Un couteau pour Günter Wendt

Le grand Günter Wendt a offert bon nombre de cadeaux humoristiques aux astronautes avant leur départ pour l’espace au cours de sa carrière. Cette fois c’est au tour de Fred Haise l’un des quatre pilotes des « Tests d’Approche et d’Atterrissage » du prototype de la navette spatiale Enterprise, qui se sont déroulés du 15 février au 26 octobre 1977, de lui rendre la monnaie de sa pièce. Ainsi lorsqu’un test en vol libre est à nouveau reporté en raison d’incidents techniques, Fred Haise feignant d’être très déçu et fortement contrarié dit à Guenter Wendt, le responsable des équipes au sol : « On dirait que vous êtes incapables de couper court* à tous ces contretemps, de nous donner une date ferme pour la prochaine tentative. »

Finalement le vol est replanifié pour le 18 juin 1977, juste avant le décollage Haise se dirige vers Wendt et lui dit : « Puisque tu ne sais pas couper dans le vif pour résoudre les problèmes, peut être que cela pourra t’aider. », et lui tend un couteau-machette de survie, le même que celui utilisé par les astronautes.

Un peu plus d’une heure plus tard le vol se termine à la perfection, l’équipe de Günter Wendt avait enfin coupé avec les reports successifs. Il gardera précieusement ce couteau toute sa vie.

INSCRIPTION : To our slick, smooth, expedient “close out” crew. A tool that fits the axiom “Use a bigger Kutter” !  (A notre brillante, sympathique, efficace équipe au sol**. Un outil qui illustre l’axiome “Utiliser un plus grand Kouteau” !) Fred Haise – Gordon Fullerton. Presented to : Guenter F. Wendt, Pad Leader.  

Haise avait gravé son nom sur le fourreau en cuir. HAISE F.W. (Fred Wallace). Il s’agissait donc très certainement de son couteau personnel de l’époque Apollo.

Sur une étiquette d’identification vierge de la Division Espace de Rockwell International, le constructeur de “l’Orbiter”, Haise avait rempli certaines mentions. Le G.W. signifie Guenter Wendt – 101 c’est le numéro d’identification de la navette Enterprise et CA1A correspond au premier vol captif-actif d’Enterprise sur son Boeing 747 porteur. Sharp = aiguisé, coupant, tranchant.

 

*L’expression originale utilisée par Fred Haise est  « to cut it » qui signifie être à la hauteur. Il feignait de reprocher à Wendt de ne pas être à la hauteur pour diriger son équipe et résoudre les problèmes…

**“Close-Out Crew” : il s’agit de l’équipe (crew) dirigée par Günter Wendt qui s’occupe des préparatifs de lancement sur le pas de tir. Close-out, car c’est l’équipe qui ferme l’écoutille du vaisseau spatial avant le lancement. La dernière équipe en activité, physiquement proche des astronautes.

Le nom de la première navette ou lorsque les fans de Star Trek s’en mêlent.

La construction d’un prototype de navette spatiale* OV-101 (Orbital Vehicle) a commencé le 4 juin 1974. Cette cellule sera notamment utilisée, pour des tests structurels, valider les installations modifiées du Centre Spatial Kennedy, ceux de la base aérienne de Vandenberg d’où la navette devait décoller pour des missions militaires en orbite polaire, et bien évidemment à partir de 1977 pour les tests en vol, d’abord captifs sur le dos de son Boeing 747 modifié, puis en vol libre pour les tests d’approche et d’atterrissage…

A l’origine ce prototype devait s’appeler Constitution et dévoilé au public le 17 septembre 1976, Jour de la Constitution (Jour de la ratification de la Constitution des Etats-Unis) qui plus est, dans un contexte bien particulier, celui des célébrations du bicentenaire des Etats-Unis. Mais les fans de la série Star Trek (les Trekkers) ne l’entendent pas de cette oreille et submergent la NASA et la Maison Blanche de centaines de milliers de lettres, demandant que cette première navette soit baptisée du même nom que le vaisseau spatial commandé par le Capitaine James Tibérius Kirk dans la série originale. (Qui compte 79 épisodes, et fut diffusée sur NBC du 8 septembre 1966 au 3 juin 1969.)

