Wernher von Braun reçoit le Prix Galabert

Le directeur du centre de vol spatial Marshall de la NASA Wernher von Braun est l’un des trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique à l’hôtel Lutetia à Paris en France, le 15 mars 1967. (Photo by KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le 15 mars 1967, Wernher von Braun (1912-1977) reçoit à Paris le prix Galabert d’astronautique pour l’année 1966. Le prix est remis à l’hôtel Lutetia, l’endroit même où les allemands avaient installé leur quartier général du renseignement et du contre-espionnage pendant la deuxième guerre mondiale (Abwehr-Nachrichtendienst), et où furent accueillis les déportés des camps de concentration d’avril à août 1945 avant de rejoindre leur famille. Au début des années 1920, Charles de Gaulle y a passé sa lune de miel avec sa femme Yvonne.

Il va sans dire que l’amicale du camp de Dora protesta vivement, alors même que von Braun n’a aucune responsabilité dans l’utilisation des déportés des camps de concentration pour la production d’armement… Il n’a fait que développer des armes, comme des milliers d’ingénieurs dans le monde, la manière dont son gouvernement allait produire ses armes n’était absolument pas de son ressort. Et si ces nouvelles armes n’avaient pas existé, les déportés auraient travaillé sur d’autres, exactement dans les mêmes conditions (…)

Von Braun partage le prix avec deux français, Jean-Pierre Causse (1926-2018), le directeur du centre spatial de Brétigny, et Roger Chevalier (1922-2011) le directeur technique de la société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques, SEREB.

Les trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique : le directeur du centre spatial de Brétigny Jean-Pierre Causse, le directeur du centre de vol spatial Marshall de la NASA Wernher von Braun et le directeur technique de la société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques Roger Chevalier, à l’hôtel Lutetia à Paris en France, le 15 mars 1967. (Crédit Photo : KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)
Jean-Pierre Causse, Wernher von Braun et Roger Chevalier le 15 mars 1967 à l’hôtel Lutetia. (Photo credit -/AFP/Getty Images)
Les trois lauréats du prix Galabert international d’astronautique : Jean-Pierre Causse, Roger Chevalier et Wernher von Braun, à l’hôtel Lutetia, le 15 mars 1967. (Crédit Photo : KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Dans son édition du mardi 24 mai 1966 le New York Times rapporte une information de l’agence de presse Reuters, selon laquelle le prix décerné le 23 mai à Wernher von Braun, Jean-Pierre Causse et Roger Chevalier doit être remis aux lauréats en octobre 1966 à Paris, juste avant le début du Congrès International d’Astronautique qui se tient à Madrid du 5 au 15 octobre. Un petit article qui contient quelques erreurs, l’orthographe du prénom de von Braun est Wernher et non pas Werner,  le prénom de M. Galabert est Henri et non pas Paul, le prix a été instauré en 1958 et pas en 1954. Finalement le prix sera remis le 15 mars 1967.

The New York Times, édition du mardi 24 mai 1966.

Quelques mots sur le prix Galabert

Ce prix doit son nom à un industriel, revendeur de machines-outils, Henri Galabert, passionné d’astronautique, qui assortira cette récompense d’une somme de 20 000 francs. A sa demande le prix est décerné sous l’égide de la Société Française d’Astronautique créée le 22 décembre 1955, dont il deviendra le principal mécène. La SFA dont le président est alors le général Paul Bergeron (1890-1967) et le secrétaire général, le génial Alexandre Ananoff (1910-1992). Le premier prix Galabert a été décerné en 1958. L’excellent Albert Ducrocq (1921-2001) a également été à l’origine de la création de ce prix.

En ce qui concerne les récipiendaires et les dates d’attribution, les sources sont extrêmement contradictoires.

(De g. à d. au premier plan) Le cosmonaute Andrian Nikolaïev, Henri Galabert, Valentina Terechkova alors l’épouse de Nikolaïev. Le 14 mai 1965. (Crédit Photo : Keystone/Getty Images)

« Il semble qu’en 1958 le prix délivré fut de 200 000 francs (anciens). Puis plus rien. Personne ne parla plus de lui jusqu’au jour où la presse, en fin septembre 1963, claironna bien haut que le président Brun, accompagné de M. Galabert se rendrait à l’aérogare pour accueillir Gagarine, venant de Moscou spécialement pour recevoir son prix. » affirme Alexandre Ananoff (1910-1992) dans ses mémoires parues en 1978 : « Les mémoires d’un astronaute, ou l’astronautique française ». Il considère ce « prix peu reluisant », dans le chapitre éponyme qui lui est consacré (pp 186 à 189), lui préférant de loin celui de REP-HIRSCH créé en 1928 par Robert Esnault-Pelterie (1881-1957) et le banquier André Louis-Hirsch (1899-1962), qu’il juge beaucoup plus sérieux… Hermann Oberth sera, en 1929, le premier lauréat de ce prix qui comme le prix Galabert récompense les travaux les plus remarquables dans le domaine des fusées et du vol spatial. Le prix REP-Hirsch était décerné sous l’égide de la Société Astronomique de France (SAF), au sein de sa nouvelle « commission d’Astronautique ».

