civilian Service Medal, la plus haute récompense que le Département de la Défense puisse octroyer à un civil, des mains du Secrétaire de la Defense, Charles Erwin Wilson (18 juillet 1890 – 26 septembre 1961), celui qui décrétera le 26 novembre 1957, que seule l’US Air Force pourra développer des missiles d’une portés supérieure à 200 miles (320 km). Un grave revers pour l’ Agence des missiles balistiques de l’armée de terre (Army Ballistic Missile Agency – ABMA) dont von Braun est le directeur du développement. Huntsville le lui rappellera

Wernher von Braun et Charles Wilson – 18 avril 1957.

Vingt-et-un mois plus tard, Wernher von Braun, et quatre autres personnes, reçoivent le President’s Award for Distinguished Federal Civilian Service (Prix du président pour service civil fédéral distingué) lors d’une cérémonie à la Maison-Blanche qui s’est déroulée le 20 janvier 1959 à 10:30.

La décoration, une médaille en or, est personnellement remise aux récipiendaires par celui-là même qui l’a créée, le 27 juin 1957, le président des Etats-Unis, Dwight David Eisenhower.

Elle récompense des « contributions si extraordinaires que le fonctionnaire ou employé mérite une plus grande reconnaissance publique que ne pourrait l’exprimer le responsable du ministère ou de l’agence dans lequel ou laquelle il est employé.»

Il s’agit de la plus haute récompense que le gouvernement fédéral puisse octroyer à un fonctionnaire.

Eisenhower déclara :

« Les brillants accomplissements de ces employés fédéraux ont contribué de manière notable aux progrès dans l’application de la loi, les affaires étrangères, la recherche scientifique et le développement de missiles. Leurs réalisations représentent un défi constant et un monument durable à l’ingéniosité et à la capacité des employés fédéraux.

La force de notre nation et de ses institutions libres découle de l’imagination, de la compétence et des efforts particuliers de notre peuple. Nous tous, qui occupons des postes de direction au sein du gouvernement, avons la responsabilité importante d’encourager l’effort supérieur et le pouvoir d’idées constructives qui existent au sein de la fonction publique fédérale. Ce sont les qualités qui mènent au progrès. Et le progrès est l’élément nécessaire pour relever les défis de cette époque. »

Le président a prononcé ces paroles avant de remettre cette distinction à ces cinq personnes (par ordre alphabétique) :

James V. Bennett, directeur du Bureau des prisons, ministère de la Justice, pour « un leadership exceptionnel dans la direction du Bureau des prisons et en établissant des politiques visant à améliorer le traitement correctionnel des délinquants »

Robert D. Murphy, sous-secrétaire d’État adjoint aux Affaires politiques, pour « avoir résolu, avec une compétence diplomatique exceptionnelle, de nombreuses crises internationales qui menaçaient les intérêts vitaux des États-Unis ».

Doyle L. Northrup, directeur technique, Special Weapons Squadron, Département de l’Armée de l’Air, pour « sa responsabilité dans la mise en place d’un réseau pour détecter les explosions atomiques n’importe où dans le monde ».

Hazel K. Stiebeling, directrice, Institute of Home Economics, ministère de l’agriculture, pour « ses contributions durables à la science de la nutrition humaine et, par-là, à la santé du peuple américain ».

Wernher von Braun, directeur, Division des opérations de développement, Agence des missiles balistiques de l’armée, Département de l’Armée, pour « ses contributions exceptionnelles au développement de missiles et au lancement du premier satellite des États-Unis ».

La citation énonce également : « La sécurité du pays et du monde libre a été renforcée par son grand savoir et ses réalisations extraordinaires. »

En s’approchant Eisenhower sourit et lui dit : « Toutes mes félicitations, nous sommes fiers de vous ».

De gauche à droite : Wilber M. Brucker (23 juin 1894 – 28 octobre 1968), Secretary of the Army ; Wernher von Braun (23 mars 1912 – 16 juin 1977) ; le président des Etats-Unis, Dwight D. Eisenhower (14 octobre 1890 – 28 mars 1969).
De g. à d : Wernher von Braun, Hazel K. Stiebeling, Sybil l’épouse de Doyle L. Northrup qui se trouvait alors à Genève lors des pourparlers sur la suspension des essais des armes nucléaires.