John Young veut un drapeau américain plus grand

John Young a fait une sorte de fixation sur la taille du drapeau américain qu’il voulait porter sur sa combinaison spatiale pour le premier vol de la navette spatiale. Le modèle standard, à la taille règlementaire, ne lui convenait pas, car trop petit (8,9 x 5,7 cm). Il souhaitait un drapeau plus grand que l’écusson de la mission, de 10 x 10 cm, car disait-il : « L’amérique est plus grande que le programme navette spatiale… » Lorsqu’on lui proposa finalement une taille qui le satisfasse, son « exigence », inédite, avait fait le tour des centres de la NASA, et même de la presse… C’était devenu un sujet de plaisanterie…

Sur cette photo on aperçoit la taille de l’écusson drapeau américain standard sur l’épaule gauche de Robert Crippen

Et voici la taille du drapeau après l’intervention « patriotique » de John Young !

John Young se préparant pour son cinquième vol spatial !

 

Ainsi, le 12 avril 1981, lorsque John Young et Robert Crippen entrent dans la salle où les techniciens vont les aider à revêtir leur combinaison spatiale et tester son bon fonctionnement (suit-up room qui se trouve dans le Operation & Check Building), ils découvrent, accroché au mur, un immense drapeau américain, tellement grand qu’il recouvre entièrement ledit mur, et n’a d’ailleurs pas pu être complètement déplié. L’un des techniciens lui lance alors : « John, c’est assez grand ? »  Une petite blague qui a permis de relâcher un peu la tension avant cette mission essentielle.

On aperçoit l’immense drapeau accroché au mur

 

Cet immense drapeau avait été récupéré chez une agence immobilière qui le faisait flotter sur un mât devant ses locaux. Lorsque les techniciens chargés des combinaisons spatiales, qui logeaient dans un motel de Cocoa-Beach, ont aperçu, juste à côté, ce gigantesque drapeau, ils se sont faits fort de convaincre le personnel de le leur prêter pour cette petite blague.

John Young veut régler ses dettes avant STS-1

Quelques temps avant de se rendre au Centre Spatial Kennedy pour la première mission de la navette spatiale (STS-1), John Young et Joe Allen (astronaute de l’équipe de soutien et l’un des capcoms de la mission STS-1) vont déjeuner à la cafétéria du Centre Spatial Johnson. Young ayant oublié son argent, c’est Allen qui règle la note. Peu après, Young insiste pour le rembourser. Allen s’en amuse en lui disant que ce n’est pas la peine. « Non » lui répond John Young : « On ne vas pas voler sur ces engins (parlant de la navette) lorsque l’on a des dettes. »

Cette remarque, mi-figue mi-raisin, révèle que John Young était trop bien conscient, qu’il allait effectuer la mission spatiale américaine la plus risquée, jamais réalisée depuis le début de la conquête spatiale.

Le syndrome du commandant de mission

L’astronaute John W. Young n’a pas eu le « syndrome du commandant » lors de la mission Apollo 16, c’est-à-dire l’astronaute dont la fréquence cardiaque est la plus élevée lors du lancement. Comme le rappelle le Dr Charles A. Berry, alors directeur des sciences de la vie à la NASA (Director of Life Sciences) : « Le commandant a la plus grande responsabilité et a habituellement le pouls le plus rapide. Or, lors du lancement d’Apollo 16 c’est le pilote du module lunaire, Charles M. Duke, qui a eu le rythme cardiaque le plus rapide, avec 130 battements par minute, vient ensuite celui du pilote du module de commande, Thomas K. Mattingly, avec 115.

C’est John Young, le commandant de la mission, qui effectuait son quatrième vol spatial, et deuxième mission vers la Lune, qui a eu la fréquence cardiaque la plus basse, avec 108 pulsations par minute.

Le record du rythme cardiaque le plus rapide est détenu par Charles Conrad Jr, dont le pouls a atteint 166 battements par minute juste avant le lancement de Gemini 11, le 12 septembre 1966.

Le pouls de John Young lors du décollage de la première mission de la navette spatiale n’a jamais dépassé 85 !

Un couteau pour Günter Wendt

Le grand Günter Wendt a offert bon nombre de cadeaux humoristiques aux astronautes avant leur départ pour l’espace au cours de sa carrière. Cette fois c’est au tour de Fred Haise l’un des quatre pilotes des « Tests d’Approche et d’Atterrissage » du prototype de la navette spatiale Enterprise, qui se sont déroulés du 15 février au 26 octobre 1977, de lui rendre la monnaie de sa pièce. Ainsi lorsqu’un test en vol libre est à nouveau reporté en raison d’incidents techniques, Fred Haise feignant d’être très déçu et fortement contrarié dit à Guenter Wendt, le responsable des équipes au sol : « On dirait que vous êtes incapables de couper court* à tous ces contretemps, de nous donner une date ferme pour la prochaine tentative. »

Finalement le vol est replanifié pour le 18 juin 1977, juste avant le décollage Haise se dirige vers Wendt et lui dit : « Puisque tu ne sais pas couper dans le vif pour résoudre les problèmes, peut être que cela pourra t’aider. », et lui tend un couteau-machette de survie, le même que celui utilisé par les astronautes.

