Apollo 1, la NASA et sa gestion de la communication de l’accident

Le vendredi 27 janvier 1967, à 18 h 31 heure de Floride, lors d’une simulation sur le pas de tir en condition réelle en vue de la mission Apollo 1.Virgil Grissom 41 ans, Edward White 37 ans et Roger Chaffee 32 ans, périssent asphyxiés.

Le feu s’est déclaré dans leur vaisseau spatial baigné par une atmosphère 100% oxygène, à une pression de 1103,16 hPa. Au niveau de la mer, la pression moyenne est de 1 013,25 hPa).

Ce tragique accident a stupéfait les américains, et a pris au dépourvu une NASA qui considérait ce test de routine comme non dangereux. La NASA avait anticipé des incidents dans l’espace ou lors du lancement, mais le service des relations publiques de l’agence spatiale n’avait jamais envisagé un accident mortel lors d’une simulation au sol.

Voilà qu’après neuf ans d’existence, la NASA va se trouver sous le feu nourri des médias et surtout du Congrès. L’accident fera la une de la presse écrite et sera le sujet principal des radios et journaux télévisés.

Bien que la NASA désigne aussitôt une commission d’enquête, qui créera 21 groupes de travail impliquant pas moins de 1 500 personnes, les comités dédiés à l’espace des deux chambres du Congrès, le Sénat et la Chambre des Représentants, décident de leur côté, de lancer également leurs propres investigations…

Aussitôt après l’accident, la NASA ordonne un black-out, aucune information n’est divulguée. Il faudra attendre 1 heure et 20 minutes avant le premier communiqué, qui évoque une perte humaine, alors qu’en réalité les trois astronautes ont péri. La NASA ne révélera le décès des trois astronautes qu’à 20 h 30, soit deux heures après les faits…

Il existe une excellente raison à cette temporisation, Betty Grissom (1917-2018) était introuvable, elle faisait des courses, et la NASA ne voulait pas qu’elle apprenne la mort de son mari à la radio… 45 minutes après avoir « localisé » Betty Grissom toute l’horrible vérité fut enfin dévoilée…

Tout le monde avait encore en mémoire la manière dont Faith Freeman avait appris la mort de son mari Theodore, tué dans le crash de son T-38 ; par un « journaliste » qui s’était présenté à son domicile. Il était hors de question que cela se reproduise !

Il n’empêche que l’annonce tardive de la NASA, pour protéger les familles, suscitera la suspicion et donnera l’impression que la NASA veut cacher quelque chose. Dès lors les médias auront une posture de défiance essayant de trouver l’information où ils le peuvent, ouvrant la porte aux plus folles rumeurs…

La NASA fit également preuve d’une incroyable maladresse en donnant des informations contradictoires ; le soir même, le général Samuel Phillips (1921-1990), directeur du programme Apollo précisa que le vaisseau spatial fonctionnait sur son propre système d’alimentation, le jour suivant des officiels du « Cap Kennedy » assurèrent que le vaisseau était branché sur une source d’énergie externe.

Bien que ce détail n’ait aucun lien avec l’accident, les observateurs en conclurent une fois de plus que la NASA voulait cacher quelque chose, ou ne savait pas très bien ce qu’elle faisait…

La NASA déclara également que les astronautes avaient péri assis dans leurs sièges sans avoir eu le temps de dire quoi que ce soit, une mort instantanée…

Puis le lendemain avoua que les derniers mots prononcés par un astronaute non identifié sont : « Feu dans le vaisseau spatial ». Or quatre jours après la tragédie, le 31 janvier 1967, le New York Times sous la plume de l’excellent journaliste John Noble Wilford (1933- ), publie un article qui vient contredire cette affirmation. Deux astronautes se sont détachés et ont essayé d’ouvrir l’écoutille, par ailleurs la dernière supplique prononcée est : « Nous brûlons, sortez-nous de là ! », puis des râles.

En réalité il s’est écoulé 16 longues secondes entre la première annonce faisant état d’un feu dans le cockpit et le décès des astronautes, après plusieurs appels à l’aide.

Contrairement à ce qu’a prétendu initialement la NASA, les trois astronautes se sont vus mourir. Cet article parait le jour même des funérailles des trois astronautes.

Pourtant, ne pas révéler ce genre de détails sordides était de toute évidence destiné à protéger les familles, la NASA a certainement cru bien faire.

Le soir de l’accident, l’administrateur de la NASA James Webb (1906-1992) rencontre le président des Etats-Unis, Lyndon Johnson (1908-1973) pour le convaincre de laisser l’agence spatiale constituer sa propre commission d’enquête, cela permettrait selon lui, de prendre les mesures correctives au fur et à mesure de l’évolution des investigations, et gagner ainsi un temps précieux.

