La première conférence de presse de Youri Gagarine après son vol historique

Fers de lance de la propagande soviétique, les cosmonautes avaient une lourde responsabilité. Tiraillés entre les impératifs liés à cette propagande et ceux dictés par une culture du secret poussée à son paroxysme, ils devaient se sentir particulièrement inconfortables lors de leurs apparitions publiques. De peur de dévoiler un « secret d’état », les réponses aux interviews sont toujours générales et d’une très regrettable vacuité !
Comme on peut le constater à l’occasion de la première conférence de presse de Youri Gagarine donnée après son vol historique :
Journaliste : « Quand vous a-t-on annoncé votre sélection pour ce premier vol ? »
Youri Gagarine : « On m’a informé au moment opportun. J’ai eu largement le temps de me préparer et de m’entrainer pour ce vol. »
– Vous avez dit hier que vos compagnons pilotes-cosmonautes sont prêts à réaliser de nouveaux vols cosmiques. Combien sont-ils ? Plus d’une douzaine ?
– Conformément à notre plan de conquête de l’espace cosmique, notre pays forme des pilotes-cosmonautes. Je pense qu’ils sont suffisamment nombreux pour réaliser une série de vols dans l’espace.
– Quand le prochain vol spatial doit-il avoir lieu ?
– Je crois que nos scientifiques et cosmonautes effectueront le prochain vol spatial lorsque cela s’avèrera nécessaire.
– Quel est le montant de votre salaire ?
– Comme tous les soviétiques, mon salaire permet de couvrir tous mes besoins.

Le grand journaliste russe Iaroslav Golovanov qui était présent à cette conférence nota dans son journal intime que Gagarine était sur le qui-vive, terrifié à l’idée de dire quelque chose d’interdit, il cherchait constamment du regard l’académicien Evgenii Konstantinovich Fedorov, nommé porte-parole pour la circonstance, qui lui aussi devait faire croire qu’il avait une quelconque responsabilité dans ce premier vol !
Galovanov révèle que l’information la plus intéressante qu’il ait apprise lors de cette conférence de presse est le poids de Gagarine : 69,5 kg !

La fête de mariage de Youri Gagarine

Anna et Alexeï GagarineAlekseï Gagarine, le père du premier cosmonaute, était un homme taciturne et bourru qui pouvait également se révéler cruel et particulièrement grossier. Ainsi au cours de la fête de mariage de son fils, qui s’est déroulée le 7 novembre 1957, juste après la fin de sa formation d’officier à l’Ecole Supérieure de Pilotage de l’Armée de l’Air K. E. Vorochilov à Tchkalov*, Alexeï Gagarine a consterné toutes les personnes présentes…

Youri Gagarine, tiré à quatre épingles, (selon les propres termes de son frère Valentin) a revêtu son nouvel uniforme sur lequel il arbore ses barrettes de lieutenant, il est bien évidemment assis en tête de table avec sa magnifique épouse Valentina, « Valia », à ses côtés. A 23 ans, il s’agit certainement de l’un des plus beaux jours de sa vie, il est fier de montrer sa réussite à sa famille et ses amis.  Lorsqu’il avait quitté la maison familiale pour monter à Moscou son père ne lui avait-il pas fait une dernière recommandation : « Ne déshonore pas le nom de notre famille ! ». Et il n’avait encore rien vu, le meilleur restait à venir !

Alors que  les invités se préparent pour le cérémonial du premier toast, qui est l’un des moments forts de la célébration d’un mariage, le père de Youri Gagarine demande l’attention de tous en tapotant sa fourchette sur son verre. Il se lève et félicite son fils pour son mariage et son grade d’officier. Il ajoute : « J’aimerai juste savoir une chose, as-tu officiellement enregistré ton mariage et as-tu un document  prouvant que tu es bien diplômé de l’académie militaire ? »

Un long silence s’ensuit, qui plombe littéralement l’atmosphère. Youri Gagarine finit par sortir un document de son portefeuille et le tend à son père qui l’examine attentivement. « Parfait, tout semble en ordre, je te félicite mon fils !»

Les convives ne savent pas trop quoi penser, Valentin, le grand frère de Youri non plus : « Si c’était une blague, elle était très mauvaise ! »

Gagarine avait-il l’habitude de mentir à son père, pour que ce dernier lui fasse cet affront en public, lors de son mariage de surcroît ?  Ou était-ce vraiment une « blague » ?

* Aujourd’hui, Orenbourg – De 1938 à 1957, la ville a porté le nom de Tchkalov du nom d’un célèbre pilote d’essai, Héros de l’Union Soviétique, Valeri Pavlovitch Tchkalov (qui n’y avait jamais mis les pieds !). A ne pas confondre avec la ville de Tchkalovsk, anciennement Vassiliovo, la ville de naissance de Valeri Tchkalov, rebaptisée en son honneur après son vol historique Moscou – Vancouver sans escale, en passant par le pôle Nord, réalisé en juin 1937 avec ses coéquipiers Géorgui Baydoukov et Alexandre Beliakov ! Les trois hommes ont réalisé cet exploit en 63 heures !