Un peu plus d’une heure plus tard le vol se termine à la perfection, l’équipe de Günter Wendt avait enfin coupé avec les reports successifs. Il gardera précieusement ce couteau toute sa vie.

INSCRIPTION : To our slick, smooth, expedient « close out » crew. A tool that fits the axiom « Use a bigger Kutter » !  (A notre brillante, sympathique, efficace équipe au sol**. Un outil qui illustre l’axiome « Utiliser un plus grand Kouteau » !) Fred Haise – Gordon Fullerton. Presented to : Guenter F. Wendt, Pad Leader.  

Haise avait gravé son nom sur le fourreau en cuir. HAISE F.W. (Fred Wallace). Il s’agissait donc très certainement de son couteau personnel de l’époque Apollo.

Sur une étiquette d’identification vierge de la Division Espace de Rockwell International, le constructeur de « l’Orbiter », Haise avait rempli certaines mentions. Le G.W. signifie Guenter Wendt – 101 c’est le numéro d’identification de la navette Enterprise et CA1A correspond au premier vol captif-actif d’Enterprise sur son Boeing 747 porteur. Sharp = aiguisé, coupant, tranchant.

 

*L’expression originale utilisée par Fred Haise est  « to cut it » qui signifie être à la hauteur. Il feignait de reprocher à Wendt de ne pas être à la hauteur pour diriger son équipe et résoudre les problèmes…

**« Close-Out Crew » : il s’agit de l’équipe (crew) dirigée par Günter Wendt qui s’occupe des préparatifs de lancement sur le pas de tir. Close-out, car c’est l’équipe qui ferme l’écoutille du vaisseau spatial avant le lancement. La dernière équipe en activité, physiquement proche des astronautes.

Le nom de la première navette ou lorsque les fans de Star Trek s’en mêlent.

La construction d’un prototype de navette spatiale* OV-101 (Orbital Vehicle) a commencé le 4 juin 1974. Cette cellule sera notamment utilisée, pour des tests structurels, valider les installations modifiées du Centre Spatial Kennedy, ceux de la base aérienne de Vandenberg d’où la navette devait décoller pour des missions militaires en orbite polaire, et bien évidemment à partir de 1977 pour les tests en vol, d’abord captifs sur le dos de son Boeing 747 modifié, puis en vol libre pour les tests d’approche et d’atterrissage…

A l’origine ce prototype devait s’appeler Constitution et dévoilé au public le 17 septembre 1976, Jour de la Constitution (Jour de la ratification de la Constitution des Etats-Unis) qui plus est, dans un contexte bien particulier, celui des célébrations du bicentenaire des Etats-Unis. Mais les fans de la série Star Trek (les Trekkers) ne l’entendent pas de cette oreille et submergent la NASA et la Maison Blanche de centaines de milliers de lettres, demandant que cette première navette soit baptisée du même nom que le vaisseau spatial commandé par le Capitaine James Tibérius Kirk dans la série originale. (Qui compte 79 épisodes, et fut diffusée sur NBC du 8 septembre 1966 au 3 juin 1969.)

On notera que l’USS** Enterprise de la série est avant tout un vaisseau d’exploration scientifique, mais apte à se défendre en cas de besoin, puisqu’il s’agit d’un croiseur lourd de la classe… Constitution !  La cohérence des fans de la série est ici à souligner.

Le mercredi 8 septembre, 9 jours avant le roll-out de l’OV-101 le Président des Etats-Unis Gerald Ford (1913-2006), cédant à la vox populi, enjoindra l’administrateur de la NASA James Fletcher (1919-1991), qu’il rencontre personnellement le jour même, d’entériner le nouveau nom.

Si les responsables de l’agence spatiale américaine sont plutôt ravis par cet engouement du public, au sein du bureau des astronautes certains sont sceptiques et même critiques, Fred Haise se demande si les « Trekkies » sont conscients du fait que cet Enterprise là n’ira jamais dans l’espace… Quant à l’ancien aviateur de la marine, Richard Truly, qui a maintes fois décollé et atterri aux commandes d’un F-8 Crusader sur le « vrai » USS Enterprise (CV-6) cela l’embêtait un peu, pour lui, la nouvelle navette Enterprise n’est que le dernier vaisseau d’une illustre lignée de bâtiments de la marine des Etats-Unis qui compte 8 USS Enterprise à ce jour. (Un neuvième sera mis en service en 2027, (CVN-80), le troisième porte-avions de la classe Gerald R. Ford.)