C’est effectivement à partir de 1963 lorsque le prix Galabert est décerné, entre autres, à la superstar internationale Youri Gagarine, que cette récompense va être médiatisée et reconnue, car jusque-là elle était plutôt confidentielle.

Comme il existe une certaine confusion entre la date de l’annonce du comité Galabert qui décerne le prix, et la date où ce dernier est physiquement remis, les dates communiquées ci-après ne le sont qu’à titre indicatif.  (Il faudrait avoir accès aux numéros de l’organe de la SFA, notamment la revue française d’astronautique, qui a paru de septembre 1958 à 1967.)

Il semble que le prix Galabert ait été décerné pour le dernière fois en 1972 et physiquement remis aux récipiendaires en 1973. La SFA fusionne fin 1971 avec l’AFITAE ((Association Française des Ingénieurs et Techniciens de l’Aéronautique et de l’Espace) créée en 1945, pour donner le 7 février 1972 l’Association Aéronautique et Astronautique de France (A.A.A.F puis 3AF). Techniquement l’AFITAE est dissoute et la SFA change d’intitulé.

Les lauréats du prix Galabert : (liste non exhaustive)

1959 : Maurice Allais (1911-2010) pour ses recherches sur la gravitation et le mouvement du pendule « paraconique ».

1960 : ?

1961 : Jean-Emile Charon (1920-1998) qui reçoit le prix pour ses recherches sur les éléments d’une théorie unitaire de l’Univers.

1962 : Ernst Stuhlinger (1913-2008), Herman Oberth (1894-1989), Julien MARTELLI, Siegfried KLEIN (1914- ? ), Pierre BLANC, et Lucien GERARDIN (1923- ).

1963 : Ary Sternfeld (1905-1980), Youri Gagarine (1934-1968), John Glenn (1921-2016), Jean-Jacques Barré (1901-1978), Hervé Moulin (1946-2016) Alla G. Masevich (1918-2008).  (John Glenn est absent à la remise du prix, il est représenté par William Pickering, Président de l’institut américain d’Aéronautique et d’Astronautique.)

1964 : ?

1965 : Valentina Terechkova (1937 –  ), première femme dans l’espace, son mari Andrian Nikolaïev (1929-2004), et William Pickering (1910-2004) pour le programme Ranger.

1966 : Wernher von Braun (1912-1977), Roger Chevalier (1922-2011), et Jean-Pierre Causse (1926-2018).

1967 : ?

1968 : ?

1969 : Les astronautes d’Apollo 11, Neil A. Armstrong (1930-2012), Michael Collins (1930- ) et Edwin E. Aldrin.  (1930- )

1970 : ?

1971 : L’Académie des sciences d’URSS reçoit le prix pour Luna 16.

1972 : Carl Sagan (1934-1996), Audouin Dolfuss (1924-2010), Mikhail Marov (1933- ). Prix remis en juin 1973.

Les lauréats de 1961 à 1967 selon le NASA Historical Data Book 1958-1968 Vol.1 (NASA Special Publication 4012).

Contrairement à ce qu’affirment certaines sources, l’astronaute Alan Shepard n’a jamais reçu ce prix.

Wernher von Braun lauréat du Prix Hugo

L’Annual Science Fiction Achievement Award, que l’on peut traduire par récompense ​​annuelle d’œuvre de science-fiction, qui devient officiellement le prix Hugo (Hugo Award) en 1992, a été créé en 1953, à l’origine comme un événement unique, puis décerné chaque année à partir de 1955. Il récompense dans plusieurs catégories les meilleures œuvres de science-fiction et de fantasy. C’est la World Science Fiction Society (WSFS) (Association mondiale de science-fiction) lors de la World Science Fiction Convention ou Worldcon (Convention Mondiale de la Science-Fiction) qui attribue chaque année le prix Hugo, lequel est rapidement devenu une récompense prestigieuse. Le Prix Hugo doit son nom à Hugo Gernsback (1884-1967), le fondateur, en 1926, du premier magazine de science-fiction, Amazing Stories.