On notera que l’USS** Enterprise de la série est avant tout un vaisseau d’exploration scientifique, mais apte à se défendre en cas de besoin, puisqu’il s’agit d’un croiseur lourd de la classe… Constitution !  La cohérence des fans de la série est ici à souligner.

Le mercredi 8 septembre, 9 jours avant le roll-out de l’OV-101 le Président des Etats-Unis Gerald Ford (1913-2006), cédant à la vox populi, enjoindra l’administrateur de la NASA James Fletcher (1919-1991), qu’il rencontre personnellement le jour même, d’entériner le nouveau nom.

Si les responsables de l’agence spatiale américaine sont plutôt ravis par cet engouement du public, au sein du bureau des astronautes certains sont sceptiques et même critiques, Fred Haise se demande si les « Trekkies » sont conscients du fait que cet Enterprise là n’ira jamais dans l’espace… Quant à l’ancien aviateur de la marine, Richard Truly, qui a maintes fois décollé et atterri aux commandes d’un F-8 Crusader sur le « vrai » USS Enterprise (CV-6) cela l’embêtait un peu, pour lui, la nouvelle navette Enterprise n’est que le dernier vaisseau d’une illustre lignée de bâtiments de la marine des Etats-Unis qui compte 8 USS Enterprise à ce jour. (Un neuvième sera mis en service en 2027, (CVN-80), le troisième porte-avions de la classe Gerald R. Ford.)

OV-101 fut construit sans moteurs ni système ablatif et ne pouvait donc pas être utilisé, en l’état, pour des missions spatiales. Au départ il fut prévu de le modifier pour ce faire, mais d’importants changements structurels apportés lors de la construction de Columbia ont rendu les modifications à apporter trop onéreuses au regard du coût de construction d’un nouvel exemplaire. Enterprise n’ira donc jamais dans l’espace !

Toujours est-il que le vendredi 17 septembre 1976, comme prévu, Enterprise est dévoilée au public, sous un soleil radieux, un tracteur aux couleurs du drapeau américain remorque la navette hors du hangar des usines Rockwell à Palmdale en Californie. Parmi les nombreuses personnalités présentes lors de la cérémonie d’inauguration, le gouverneur de Californie Ronald Reagan et son épouse, ainsi que le créateur de la série adulée, Gene Roddenberry, et ses acteurs principaux, à l’exception de William Shatner (le capitaine James T. Kirk). A proximité, un vaisseau Apollo a été disposé pour juger du chemin parcouru…

Un bon mot du Directeur du projet navette spatiale au centre Spatial Marshall, Robert Lindstrom : “Ce jour là l’orbiter a retenu presque autant l’attention que les acteurs de Star Trek.”

 

Les portes du hangar se sont ouvertes, ce magnifique vaisseau est sorti, et la fanfare de l’US Air Force a joué le thème de Star Trek… Je veux remercier la NASA de nous avoir donné l’Enterprise, Gerald Ford pour l’avoir baptisé Enterprise, les fans de Star Trek qui ont insisté pour qu’il soit appellé Enterprise. Aux scientifiques et ingénieurs qui font que ces choses magnifiques arrivent, je leur dis à tous ainsi qu’à Enterprise :  longue vie et prospérité***

                                                                             Leonard Nimoy (1931-2015)

 

De g. à d. :  Dr. James D. Fletcher, l’Administrateur de la NASADeForest Kelley, (le Dr. Leonard McCoy, Médecin chef), George Takei (M. Hikaro Sulu, pilote); James Doohan (Montgomery “Scotty” Scott, l’officier ingénieur mécanicien); Michelle Nichols (le lieutenant Nyota Uhura, l’officier des communications); Leonard Nimoy (M. Spock, l’officier scientifique, ), Gene Roddenberry, le créateur de la série,  Don Fuqua, Membre de la Chambre des Représentants – Démocrate – Floride, et, Walter Koenig (l’Enseigne Pavel Chekov, l’officier navigateur).

