James A. Lovell reçoit la Légion d’honneur

Le mercredi 29 juillet 1970, la France, le plus vieil allié des Etats-Unis, rend un hommage très particulier au commandant de la mission Apollo XIII, James A. Lovell, 42 ans, qui est alors le seul à avoir effectué quatre missions spatiales, et le seul à avoir fait deux voyages vers la Lune. En effet, l’ambassadeur de France, Charles Lucet (1910-1990), lui a remis les insignes de Chevalier de la légion d’Honneur, la plus haute distinction française, dans les locaux de l’ambassade de France à Washington, en présence notamment de son épouse Marilyn, de l’Administrateur de la NASA Thomas Paine (1921-1992), du sénateur Charles Mathias (1922-2010). Lors de son discours, l’ambassadeur Lucet lui a rendu un vibrant hommage, ainsi qu’à ces collègues astronautes, sans oublier tous les hommes et toutes les femmes ayant rendu possible les succès du programme spatial américain.

Voici ma traduction du discours, à l’origine en anglais bien évidemment, prononcé par Son Excellence Charles Lucet :

« C’est un grand honneur pour moi d’avoir reçu pour mission par le Président de la république française [NdT : Georges Pompidou (1911-1974)] de vous remettre aujourd’hui l’insigne de Chevalier de la Légion d’Honneur notre ordre national le plus important. Vous êtes conscient, commandant, de l’admiration, de l’anxiété et la fervente attention avec laquelle le peuple français, tout le peuple français, a suivi vos exploits ainsi que ceux des astronautes qui vous ont précédé.

Comme pilote de Gemini VII, vous et le colonel Borman avez réussi le premier rendez-vous spatial en décembre 1965. Vous avez même fait mieux en novembre 1966 lorsqu’à bord de Gemini XII vous avez pris les premières photos d’une éclipse de soleil vue dans l’espace. Puis est venu le temps des missions Apollo. Permettez-moi de vous dire en toute humilité que j’étais au Cap Kennedy le 21 décembre 1968 pour le lancement d’Apollo 8, la première mission lancée par une fusée Saturne V. Je me rappellerai toute ma vie cette vision inoubliable de ce si majestueux décollage. Visiteur assidu du Cap Kennedy, j’étais à nouveau présent en juillet 1969 pour le compte à rebours d’Apollo 11, une date historique des premiers pas de l’Homme sur la Lune. Armstrong, Aldrin et Collins sont également Chevaliers de la Légion d’honneur. Je souhaite ajouter également, Commandant Lovell, et le peuple français est d’accord avec moi, que le vol que vous avez commandé, celui d’Apollo XIII, fut largement aussi remarquable et admirable. Vous, et ceux qui vous ont accompagné, Haise et Swigert , avez dû faire face au plus grave incident que des hommes n’ont jamais connu, l’explosion de deux réservoirs d’oxygène, qui s’est produit à mi-chemin entre la Terre et la Lune. Nous avons toujours admiré, en toutes circonstances, l’efficacité américaine et l’incroyable précision de la technologie américaine. Mais dans ce cas bien précis, c’était autre chose. Ce n’était plus une question de machine, mais de courage, de sang-froid et de présence d’esprit, avec l’aide du contrôle de mission à Houston, et tous les services de la NASA. J’aimerais également rendre hommage à votre administrateur, le Dr Thomas Paine, vous avez été capable, face à un danger incroyable, de ramener la capsule et ses occupants à l’endroit et au moment voulus. Nous étions très inquiets mais votre calme et votre compétence furent remarquables. Quelquefois des demi-échecs sont plus grands que des victoires. Vous nous avez donné une leçon inoubliable. Même si les machines utilisées pour l’exploration de l’espace se sont révélées faillibles, exactement comme nous le sommes nous-mêmes, vous avez démontré que quelles que soient les circonstances, l’homme, l’audace de l’homme et son sang-froid, peuvent avoir le dernier mot. Grâce à vous, et aux astronautes qui vous ont précédé, et ceux qui viendront après vous, nous savons que l’espace peut être conquis et exploré. D’une certaine manière, la Lune, le sujet préféré des poètes, la première étape dans cette exploration, fait maintenant partie de la banlieue de la Terre et sera dans peu de temps le point de départ de nouvelles aventures.

