Le code de bonne conduite de Deke Slayton

Lors de la première réunion plénière des neufs astronautes du groupe 2 à Ellington*, en présence notamment de Robert Gilruth, directeur du Centre des Vols Spatiaux Habités,  Walter Williams, directeur des Opérations en Vol, et Donald Slayton, chef du bureau des astronautes et responsable de leurs affectations… Ce dernier leur tint ces propos :

« Il y aura beaucoup de missions pour vous tous, nous avons prévu 11 missions Gemini, au moins quatre vols Apollo Block I, ainsi qu’un nombre encore indéterminé de vols Apollo Block II, dont celui qui effectuera le premier atterrissage sur la Lune. Vous aurez donc largement de quoi vous occuper.  Une dernière chose, surtout faites bien gaffe aux cadeaux et autres avantages en nature. En tant qu’astronaute vous serez sollicités de toutes parts, notamment par les sociétés en compétition pour remporter les appels d’offres. Ne succombez pas à ces tentations, quelles qu’elles soient ! Si vous n’êtes pas sûr, avant de faire un faux pas, suivez le crédo des pilotes d’essais : tout ce que vous pouvez manger, boire ou baiser en moins de 24 heures est acceptable, au-delà je vous conseille vivement de vous abstenir ! »

John Young se souvient encore comment Robert Gilruth et Walt Willimas ont tressaillis en enttendant les paroles un peu crues de Deke Slayton, eux, qui ont pourtant cottoyé bon nombre de pilotes de chasse au cours de leur carrière.

Fort de son expérience acquise avec les « Sept Premiers », Slayton connaissait parfaitement les écueils que ces nouveaux astronautes devront absolument éviter et les nombreuses tentations auxquelles ils ne devront surtout pas succomber… Des opportunités, qui pour certains, seront d’ailleurs bien trop belles et trop alléchantes pour les laisser passer !

* Base aérienne d’Ellington – En 1962 le Centre des Vols Spatiaux Habités près de Houston qui deviendra le Centre Spatial Johnson en 1973 est encore en construction

Un cadeau très spécial

Les astronautes Virgil « Gus » Grissom, Edward White et Roger Chaffee avaient fait faire, par un joaillier de Houston, un insigne d’astronaute (Astronaut pin) en or avec un diamant incrusté dans l’étoile. Ils devaient emmener le bijou avec eux lors de la première mission Apollo et  en faire cadeau à Deke Slayton* à leur retour. Ils souhaitaient ainsi lui témoigner leur amitié, respect et reconnaissance pour son travail à la tête du bureau des astronautes… Même s’il n’ était pas allé dans l’espace, il était un Astronaute.

 

Malheureusement le sort en décida autrement, les trois astronautes d’Apollo 1 périrent dans l’incendie de leur capsule en janvier 1967 au cours d’un  banal test sur le pas de tir…

 

Une semaine après la tragédie DeKe Slayton rend une visite personelle aux veuves des trois astronautes, Betty Grissom, Patricia White et Martha Chaffee. Après avoir discuté un moment, elles sortent un écrin et lui présentent ce cadeau de la part de leurs maris. On imagine ce qu’ il a dû ressentir lorsqu’il  découvre le bijoux !

 

Deke Slayton considèrera toute sa vie ce maudit  vendredi 27 janvier 1967 comme le pire jour de son existence !
Jusqu’à la fin, il ne sortira jamais sans son pin, quelles que soient les circonstances,  il ne se séparait jamais de ce qu’il considérait comme un mémorial en l’honneur de ses amis disparus…
Lorsqu’après 16 ans d’attente il est enfin allé dans l’espace *, il a reçu comme tous les astronautes ayant fait un vol spatial un pin en or « officiel ».
Il a rangé ce dernier et a continué à porter celui que l’équipage d’Apollo 1 lui avait offert, il représentait tellement plus pour lui !

 

Deke Slayton portera cet insigne jusqu’à sa mort, excepté une petite semaine de juillet 1969, lorsque le bijou fera un petit voyage sur la Lune…

 

Donald Slayton est mort d’une tumeur au cerveau le 13 juin 1993, il n’avait que 69 ans.
Patricia White s’ est suicidée en 1983

 

* Sélectionné en avril 1959 avec le premier groupe d’astronaute de l’histoire, il a été Interdit de vol spatial en août 1962 en raison d’un problème cardiaque mineur. Il finira par faire un vol spatial en juillet 1975 avec la mission Apollo – Soyouz.

 

 Le 13 avril 2010 les ayants droits Slayton ont vendu le bijou aux enchères !

Coûte que coûte

Chaque astronaute veux montrer qu’il est le meilleur, la compétition est très rude, on ne doit pas montrer ses faiblesses, ainsi Deke Slayton, du premier groupe d’astronautes, a commençé les entrainements “aquatiques” sans révéler qu’il ne savait pas nager. Comme disait Wally Schirra « Deke était notre meilleur plongeur, il allait droit au fond, Gus et moi devions aller le chercher pour qu’il remonte à la surface ! »

Les-sept-premiers-entrainement-aquatique

Donald Slayton se tient sagement à côté de l’échelle

 

Etes-vous une tortue ?