Hugo Gernsback (1884-1967) Crédit photo : Louis Fabian Bachrach Jr. (1917-2010)
Le premier numéro de « Amazing Stories  » (Avril 1926) dédicacé le 7 août 1965 par Hugo Gernsback à son ami Rick Norwood (1942-) , éditeur, historien de la bande-dessinée, auteur…

En 1996 la WSFS a l’idée de décerner rétrospectivement des prix Hugo, le prix n’ayant pas été décerné en 1954, c’est 50 ans plus tard, en septembre 2004 que les récipiendaires des « Retrospective Hugo Awards », qui concernent donc des œuvres parues en 1953, sont révélés lors de la 62e convention mondiale de la science-fiction qui se déroule à Boston dans le Massachusetts du 2 au 6 septembre 2004.

Dans la catégorie « œuvre non romanesque » (non fiction), ce sont Wernher von Braun (1912-1977), Willy Ley (1906-1969) et Fred Whipple (1906-2004) qui, le 4 septembre 2004, reçoivent le prestigieux « Prix Hugo », à titre rétrospectif, « Retro Hugo Award », pour le livre Conquest of the Moon, paru en 1953. (De même que Chesley Bonestell (1888-1986) dans la catégorie « artiste illustrateur » qui a notamment participé à l’illustration de l’ouvrage. C’est Ray Bradbury (1920-2012), de son vivant, qui obtient le prix dans la catégorie meilleur roman de science-fiction, avec Fahrenheit 451.)

27 ans après la mort de Wernher von Braun, 35 ans après celle de Willy Ley,  et 4 jours après le décès de Fred Whipple, ces trois auteurs reçoivent le Retro Hugo Award… Le livre en question traite plus en détail le contenu de l’article qu’ils avaient écrit pour le magazine Collier’s « Man On the Moon » en octobre 1952.  

Œuvre non romanesque ? Et pourtant, à la sortie du livre il s’agit bien d’une œuvre de fiction ! Pour la circonstance, l’intitulé de la catégorie fut prestement modifié pour se muer en « Best Related Book » avec pour ce livre en particulier, la mention « to the appropriate people in the space industry ». « Meilleur livre apparenté science-fiction à destination des personnes liées à l’industrie spatiale. »

393 votants ont départagé les trois livres en compétition, les votes se répartissent comme suit : 179 voix pour Conquest of the Moon de Wernher von Braun, Fred L. Whipple et Willy Ley ; 148 voix pour Science Fiction Handbook de L. Sprague de Camp ; et 44 voix pour Modern Science Fiction: Its Meaning and Its Future de Reginald Bretnor. A noter, il y a eu 22 personnes qui ont voté pour ne pas attribuer le prix à l’un de ces trois ouvrages.

C’est Patrick Malloy l’un des responsables de l’organisation du Worldcon et intermédiaire de la NASA pour tout ce qui concerne les expositions sur le thème de l’espace, qui reçoit le trophée. Il va le remettre au conservateur du U.S. Space and Rocket Center de Huntsville en Alabama, musée dont Wernher von Braun est à l’origine…

Le trophée fut tout d’abord présenté lors d’une exposition événementielle dont le thème est l’influence de la science-fiction sur les carrières des grandes figures des débuts de l’astronautique, tel Wernher von Braun…  Puis, placé définitivement sur l’ancien bureau que Wernher von Braun avait au Centre Spatial Marshall, dans la partie du musée qui lui est consacré.

La reconstitution du bureau de Wernher von Braun au Centre Spatial Marshall au musée de l’U.S. Space and Rocket Center. Le trophée se trouve devant le globe de la planète Mars. Crédit photo : Naomi MALLOY (l’épouse de Patrick MALLOY)
Gros plan sur le trophée de 33 cm de haut ressemblant à une fusée A4. Crédit Photo : Naomi MALLOY. U.S. Space and Rocket Center.

Le dernier membre de la Rocket Team

Le Dr. Georg Felix von Tiesenhausen, le dernier membre de la Rocket Team élargie, est décédé à Huntsville le 3 juin dernier à l’âge de 104 ans. On appelle Rocket Team l’équipe de savants allemands ayant travaillé sous la direction de Wernher von Braun à Peenemünde, et dont certains l’ont suivi aux Etats-Unis. Le « Dr von T » ne fait toutefois pas partie de l’équipe originelle, puisqu’il n’arrive en amérique qu’en 1953, soit quelque 8 ans après les premiers.