Vous avez ouvert des perspectives inégalées pour enflammer l’imagination des hommes qui veulent toujours conquérir une nouvelle frontière. Cette frontière, grâce à vous, est maintenant le ciel étoilé. Bien sûr, la prodigieuse conquête n’a pas changé du jour au lendemain la mentalité de l’homme et ses travers. Il y a toujours des conflits entre nous, des guerres et la violence. Mais nous savons, et c’est parfaitement vrai, qu’il suffit de regarder vers le ciel pour voir où se trouve notre destin, savoir où la réconciliation de l’humanité peut être accomplie. L’espace avec tous ses dangers nous semble à tous un domaine illimité pour une véritable coopération internationale. Vous nous avez ouvert la voie. Vous avez montré de la grandeur dans l’adversité. Veuillez agréer nos sincères remerciements à tous. C’est pourquoi, au nom du peuple français et du gouvernement français, dont l’admiration pour vous et vos collègues est illimitée, je vais maintenant prononcer les mots traditionnels. »

« Commandant James Lovell, au nom du Président de la République,  et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’honneur. » (A gauche en costume clair le sénateur Charles Mathias, à ses côtés l’Administrateur de la NASA Thomas O. Paine. A droite Marilyn Lovell.

Charles Lucet, ambassadeur de France aux Etats-Unis de 1965 à 1972.

« Oh mon Dieu, regardez-ça » ou le premier lever de Terre observé par des Hommes

Au moment où les astronautes d’Apollo 8 entament leur troisième orbite autour de la Lune, ils volent à reculons, tête en bas par rapport à la surface lunaire, le commandant Frank Borman manoeuvre alors pour circulariser leur orbite à une altitude voisine de 60 miles nautiques (111 km), puis effectue une rotation du vaisseau spatial changeant leur point de vue, tête en haut… Le vaisseau spatial vole désormais vers l’avant…

Les astronautes sont dès lors dans la lumière du soleil et William Anders continue de prendre des photos de la surface lunaire conformément au plan de vol.

Nous sommes le 24 décembre 1968 à 16h38 UTC lorsque soudain William Anders s’exclame  : « Oh mon Dieu. Regardez ce spectacle là-bas ! C’est la Terre qui se lève. Wouah comme c’est beau !» (A exactement 075:47:30 Mission Elapsed Time – Temps écoulé depuis le décollage)

William Anders regardait par le hublot n°5 lorsqu’il vit le lever de Terre.

 

 

 

 

 

 

A ce moment son appareil photo Hasselblad 500 EL est chargé avec un magasin contenant une pellicule noir et blanc… Voici la première photo d’un lever de Terre observé par un être humain…mais monochrome.

Réalisant qu’une photo couleur serait plus appropriée, il demande à ses coéquipiers de lui passer un magasin couleur, ce que James Lovell s’empresse de faire. Ce faisant, le spectacle n’est plus visible depuis le hublot 5 mais depuis le 4 et le 3. Anders se déplace alors vers le numéro 4  et prend deux photos. La première a été prise à exactement 075:48:39 sur une pellicule de type Ektachrome fabriquée par Kodak et la deuxième à 075:49:09 après une modification du temps d’exposition.

A ce moment là William Anders ne sait pas que cette photo AS8-14-2383HR qui sera intitulée « Lever de Terre » (Earthrise) sera listée par le magazine Life parmi les 100 photographies qui ont changé le monde (avec deux autres photos NASA*), qui ont constitué un tournant décisif dans notre expérience humaine, et par le magazine Time parmi les plus importantes images du XX ème siècle.