Une nouvelle ère

Un télégramme du Parti Communiste Français au Parti Communiste de l’Union Soviétique :

 

 « Ce matin, 12 avril 1961, l’humanité est entrée dans une nouvelle ère. A bord d’un spoutnik, Youri Gagarine, fils de l’Union Soviétique, vient de faire le tout de la Terre avant d’y être ramené vivant et bien portant. Ainsi, pour la première fois, l’homme a voyagé dans l’espace. Et c’est la patrie du socialisme qui ouvre la voie des voyages interplanétaires.

Le Comité Central du Parti Communiste Français salue avec enthousiasme cette grande victoire de la science et de la technique soviétique au service de la paix, du désarmement et du progrès. Il félicite chaleureusement le Parti Communiste de l’Union Soviétique, les savants, les techniciens, les ouvriers, le premier cosmonaute soviétique qui ont transformé en réalité le vieux rêve des hommes d’échapper à l’attraction terrestre. Il se fait l’interprète des sentiments de fierté de tous les communistes, de tous les hommes de progrès devant cette victoire du socialisme. Un peu plus de trois années seulement séparent cette prodigieuse réalisation du lancement du premier spoutnik par les savants soviétiques. Trois années au cours desquelles la science et la technique soviétique ont enregistré des succès considérables, les plaçant à l’avant-garde de la science et de la technique mondiales, dans tous les domaines. Ces succès, versés au fond commun de la connaissance, ouvrent, à tous les hommes, des perspectives radieuses.

Dans la compétition pacifique entre les deux systèmes, le socialisme vient d’affirmer, une fois de plus et d’une façon éclatante, sa supériorité. Le développement ininterrompu de l’économie planifiée, les moyens considérables mis à la disposition de l’enseignement, de la culture, de la culture, de la recherche scientifique, l’aide permanente apportée aux savants et techniciens par le gouvernement soviétique sont à la base des succès remportés dans la conquête du cosmos. La victoire remportée aujourd’hui par la science et la technique soviétique est une victoire de la classe ouvrière au pouvoir, libérée des chaînes de l’exploitation et de l’oppression capitalistes. Elle donne plus de force et de confiance à tous les hommes de paix dans leur lutte pour le désarmement que l’Union Soviétique vient de proposer une fois de plus. Elle préfigure ce que sera dans un avenir proche la société communiste où, dans la maîtrise des forces de la nature, l’humanité bâtira librement son propre bonheur. »

 

L’âpre sélection du premier cosmonaute

Au printemps 1959 l’Union Soviétique commence le recrutement de ses premiers cosmonautes Quelques trois mille candidatures seront enregistrées. A la fin de la première sélection il n’en reste que 200, à l’issue de la seconde, il en reste 20.
Pour le premier vol, on en retient 6, puis il n’en reste plus que 2 : Guerman Titov et Youri Gagarine.
Il semblerait que lors des tests Titov était meilleur que Gagarine.
Mais alors pourquoi Gagarine ?
 – Nikita Khroutchev, le dirigeant de l’Union Soviétique, à qui revenait la décision finale, préférait voir dans l’espace, un fils de paysan plutôt qu’un fils d’instituteur… Idéologie communiste oblige !
– La veille du vol, les médecins donnèrent aux deux cosmonautes des médicaments devant provoquer des maux de tête. Le lendemain, Titov affirma aux médecins que la nuit avait été parfaite et qu’il était en pleine forme. Gagarine, quant à lui, joua la transparence et avoua avoir eu mal à la tête…
Le test avait parfaitement fonctionné, les responsables qui désiraient avoir un cosmonaute fiable pendant le vol, c’est à dire capable de leur faire part de tout éventuel incident, l’avaient trouvé.

 

Le premier Homme dans l’espace

Le 12 avril 1961 Vostok 1 est lancé à 6:07 GMT du complexe de lancement #1 de Baikonour par une fusée Semiorka (Vostok 8K72K) avec à bord Youri Gagarine. Il n’a su que quatre jours avant son vol qu’il serait le premier cosmonaute. (John Glenn par exemple a été informé de sa mission plus d’un mois avant.)
Trois communiqués de presse sont préparés, un en cas de succès, les deux autres en cas d’échec.
Le vol de Gagarine est 100% automatique, mais en désactivant un « verrou logique », le cosmonaute peut reprendre manuellement le contrôle des rétro-fusées. Il doit pour ce faire taper un code sur un panneau qui comporte six chiffres. Les médecins ne connaissant pas les effets de l’impesanteur sur l’organisme humain, et redoutant de possibles instabilités psychologiques avaient insisté pour qu’un tel système soit installé. Gagarine avait dans sa capsule une enveloppe scellée qui contenait trois des six chiffres, les trois autres lui seraient communiqués par radio si nécessaire. Ceci afin d’éviter que dans un accès de folie le cosmonaute prenne le contrôle de sa capsule ! Il va sans dire que Korolev était contre ce système, il y avait plus de chance pour le système de communication de tomber en panne que le cosmonaute de devenir fou !
Avant son vol, Oleg Ivanosky, Mark Gallai et Sergei Korolev ont chacun de leur côté donné à Gagarine les trois chiffres qui auraient normalement dû lui être communiqué par radio en cas de besoin !
 Il s’éjectera avant l’impact de la capsule. Un détail que L’Union Soviétique niera pendant très longtemps de peur que ce vol ne soit pas homologué comme tel par la Fédération Aéronautique Internationale, en effet, un pilote est censé atterrir avec son vaisseau. Le premier Homme dans l’espace est récupéré ce même jour à 8:05 GMT.