 

Le 19 novembre 1985 Georg von Tiesenhausen obtient la NASA Exceptional Service Medal.

Précisons que Georg von Tiesenhausen n’est pas la dernière personne, ayant travaillé à Peenemünde à avoir rejoint Wernher von Braun aux Etats-Unis, en effet, le Dr. Fridtjof « Fred » Speer, un vétéran de Peenemünde (côté Luftwaffe), a rejoint l’équipe de von Braun en 1955 à l’Arsenal Redstone puis au Centre Spatial Marshall. Né le 23 août 1923, il est toujours vivant…

A 95 ans Fridtjof Speer est le tout dernier vétéran de Peenemünde à avoir travaillé aux Etats-Unis sous la direction de Wernher von Braun !

La collaboration entre Wernher von Braun et Walt Disney

En 1923, Walter Elias Disney (1901-1966) et son frère Roy Oliver (1893-1971) créent la compagnie Disney, le premier est le génie créatif, le second est l’homme d’affaire. Dans les années 50 les activités florissantes de la société se diversifient, production d’émissions de télévision, création du premier parc à thèmes (Disneyland en Californie)… Adolf Hitler adorait les films de Walt Disney, lorsque son ministre de la Propagande Joseph Goebbels lui offre 18 dessins animés de Mickey comme cadeau de Noël en 1937, il est enchanté !

Après la fin de la deuxième guerre mondiale, les américains deviennent friands de science-fiction, les années 40 et 50 constituent l’âge d’or de la science-fiction littéraire, et les années 50 celui du cinéma de science-fiction…

Pour Wernher von Braun, les années 50 furent professionnellement très frustrantes, à son grand désarroi la conquête de l’espace ne figure pas dans les préoccupations des responsables politiques américains… Il est écarté du programme d’envoi d’un satellite dans l’espace, dans le cadre de l’Année Géophysique Internationale, puisque désormais l’armée de terre pour laquelle il travaille ne peut plus développer des fusées d’une portée supérieure à 300 km (ce qui était déjà le cas de la A4/V2 à Peenemünde). Heureusement en octobre 1957, avec Spoutnik, et les échecs du programme Vanguard, tout va changer…

Entre temps, von Braun a eu l’opportunité d’exposer sa vision de la conquête spatiale habitée ; d’abord dans la revue hebdomadaire Collier’s qui était lue par environ deux millions d’américains. Entre le 22 mars 1952 et le 30 avril 1954 le magazine Collier’s publie huit articles sur la conquête de l’espace écrits par Wernher von Braun (1912-1977), Fred L. Whipple (1906-2004) Joseph Kaplan (1902-1991), Heinz Haber (1913-1990) et Willy Ley (1906-1969), illustrés par Chesley Bonestell (1888-1986), Fred Freeman (1906-1988) and Rolf Klep (1904-1981). Ces articles vont permettre de faire le lien entre science-fiction et science. Les américains ont employé le terme science factual.

Il se trouve que l’un des principaux collaborateurs de Walt Disney, Ward Kimbal (1914-2002) avait lu ces articles et avait été très impressionné. Au même moment, Walt Disney qui avait bien évidemment saisi le formidable potentiel de la télévision, (le début des années 50 marque la naissance de l’ère du petit écran), souhaite produire des émissions. C’est la toute première fois qu’un studio cinéma se lance dans la télévision. Toujours précurseur, il souhaite divertir, mais également éduquer (ce qu’il appellera edutainment, des mots education, et entertainment qui signifie divertissement) …  Ces émissions feront un véritable carton, ce nouveau média permettra à Disney de promouvoir ses produits et ses activités comme jamais… Notamment, bien évidemment, le parc Disneyland.

Walt Disney dans son bureau avec des maquettes Strombecker et d’autres réalisées par Gerd de Beek.

Le mercredi 27 octobre 1954 à 19:30 la première émission télévisée hebdomadaire conçue par Disney est diffusée sur la chaîne ABC. Le programme s’intitule  Disneyland (il changera plusieurs fois de nom ; Walt Disney Presents en 1958, Walt Disney’s Wonderful World of Color en 1961, The Wonderful World of Disney en 1969…). La première d’une très longue série, puisque ce programme, dans sa catégorie, est classé second parmi les plus anciens de la télévision américaine (Après the Hallmark Hall of Fame), le dernier épisode est diffusé le 24 décembre 2008. La genèse de cette émission est l’aboutissement d’un accord entre la société Disney et la chaine ABC, en échange, ABC-Paramount s’engage à participer à hauteur de 500 000 dollars (4 600 000 en monnaie constante) dans la création du parc Disneyland, à se porter caution pour un prêt de 4,5 millions de dollars (41,4 millions en 2018), et à devenir actionnaire à hauteur de 35% dans le capital de la société Disneyland Incorporated. Actions que la société Disney rachètera en totalité des années plus tard. Le contrat est signé le 2 avril 1954. (Il s’agit ici de simplifier les choses, les ramifications de cet accord sont en réalité beaucoup plus complexes.)