Lors du décollage de l’avant dernière mission du programme Mercury, Sigma 7, Deke Slayton qui faisait office de CapCom, demande à Walter Schirra : « Hey Wally, are you a Turtle ? »…Au cours d’une retransmission télé pendant la mission Apollo 7, Wally Schirra montre à la caméra une feuille sur laquelle est inscrit : « Deke Slayton are you a Turtle ? »
Lorsque Slayton va enfin dans l’espace, (mission Apollo-Soyouz) Schirra ne manque pas de lui reposer la fameuse question… « Are you a turtle ? »
Que peut bien signifier cette question incompréhensible ? Es-tu une tortue ? (sous-entendu fais-tu partie de la confrérie des Tortues ?)

 

 Le « Club des Tortues » est une confrérie fondée par des pilotes de chasse de la deuxième guerre mondiale. “Wally” Schirra et Alan Shepard créèrent une subdivision (il en existe plus d’une douzaine, mais la question et le mot de passe sont strictement les mêmes), la “Turtles Outershell Division“, (Jeu de mot sur shell, outershell dans ce contexte signifie au-dessus de la couche atmosphérique, shell, c’est aussi la carapace) l’Association Interstellaire des Tortues (Interstellar Association of Turtles)…
La « philosophie » du Club des Tortues énonce que l’on n’arrive à rien dans la vie si l’on ne tend pas son cou (comme les tortues… sous-entendu pour boire un petit coup !) L’association regroupe les plus éminentes personnalités de l’aérospatiale, la politique, la finance, la presse……

 

Pour faire partie de l’Association Interstellaire des Tortues, il faut être adulte, parrainé par un autre membre, répondre à quatre questions très simples qui demandent un sens de l’humour à toute épreuve et ne pas avoir l’esprit mal placé. (Les questions diffèrent selon les entités mais restent de la même veine !)
Les quatre questions sont :
What is it a man can do standing up, a woman sitting down and a dog on three legs ?
(Que peut faire un homme debout, une femme assise, un chien sur trois pattes ?)
What is it that a cow has four of and a woman has only two of ?
(Que possède la vache au nombre de quatre et la femme en deux exemplaires ?)
What is a four-letter word ending in K that means the same as intercourse ?
(Quel mot de quatre lettre se terminant par un K est un synonyme de rapport ?)
What is it on a man that is round, hard and sticks so far out of his pyjamas you can hang a hat on it ?
(Qu’est ce qui sur un homme est rond, dur, dépasse tellement du pyjamas que l’on peut y accrocher un chapeau ?)

(Les bonnes réponses à la fin)

Pour rester membre il suffit « simplement » de donner, à haute et intelligible voix, le mot de passe chaque fois qu’un autre membre pose la question « Are you a Turtle ? » ou, si les circonstances ne le permettent pas, de s’acquitter du gage qui consiste à payer une tournée aux personnes qui ont entendu la question… Le mot de passe est bien entendu une phrase que l’on ne peut pas prononcer partout, loin s’en faut, en l’occurrence : « You bet your sweet ass I am », (vous pariez votre beau petit cul que oui) puisque le but du jeu est de piéger un membre afin de bénéficier d’une tournée gratuite !

 Ainsi après le vol Sigma 7, Slayton triomphant attend que Schirra paye sa tournée, mais, ô surprise, ce dernier sort son magnéto personnel sur lequel il avait enregistré la question de Slayton et sa réponse ! Tel est pris qui croyait prendre !
Quelques années plus tard, Slayton lui rendra la monnaie de sa pièce en employant le même subterfuge, pour Apollo 7 et Apollo Soyouz, il enregistrera la question et le mot de passe ! (Bien entendu, sans enregistrer la question originale, la réponse ne vaut pas !)
Il va de soit, que les conversations entre la capsule et le sol étant enregistrées il n’était pas question pour Schirra ou Slayton de donner la réponse en direct ! On se rappelle des jurons proférés lors de la mission Apollo 10 et des proportions que cela a pris !
 Lors d’une réception à la maison blanche après le vol de Gordon Cooper, John Kennedy se tourna vers Schirra et lui dit : « By the way, Wally, are you a turtle ? », Wally Schirra hésita longuement avant de dire « You bet your sweet ass » au Président des Etats-Unis !
 Un autre passe-temps des membres de l’Association Interstellaire des Tortues consiste à déstabiliser un autre membre en lui disant: « Check your six, check your fly caper » (en langage de « rampant » moyen cela signifie : ta braguette est ouverte) ! Shepard se fit avoir alors qu’il faisait un discours, sans pupitre, il fut tellement décontenancé, essayant de vérifier « discrètement » la véracité de la chose, qu’il en oublia le fil de la discussion… Gotcha ! (je t’ai eu !)

 

 [Les réponses aux questions: Shake Hands (serrer la main), Legs (jambes,pattes), Talk (parler), His Head (Sa tête)]

Le certificat de la confrérie des Tortues

Pour fêter ça

Depuis mars 1962, Donald Slayton ne pouvait plus voler en solo et était interdit de vol spatial (cf anecdote “La route a été très longue“), lorsque qu’en juillet 1970  son « souffle au cœur » disparaît  et qu’en mars 1972 il recouvre son habilitation au vol, la première chose qu’il fait , ce n’est pas de déboucher une bouteille de Champagne, mais de filer à la base aérienne d’Ellington située juste à côté du Centre des Vols Spatiaux Habités, prendre un T-38, et, pendant une heure, faire des acrobaties, piloter enfin tout seul, après 10 ans dans le siège du navigateur !