OV-101 fut construit sans moteurs ni système ablatif et ne pouvait donc pas être utilisé, en l’état, pour des missions spatiales. Au départ il fut prévu de le modifier pour ce faire, mais d’importants changements structurels apportés lors de la construction de Columbia ont rendu les modifications à apporter trop onéreuses au regard du coût de construction d’un nouvel exemplaire. Enterprise n’ira donc jamais dans l’espace !

Toujours est-il que le vendredi 17 septembre 1976, comme prévu, Enterprise est dévoilée au public, sous un soleil radieux, un tracteur aux couleurs du drapeau américain remorque la navette hors du hangar des usines Rockwell à Palmdale en Californie. Parmi les nombreuses personnalités présentes lors de la cérémonie d’inauguration, le gouverneur de Californie Ronald Reagan et son épouse, ainsi que le créateur de la série adulée, Gene Roddenberry, et ses acteurs principaux, à l’exception de William Shatner (le capitaine James T. Kirk). A proximité, un vaisseau Apollo a été disposé pour juger du chemin parcouru…

Un bon mot du Directeur du projet navette spatiale au centre Spatial Marshall, Robert Lindstrom : « Ce jour là l’orbiter a retenu presque autant l’attention que les acteurs de Star Trek. »

 

Les portes du hangar se sont ouvertes, ce magnifique vaisseau est sorti, et la fanfare de l’US Air Force a joué le thème de Star Trek… Je veux remercier la NASA de nous avoir donné l’Enterprise, Gerald Ford pour l’avoir baptisé Enterprise, les fans de Star Trek qui ont insisté pour qu’il soit appellé Enterprise. Aux scientifiques et ingénieurs qui font que ces choses magnifiques arrivent, je leur dis à tous ainsi qu’à Enterprise :  longue vie et prospérité***

                                                                             Leonard Nimoy (1931-2015)

 

De g. à d. :  Dr. James D. Fletcher, l’Administrateur de la NASADeForest Kelley, (le Dr. Leonard McCoy, Médecin chef), George Takei (M. Hikaro Sulu, pilote); James Doohan (Montgomery « Scotty » Scott, l’officier ingénieur mécanicien); Michelle Nichols (le lieutenant Nyota Uhura, l’officier des communications); Leonard Nimoy (M. Spock, l’officier scientifique, ), Gene Roddenberry, le créateur de la série,  Don Fuqua, Membre de la Chambre des Représentants – Démocrate – Floride, et, Walter Koenig (l’Enseigne Pavel Chekov, l’officier navigateur).

 

En 1993 la NASA décerne à Gene Roddenberry la Distinguished Public Service Medal, il s’agit de la plus haute distinction de la NASA, qu’un civil non employé par le gouvernement américain puisse obtenir.

Depuis le 19 juillet 2012 Enterprise est exposée au Intrepid Sea-Air-Space Museum à New York. Lors de l’inauguration trois des quatre pilotes d’Enterprise sont présents, Richard Truly, Joe Engle, et Fred Haise. Gordon Fullerton, trop faible pour se déplacer, fut représenté par son épouse, Marie. Il décèdera l’année suivante, le 21 août 2013. Cette fois c’est Soyouz TMA-6 placé sous la queue de l’appareil qui permet d’appréhender l’avancée technologique !

Lors de son arrivée à l’aéroport Kennedy le vendredi 27 avril 2012 (photo ci-dessous), avant son transport par barge vers le USS Intrepid, Enterprise est accueilli notamment par la star de Star Trek, Leonard Nimoy qui lors d’un petit discours rappellera l’histoire de son baptème. « Ceci est une réunion pour moi » dira Nimoy « J’ai rencontré l’Enterprise pour la première fois, il y a trente cinq ans. »

En avril 2014, c’est au tour de William Shatner d’obtenir la NASA Distinguished Public Service Medal. (Le seul membre de Starfleet à obtenir cette récompense.) «Pour son exceptionnelle générosité et son dévouement qui ont contribué à inspirer de nouvelles générations d’explorateurs dans le monde entier, et pour son soutien indéfectible à la NASA et à ses missions de découvertes. »

 

* Dans la terminologie de la NASA le terme navette spatiale (Space Shuttle) se réfère à l’ensemble : Orbiteur + Réservoir Extérieur +  Fusées d’appoint. Dans le langage courant on utilise la dénomination navette (spatiale) pour désigner l’orbiteur.

**USS = United States Ship —  Dans la série, USS = United Star Ship ou United Space Starship.

***Au salut Vulcain « Live Long And Prosper » on doit répondre  « Peace and long life. » (Paix et longue vie).