Un encart dans « TV Guide » annonce la nouvelle émission de Disney sur la chaine WABC-TV Channel 7

C’est ainsi que Ward Walrath Kimbal, l’un des « 9 sages » des Studios Walt Disney, présent dans la société depuis 1934, propose à son patron de consacrer une émission à l’Homme dans l’espace… Ce dernier est enthousiaste, il lui donne carte blanche.  Ward Kimbal contacte en premier lieu Willy Ley, écrivain, journaliste et vulgarisateur, au savoir encyclopédique, ancien de la VfR (Verein für Raumschiffahrt – Association pour le vol spatial), puis Wernher von Braun, le plus grand expert au monde en matière de fusée, et Heinz Haber, spécialiste de la médecine spatiale naissante (tous les trois avaient collaboré aux articles de Collier’s) pour faire office de consultants techniques. Rappelons qu’en 1954 quelque 26 millions de foyers américains soit 55,7% de la population (163 millions – 1 ménage était alors composé de 3,34 personnes en moyenne) dispose d’un poste de télévision. L’année de création de la NASA, 1958, ce sont 42 millions de foyers, soit 83,2% de la population, qui possèdent au moins un téléviseur. Von Braun, le plus grand prosélyte de la conquête de l’espace à ce jour, saute bien évidemment sur l’occasion, une opportunité unique, inespérée, pour « vendre » son rêve au grand public, qui remonte au temps où sa mère lui a offert une lunette astronomique pour sa confirmation.

Walter Elias Disney et Wernher von Braun

Non seulement von Braun, qui a alors 42 ans, sera l’un des conseillers techniques, mais il présentera également certaines séquences, avec cet accent germanique qui accroit encore sa crédibilité aux yeux des américains. En effet, la science allemande a dominé le monde de la fin du XIXe jusqu’au début du XXe siècle. De nombreux scientifiques allemands de tout premier plan, ont par ailleurs émigré aux Etats-Unis pour fuir le nazisme, tel Albert Einstein, dont le nom est devenu synonyme de génie. Dans l’imaginaire américain, un savant avec un accent germanique était un gage de grande compétence… A cet égard, Willy Ley et Heinz Haber, qui interviennent aussi dans l’émission, avaient également un accent allemand fort prononcé, et pour cause…

Ward Kimbal

Heinz Haber, Wernher von Braun, et Willy Ley

Persuader le grand public que l’exploration de l’espace est possible, fut certainement l’un des plus grands succès de Wernher von Braun, une démarche télévisuelle capitale pour la suite des événements, son influence fut déterminante… Il inculquera aux américains une culture de l’espace, malheureusement toujours inexistante en France à l’heure actuelle… Complètement impliqué dans le projet, il profitait de ses nombreuses visites chez les contractants de la Côte Ouest, fabricants des composants des fusées Redstone et Jupiter, pour se rendre aux Studios Disney, et travailler avec les artistes et les producteurs jusqu’au petit matin. Il ne comptait pas ses heures.

(De g. à d.) Edle Bakke (superviseur de scénario), Bill Bosche, Wernher von Braun (1954 – Studios Disney)

La première émission d’une durée de 49 mn (hors publicités), intitulée Man in Space (L’Homme dans l’espace) est diffusée le 9 mars 1955, (Saison 1 – Episode 20 de l’émission Disneyland), il y a très exactement 63 ans aujourd’hui. A ce moment là, Wernher von Braun est toujours allemand, il sera naturalisé américain le 15 avril. Ce jour là, les téléspectateurs sont « scotchés », pas de Mickey, pas de Donald, pas de Davy Crockett, mais une formidable émission sur le thème de l’Homme dans l’espace.