 

En 1993 la NASA décerne à Gene Roddenberry la Distinguished Public Service Medal, il s’agit de la plus haute distinction de la NASA, qu’un civil non employé par le gouvernement américain puisse obtenir.

Depuis le 19 juillet 2012 Enterprise est exposée au Intrepid Sea-Air-Space Museum à New York. Lors de l’inauguration trois des quatre pilotes d’Enterprise sont présents, Richard Truly, Joe Engle, et Fred Haise. Gordon Fullerton, trop faible pour se déplacer, fut représenté par son épouse, Marie. Il décèdera l’année suivante, le 21 août 2013. Cette fois c’est Soyouz TMA-6 placé sous la queue de l’appareil qui permet d’appréhender l’avancée technologique !

Lors de son arrivée à l’aéroport Kennedy le vendredi 27 avril 2012 (photo ci-dessous), avant son transport par barge vers le USS Intrepid, Enterprise est accueilli notamment par la star de Star Trek, Leonard Nimoy qui lors d’un petit discours rappellera l’histoire de son baptème. “Ceci est une réunion pour moi” dira Nimoy “J’ai rencontré l’Enterprise pour la première fois, il y a trente cinq ans.”

En avril 2014, c’est au tour de William Shatner d’obtenir la NASA Distinguished Public Service Medal. (Le seul membre de Starfleet à obtenir cette récompense.) «Pour son exceptionnelle générosité et son dévouement qui ont contribué à inspirer de nouvelles générations d’explorateurs dans le monde entier, et pour son soutien indéfectible à la NASA et à ses missions de découvertes. »

 

* Dans la terminologie de la NASA le terme navette spatiale (Space Shuttle) se réfère à l’ensemble : Orbiteur + Réservoir Extérieur +  Fusées d’appoint. Dans le langage courant on utilise la dénomination navette (spatiale) pour désigner l’orbiteur.

**USS = United States Ship —  Dans la série, USS = United Star Ship ou United Space Starship.

***Au salut Vulcain « Live Long And Prosper » on doit répondre  “Peace and long life.” (Paix et longue vie).

 

Un RTLS en guise de première mission pour la navette spatiale

Contrairement à tous les vaisseaux spatiaux habités précédents la navette spatiale n’a jamais été testée sans astronautes à bord (à la différence des soviétiques). Pour ne pas commencer directement avec une mission orbitale, la NASA envisagea un temps de réaliser un RTLS lors du premier vol. Le mode RTLS (pour Return To Launch Site – Retour au Site de Lancement) est l’une des quatre options permettant d’interrompre une mission lorsque la navette a décollé et qu’un incident rend la mise en orbite impossible. (Défaillance d’un des trois moteurs SSME (Space Shuttle Main Engine), fuite de carburant, fuite dans le système de refroidissement, dépressurisation de la cabine de pilotage etc.)

Le RTLS est possible, grosso-modo, entre 2 minutes et  4 minutes après le décollage. Avant, la navette n’a pas atteint une altitude suffisante et les SRB (Solid Rocket Booster – fusées d’appoint à combustible solide flanquées de part et d’autre du réservoir extérieur. A noter : une fois allumées on ne peut plus les arrêter.) ne sont pas encore largués, après, la navette a pris trop de vitesse (+ de 7 000 km/h) et il ne reste plus assez de carburant pour effectuer le retournement et ralentir l’engin. (Point de non retour – Negative return)

Pour simplifier, une fois les SRB largués (à T+2 min) vers 50 km d’altitude, la navette continue son ascension jusqu’à environ 120 km d’altitude, puis, l’engin de 500 tonnes y compris son réservoir extérieur à moitié vide, doit faire un demi tour (à 180°) alors qu’il vole à pratiquement sept fois la vitesse du son, et diminuer sa vitesse grâce aux 3 moteurs SSME (RTLS à trois moteurs) tout en orientant le nez vers sa cible, la Floride. Ce faisant la navette vole en traversant les gaz à 2 700 °C éjectés par les moteurs. Ce qui n’a jamais pu être testé en soufflerie, seulement par ordinateur.