Le photographe Galen Rowell (1940-2002) a qualifié ce cliché comme « la photo environnementale la plus influente jamais prise. »

Le contraste saisissant entre la grisaille de la Lune, le noir de l’espace, et les couleurs de notre planète, comme on ne l’avait encore jamais vue, a profondémment marqué les esprits.

Cette photo est représentée la plupart du temps à l’horizontale (horizon de droite à gauche) alors que William Anders a précisé que de son point de vue, la scène était à la verticale… Ainsi…

Dans son autobiographie Frank Borman prétend que c’est lui qui a pris cette photo… En réalité il confond avec les photos qu’il a prise lors de la septième orbite lunaire… Photos AS08-14-2389 à 2396. D’ailleurs à 75:47:37 Borman plaisante en disant à l’adresse d’Anders : « Non ne prend pas cette photo, elle n’est pas programmée ! ».

J’utilise cette photo comme fond d’écran depuis près de 20 ans… Et je ne m’en lasse pas !

 

* Il s’agit de la photo de Buzz Aldrin sur la Lune prise par Neil Armstrong lors de la mission Apollo 11 et de celle prise avec le téléescope spatial Hubble intitulée « les pilliers de la création »…

Apollo 8 et la relativité générale

Lors de son tour d’Europe, avec sa femme et ses deux fils, du 2 au 21 février 1969, Frank Borman répétait souvent pour amuser la galerie, que ses coéquipiers d’Apollo 8 et lui-même méritaient des heures supplémentaires parce qu’ils avaient vieilli environ 300 microsecondes de plus que les habitants sur Terre.

Il se trouve que la NASA avait demandé au physicien Carroll Alley* (1927-2016) de l’Université du Maryland de calculer les phénomènes liés aux équations de la relativité générale formulées par Albert Einstein (1879-1955), auxquels seront soumis les astronautes. En effet, une horloge atomique qui s’éloigne de la Terre (de tout corps massif) prend de l’avance par rapport à celle qui reste sur la surface, du fait de la diminution du champ de gravitation; le temps s’écoule plus vite. La relativité prédit également qu’une horloge en mouvement ralentit par rapport à celle restée « immobile » au sol, impliquant cette fois que le temps s’écoule plus lentement (Paradoxe des jumeaux). Il convient donc de tenir compte de ces deux effets inverses !

Le Dr Carroll Alley en a ainsi conclu que la vitesse d’Apollo 8 est le facteur prédominant tant que le vaisseau se trouve à moins de 6 500 km de la Terre, jusqu’à cette distance le temps « ralenti », et les astronautes vieillissent moins rapidement que s’ils étaient restés sur Terre. Passé ces 6 500 km, les effets de la gravitation diminuent significativement et dès lors le temps à bord du vaisseau Apollo s’écoule plus rapidement que sur Terre. La différence entre les deux donne + 300 microsecondes.

En réalité les calculs d’Alley ne sont valables que pour William Anders qui effectuait là son premier vol, car en ce qui concerne Frank Borman et James Lovell il faut tenir compte du fait qu’ils ont effectué d’autres vols spatiaux, en orbite autour de la Terre. Ainsi les mêmes Borman et Lovell  à bord de Gemini VII ont passé deux semaines dans l’espace (du 4 au 18 décembre 1965), pendant lesquels le facteur prépondérant a bien évidemment été la vitesse, au cours de ce vol ils ont donc vieilli moins vite que les personnes sur Terre, de 400 microsecondes. James Lovell a également commandé la mission Gemini XII (du 11 au 15 novembre 1966) pendant laquelle il a rajeuni d’encore quelque 100 microsecondes.

En résumé, pour revenir à la boutade de Frank Borman, si William Anders a bien fait 300 microsecondes de travail supplémentaire, James Lovell et Frank Borman ont travaillé respectivement 200 et 100 microsecondes de moins que ce qui a été comptabilisé sur Terre, ils ont donc été trop payés par rapport à leur temps de travail effectif sur l’ensemble de leurs vols spatiaux !