(De g. à d. ) Wernher von Braun, Willy Ley, Walt Disney, Heinz Haber

Plus de 42 millions de personnes verront cette émission, qui sera rediffusée 3 mois plus tard, le 15 juin, puis à nouveau le 7 septembre… Une version abrégée en Technicolor de 33 minutes sera diffusée au cinéma, juste avant la projection du film « Davy Crockett et les pirates de la rivière » (sorti le 18 juillet 1956 aux Etats-Unis – Davy Crockett and the River Pirates) qui fut un énorme succès au box office bien qu’il s’agisse de deux épisodes diffusés sept mois auparavant à la télévision, toujours dans l’émission Disneyland.

L’affiche du film avec à droite la mention du court-métrage « Man In Space » qui est diffusé juste avant le film

C’est cette version abrégée pour le cinéma, qui sera nommée dans la catégorie court-métrage documentaire lors de la 29e cérémonie des Oscars, qui se déroule le mercredi 27 mars 1957. [Pour être sélectionné aux Oscars un film doit bien évidemment être diffusé au cinéma et non pas à la télévision. C’est The True Story of the Civil War de Louis Clyde Stoumen qui sera primé. Jacques Yves Cousteau quant à lui, reçoit l’Oscar du meilleur documentaire pour Le Monde du Silence ! Depuis sa première statuette en 1932, c’est Walt Disney qui détient le record des récompenses aux Oscars, avec 22, auxquels il faut ajouter 4 Oscars d’honneur.]

Au total, ce seront plus de 100 millions de personnes qui verront cet épisode, significatif à plus d’un titre, puisqu’il a également lancé la franchise sur la prospective (futurologie), qui se matérialisera avec le thème Tomorrowland de la série, et des parcs. Des Fantasyland, Frontierland, Adventureland, et Tomorrowland, c’est cette dernière thématique qui posera le plus de problèmes au groupe Disney. Ward Kimbal produira également d’autres émissions à succès sur la science et ses applications futures, comme celle sur le thème de l’atome, avec « Our Friend the Atom »…

Le premier opus, présenté par Walt Disney (comme tous les épisodes de la série Disneyland, jusqu’à sa mort), puis par Ward Kimbal, aborde l’histoire des fusées avec Willy Ley, et l’explication de certains principes scientifiques de base, avec un buste animé d’Issac Newton. (Principe de la gravité, de l’action et de la réaction…). Heinz Haber évoque ensuite les problèmes physiologiques et pratiques, à l’aide du personnage, homo sapiens extra terrestrialis. Il explique entre autres, l’impesanteur, les problèmes liés aux radiations, comment manger et dormir dans l’espace, même la psychologie est très brièvement évoquée. Wernher von Braun (photo ci-contre) commence son exposé à 31:30, c’est à 35:48 qu’il prononce ces mots : « …Si nous devions entreprendre aujourd’hui, un programme spatial, organisé et pérenne, je pense que l’on pourrait construire une fusée permettant d’emporter un passager d’ici dix ans…»

 

L’émission est terriblement efficace et didactique, avec beaucoup d’humour, la quintessence du savoir-faire Disney, et, scientifiquement irréprochable. Si l’on en croit Ward Kimbal, le Président des Etats-Unis Dwight D. Eisenhower, demandera une copie de l’émission pour la montrer à ses collaborateurs. Le 29 juillet, il annonce que les Etats-Unis lanceront un petit satellite inhabité autour de la Terre dans le cadre de l’Année Géophysique Internationale. Leonid Sedov, le représentant du programme spatial soviétique, sollicitera lui aussi une copie de l’émission, par une lettre en date du 24 septembre 1955 adressée à Frederick C. Durant, qui était alors le président de la Fédération Internationale d’Astronautique… Sergueï Korolev a-t-il vu ce film ? Quelques mois après la diffusion de l’émission, la American Rocket Society tient sa réunion la plus importante depuis sa création en 1930, à cette occasion elle va projeter Man In Space devant plus 600 personnes.

Au total ce sont 3 épisodes sur la conquête de l’espace qui seront produits par Ward Kimbal, qui en fut également officiellement le co-auteur avec William Bosché (1922-1990). (Trois autres épisodes sur l’espace, indépendamment des trois premiers, furent envisagés mais jamais concrétisés, l’un deux sur le programme Vanguard, mais avec le lancement de Spoutnik, le projet, qui avait atteint le stade de la pré-production, fut abandonné…)