Lorsqu’il reste moins de 2% d’ergols dans le réservoir extérieur, les moteurs SSME sont coupés (MECO – Main Engine Cut Off), l’orbiter doit alors avoir un angle d’attaque de – 4° pour que le réservoir puisse être largué en toute sécurité. Il faut ensuite purger les centaines de kilogrammes de LO2 et LH2 encore présents dans les tuyaux d’admission du MPS (Main Propulsion System). A ce moment là, l’engin a un angle d’attaque de 10°. Il faut alors augmenter cet angle dans les couches plus denses de l’atmosphère. Dans certains cas l’orbiter devra même effectuer un virage en S plus ou moins long pour dissiper un excédent d’énergie cinétique avant de pouvoir atterrir.

La manoeuvre en image (Crédit : Mark McCandlish – Traduction : Olivier Couderc)

Comme le précise avec humour, John Young, l’astronaute le plus capé de l’Histoire de la NASA : « Si toutes les manœuvres se déroulent parfaitement, tout ira bien, si tout ne se déroule pas comme prévu, cela ne se passera probablement pas très bien. »

Une telle mission aurait duré environ 25 minutes. Le RTLS a bien évidemment été réalisé, mais seulement en simulateur. « La première personne qui en réalisera un pourra vous dire si ça marche ou pas » remarqua ironiquement John Young qui a opposé une fin de non-recevoir à l’éventualité d’exécuter un RTLS en guise de première mission : « J’ai dit non. Je leur ai dit de ne pas jouer à la roulette russe, parce qu’il se pourrait bien que vous ayez une arme chargée entre les mains.»  En effet, compte tenu de tous les paramètres à maîtriser, même avec les 5 ordinateurs de la navette aux commandes, une telle manoeuvre aurait eu bien peu de chance de succès…  Juste avant STS-1 John Young enfonce le clou : “Pour réussir un RTLS il faut une succession de miracles, entrecoupés d’interventions divines”.

La première mission de la navette spatiale sera bien orbitale, et sera qualifiée par les spécialistes comme le vol d’essai le plus audacieux de l’Histoire. En 30 ans d’exploitation de la navette spatiale aucun RTLS n’a jamais été effectué !

Deux femmes aux commandes dans l’espace

Le 23 octobre 2007 pour la première fois de l’Histoire, deux femmes dirigent simultanément deux vaisseaux spatiaux, mettant fin à plus de 50 ans de règne masculin.

Pamela Melroy est la deuxième femme après Eileen Collins, à commander une mission de la navette spatiale.  Discovery (Mission STS-120) doit s’amarrer à la Station Spatiale Internationale, dont la seizième expédition est commandée par le Dr Peggy Whitson.

Whitson s’est envolée vers l’ISS à bord d’un Soyouz (Mission TMA-11). Avant son envol un responsable lui a offert un fouet traditionnel kazakh pour symboliser son pouvoir !

Une première historique qui a inspiré l’ingénieur de la NASA et artiste, Larry Manofsky (il était instructeur pour les candidats astronautes, spécialisé dans les entrainements sur les divers simulateurs de la navette.)

Melroy et Whitson

© Larry Manofsky

Anecdote dans l’anecdote : Peggy Whitson est revenue sur terre le 19 avril 2008 à bord d’une capsule Soyouz (TMA-11) en compagnie de la sud Coréenne Ti So-Yeon et de Yuri Malenchenko. C’est la première fois que les femmes étaient plus nombreuses que les hommes à bord d’un vaisseau spatial, ce, depuis le vol en solitaire de Valentina Terechkova en juin 1963 !