 

* Il est le scientifique à l’origine des rétro réflecteurs déposés sur la Lune par les missions Apollo 11, 14 et 15, et toujours utilisés à ce jour.

 

Anecdote dans l’anecdote : Le système GPS (Global Positioning System) est l’application la plus connue de la relativité d’Einstein. Le GPS utilise une constellation de 32 satellites qui orbitent autour de la Terre à 20 200 kilomètres d’altitude, à une vitesse d’environ 14 000 km/h, pour calculer des centaines de millions de positions au sol chaque jour. Sachant qu’à cette altitude, la gravité terrestre est 17 fois moindre qu’au niveau du sol, au bout de 24 heures, une horloge atomique située à bord d’un satellite GPS aura 45 microsecondes d’avance sur la même horloge atomique au sol. La vitesse fait qu’une horloge en mouvement à 14 000 km/h ralentit légèrement, d’environ 7 microsecondes par jour. Il faut donc tenir compte de ces deux effets pour synchroniser les horloges à bord des satellites avec celles au sol pour corriger cette différence, soit + 45 microsecondes – 7 microsecondes = 38 microsecondes. Une erreur de synchronisation de 38 μs équivaut à une erreur de 10 km !

Buzzeroni

Lors de la première pause planifiée de sa deuxième sortie dans l’espace, en ce 13 novembre 1966, Buzz Aldrin (Diplômé de West Point) en profite pour déplier une affiche sur laquelle est inscrit « 11 Novembre. Jour des anciens combattants » (November, 11 Vets’ Day) et fait le commentaire suivant : « J’aimerais associer à cette pensée toutes les personnes sur Terre qui un jour, ont combattu, combattent, vont combattre pour la paix et la liberté ». Puis il lâche l’affiche dans l’espace. [Si la mission Gemini XII avait décollé en temps et en heure, le 9 novembre, la deuxième EVA aurait eu lieu précisément le 11 novembre.]
Après ce moment solennel, Aldrin sort une autre affiche, une petite surprise à l’attention de son commandant James Lovell (Diplômé d’Annapolis), il donne deux indices : « Ce message concerne un événement à venir » * et  « Il y a déjà eu un précédent, l’année dernière » **
 Je ne crois pas que Jim veuille le lire, aussi c’est moi qui vais le faire, haut et fort, afin que tout le monde puisse entendre : « Allez l’armée, à bas la Navy » (Go Army Beat Navy)
« Roger. A bas l’armée » répond William Anders le capcom. (Diplomé d’Annapolis avant d’entrer dans l’armée de l’air).
« Je savais qu’on n’avait pas le bon capcom ! »  plaisante Aldrin

 

 

En 1966 c’est l’armée qui remportera le match !

* A savoir le prochain match de football américain entre l’équipe de West Point (Armée de Terre), les Army Black Nights et celle d’Annapolis (Marine), les Navy Midshipmen.  A cette époque, le match avait lieu le premier samedi qui suit Thanksgiving.

 ** Aldrin fait bien sûr allusion à la pancarte « Beat Army » que Walter Schirra (Navy) avait apposé sur un des hublots de Gemini 6A à l’intention de Frank Borman (Army) dans Gemini 7, lors du premier rendez-vous de l’Histoire, entre deux vaisseaux spatiaux.

Au cours de la mission James Lovell appellera plusieurs fois Edwin « Buzz » Aldrin ; Buzzeroni…

Service irréprochable

Au moment de réintégrer le vaisseau spatial, après plus de deux heures dans le vide de l’espace, c’est la deuxième sortie d’Aldrin, James Lovell s’adresse à lui et lui demande :
« Tu peux passer un petit coup sur le pare-brise s’il te plaît ? »
Aldrin s’approche du hublot de son commandant et fait mine d’essuyer le pare brise.
Lovell continue : « Profites en pour vérifier le niveau d’huile ! »
Aldrin : « La pression des pneus est bonne ! »