Le deuxième volet, Man and The Moon (L’Homme et la Lune) (48:50) diffusé le 28 décembre 1955 (Saison 2 Episode 14), évoque tout d’abord les mythes et croyances liés à l’influence de la Lune, puis la construction d’une station spatiale, pour finir par un film, avec de vrais acteurs, retraçant un vol circumlunaire habité… Le troisième opus, Mars and beyond (Mars et au-delà) (48:50 mn), diffusé le 4 décembre 1957 (Saison 4 épisode 12) relate notamment les spéculations concernant la présence de vie intelligente sur Mars, puis décrit une expédition habitée, composée de six vaisseaux spatiaux, à destination de cette planète. A l’origine, cette troisième partie devait être diffusée au printemps 1956, pour coïncider avec le périgée de la planète rouge, le moment où elle se trouve au plus près de la Terre, mais cet ultime épisode a pris beaucoup de retard, en raison de celui consacré à Vanguard, commandé par IBM et l’U.S National Academy of Science. (Ce qui démontre de la meilleure manière possible à quel point le travail effectué sur Man In Space et Man and the Moon a été tenu en haute estime.) 

Mars and beyond est donc finalement programmé avec un an et demi de retard, le 4 décembre 1957, soit deux mois après le lancement de Spoutnik ; un mois après Laïka ; et juste deux jours avant l’échec de Vanguard TV3, le 6 décembre, qui constitue la première tentative américaine de mise en orbite d’un satellite, que certains médias ont qualifié de Flopnik et de Kaputnik !

Dans ce dernier volet, Walt Disney présente le contenu de l’émission avec un robot, « Garco », fabriqué par l’ingénieur Harvey Chapman de la Garrett Supply Company avec des pièces détachées d’avions. Le physicien nucléaire Ernst Stuhlinger, un proche collaborateur de Wernher von Braun au Centre Spatial Marshall, spécialiste de la propulsion ionique, et consultant pour cet épisode, fait une apparition aux côtés de Wernher von Braun, mais sans faire le moindre commentaire…

(De g. à d.) William « Bill » Bosché, Walt Disney, Ward Kimbal, inspectant une maquette du vaisseau spatial pour Mars and Beyond

Ernst Stuhlinger et Wernher von Braun et le vaisseau spatial imaginé pour aller sur Mars. Au total, la flottille pour rallier la planète rouge est constituée de six de ces engins.

Au total, les trois épisodes ont coûté 1 million de dollars (soit 9,15 millions en monnaie constante) le premier, 300 000 dollars (soit 2 750 000 USD 2018), le second, 250 000 dollars (soit 2 300 000 USD 2018), le dernier 450 000 dollars (soit 4 100 000 USD 2018). Ce qui était considérable pour une émission télé à l’époque. Les critiques, quant à elles, furent très élogieuses, même celles des scientifiques et professionnels de l’industrie aérospatiale naissante. Ces épisodes rapporteront des dizaines de millions de dollars de l’époque, notamment grâce à la vente des produits dérivés (merchandising) ; livres, maquettes, etc..

Après les succès soviétiques, alors que la NASA semble piétiner, certains n’avaient-ils pas suggéré de laisser Disney s’occuper du programme spatial, lui au moins a un plan et une vision !

En avril 1965, dix ans après Man in Space, Wernher von Braun invite Walt Disney, son frère Roy, Bill Bosche, Ken Peterson, John Hench, Claude Coats, et Ken O’Connor à visiter les trois principaux centres spatiaux de la NASA ; le centre des vols spatiaux habités près de Houston au Texas, le centre spatial Kennedy en Floride (où sera construit DisneyWorld, inauguré en 1971), et le centre spatial Marshall à Huntsville en Alabama dont Wernher von Braun est le directeur, c’est alors le centre de la NASA le plus important en terme de budget et de personnel. L’invitation est lancée par l’intermédiaire de Bill Bosché, dessinateur, scénariste et producteur, avec lequel von Braun avait travaillé en étroite collaboration, c’est ensemble qu’ils avaient conçu le « storyboard » de l’émission, et notamment abordé tous les aspects et détails techniques des épisodes :  « Il y a quelques années seulement j’ai eu le plaisir de travailler avec vous sur un projet qui s’est avéré des plus prophétique. Je sais que vous avez gardé un vif intérêt pour notre programme spatial et en particulier pour les vols spatiaux habités, c’est la raison pour laquelle vous pourriez trouver intéressant de venir constater par vous-même à quel point vous fûtes prémonitoire. »

(De g. à d. au premier plan) Robert John « RJ » Schwinghamer, Walt Disney, B.J. Bernight, et Wernher von Braun. (13 avril 1965 – Centre Spatial Marshall)

Centre Spatial Marshall (West Test Area). Au premier plan, au centre, Karl Heimburg, le Directeur de la Division Test, Wernher von Braun, Walt Disney. A l’arrière plan on aperçoit le Dynamic Test Stand avec le S-1C de la Saturne V. (13 avril 1965)

Maria von Braun, Wernher von Braun et Walt Disney, au Centre Spatial Marshall (13 avril 1965)

A droite, William Bosché, devant lui, Walt Disney. Au Centre de Contrôle des Missions près de Houston.

A 63 ans, Walt Disney effectue un rendez-vous dans l’espace dans le simulateur Gemini, et atterrit sur la Lune dans le simulateur du LM… Roy Disney d’habitude si réservé déclara : « J’ai été complètement subjugué par ce que nous avons vu, quiconque le serait s’il voyait ce fantastique effort et l’organisation mise en place pour les vols spatiaux, comme celui effectué brillamment par McDivitt et White lors de leur mission de 4 jours. Il est difficile d’appréhender, de réellement comprendre, à moins d’avoir vu certains aspects, comme nous avons pu le faire juste avant le vol, l’audace nécessaire à une telle entreprise, qui reste pratiquement incompréhensible aux esprits non scientifiques. Ce sont par exemple 300 000 personnes qui sont impliquées dans la conception, la vérification, et la réalisation d’un vol spatial. Avec un réseau de suivi qui couvre l’essentiel de la planète. Ces personnels de la NASA ne peuvent pas commettre la moindre erreur, bien évidemment. Tout doit être prévu avant le vol. Qui plus est, la représentation doit être donnée devant les yeux et les oreilles du monde entier, à la fois les amis et les ennemis. Chaque américain devrait être, doit être fier, de faire partie, quelque part, de l’effort entrepris par notre pays pour conquérir cette fabuleuse nouvelle frontière que constitue l’espace. »

En lançant cette invitation Wernher von Braun avait dans l’idée de renouveler une collaboration avec les Studios Disney pour promouvoir l’après Apollo, malheureusement Walt Disney est pris par d’autres projets, tel EPCOT (Experimental Prototype Community Of Tomorrow – Prototype expérimental d’une communauté du futur) et aucun projet concret ne verra le jour, à sa grande déception… Même si à la une de l’édition du journal The Huntsville Times en date du 13 avril 1965, on peut lire : « Walt Disney s’engage à soutenir le programme spatial » et dans le texte  « Si je peux être d’une quelconque utilité avec mes émissions télévisées… sensibiliser les gens sur le fait que nous devons continuer à explorer l’espace, je le ferai. »

Ces trois épisodes, mythiques, ont incontestablement marqué les esprits, et permirent de vendre l’idée du vol spatial aux américains, un jeune garçon de treize ans, de l’Iowa, un certain Steve Bales, fut très marqué par ce programme. Le 20 juillet 1969 il se trouve au centre de conrtôle des missions près de Houston et prendra une décision qui « sauvera » la mission Apollo 11… « C’est le dessin animé de Walt Disney devenu réalité » dira t-il.

Avec ces épisodes Wernher von Braun a pris beaucoup de risques, dont il était parfaitement conscient, notamment de crédibilité… S’associer à l’image de Disney aurait pu le desservir. Il devient une célébrité aux Etats-Unis, célébrité qui provoquera beaucoup de jalousies et d’inimitiés, notamment parmi certains de ses futurs collègues à la NASA… et plus tard, d’autres encore (…)

Malheureusement, Walt Disney décède le 15 décembre 1966 d’un cancer du poumon, et ne verra pas le premier vol circumlunaire réalisé par Apollo 8, au contraire de son frère Roy, qui disparait le 20 décembre 1971, et qui a donc également vu les premiers pas de l’Homme sur la Lune.

Willy Ley, l’autre prosélyte de la conquête de l’espace, est terrassé par une crise cardiaque le 24 juin 1969 à l’âge de 63 ans, 26 jours seulement avant l’atterrissage d’Apollo 11 dans la  Mer de la Tranquillité… Il ne verra pas non plus s’accomplir le plus vieux rêve de l’humanité. Il avait déjà acheté son billet d’avion pour assister au décollage…

Juste après la mise en orbite autour de la Lune d’Apollo 8, Ward Kimball reçoit un coup de fil de Wernher von Braun : « Tu as vu Ward, ils ont suivi notre script ! ».

– « Oui, point par point ! »

 

Les trois épisodes sur YouTube, un grand merci à Rick Morgan.

 

 

 

 

Les épisodes de la série Tomorrowland sont compilés dans ce magnifique coffret de deux DVD.

 

 

 

 

 

« When You Wish upon a Star »… You may reach the stars…