Ce faisant la NASA fut de nouveau vivement critiquée, n’y a-t-il pas là un fâcheux conflit d’intérêt ? Aussitôt la commission d’enquête dirigée par Floyd Thompson (1898-1976), le Directeur du Langley Research Center, constituée, la NASA ordonna de nouveau un black-out total sur les informations concernant l’accident, ce, jusqu’à la conclusion de l’enquête.

A nouveau les médias et le public s’interrogèrent : la vérité sera-t-elle jamais connue ? Les conclusions de l’enquête seront-elles dignes de foi ? Comment peut-on s’attendre à une enquête impartiale lorsque l’on est à la fois juge et partie ?

Sous la pression des médias et du Congrès la NASA finit par obtempérer et donner des informations, notamment en autorisant un seul journaliste spécialisé, George F. Alexander (1934- ) d’Aviation Week, à observer le vaisseau spatial carbonisé, qui sera désassemblé en 1 261 « morceaux » dont on prendra 3 400 photos.

On y trouvera une douille oubliée par un technicien. La NASA fut également sommée de transmettre les informations au fur et à mesure du déroulement de l’enquête. Lors de leur rencontre du 27 janvier, James Webb avait promis au président Johnson, de fournir à la Maison-Blanche et aux Comités du Sénat et de la Chambre des Représentants qui valident le budget de l’agence spatiale, un rapport hebdomadaire sur le déroulement de l’enquête…

Alors que la commission d’enquête diligentée par le Sénat et présidée par le sénateur démocrate du Nouveau-Mexique, Clinton Anderson (1895-1975) avance dans ses investigations, elle convoque les responsables de la NASA pour audition. La Chambre des Représentants quant à elle attendra les conclusions de la commission d’enquête de la NASA pour commencer ses premières auditions…

La commission du Sénat découvre que North American Aviation (NAA) et la NASA sont coupable de très graves négligences. Ainsi en 1965 Samuel Phillips, le directeur du programme Apollo avait demandé un audit du contractant principal du vaisseau spatial Apollo. Le rapport fut extrêmement critique envers ce dernier puisqu’il était même envisagé de le remplacer. Phillips envoya au président de la société, John Leland « Lee » Atwood (1904-1999), une lettre au ton incendiaire (!) à laquelle il ne joignit pas moins de 20 pages de doléances.

Il faut savoir que les contrats de North American représentent à ce moment-là environ 25% du budget de la NASA (vaisseau spatial Apollo, deuxième étage de la Saturn V, et à travers sa filiale Rocketdyne, les moteurs H1, J2, F1…).

North American qui espérait également décrocher le contrat du LM fut extrêmement remontée lorsqu’il fut attribué à Grumman. 60% du chiffre d’affaire annuel de NAA provient de contrats avec la NASA, soit quelque 110 millions de dollars par mois. (828 millions en dollars constants.)

Lors d’une audition devant le Sénat, le 27 février, le Représentant démocrate du 20e district de l’état de New-York, William F. Ryan (1922-1972) et le sénateur démocrate du Minnesota, Walter Mondale (1928- ) évoquèrent ce « rapport Phillips » ; les responsables de la NASA firent la grossière erreur de nier l’existence de ce document. C’est le journaliste scientifique d’ABC, Jules Bergman (1929-1987), qui informa Mondale de l’existence de ce document…

Interrogé et mis en demeure, Atwood répondit de manière très évasive, il finit par concéder qu’il en avait entendu parler mais qu’il n’en avait jamais eu une copie entre les mains. Un mensonge éhonté. James Webb et George Mueller (1918-2015) l’administrateur adjoint du Bureau des vols spatiaux habités, nièrent également d’avoir jamais eu connaissance de ce rapport. Pire John Atwood et la NASA tentèrent d’escamoter toutes les copies du document.

Entre temps, le 31 mars la commission termine son enquête, le 5 avril, le « Apollo 204 Review Board » remet son rapport à l’administrateur de la NASA, James Webb, et le 9 avril 1967, il est transmis au Congrès et aux médias.

Un rapport de 3 000 pages divisé en 13 parties.

(De g. à d.) Dr. Robert C. Seamans, Administrateur adjoint de la NASA, James E. Webb, Administrateur de la NASA, Dr. George E. Mueller, Administrateur Associé pour les vols spatiaux habités, et le général Samuel C. Phillips, Directeur du programme Apollo. Sur le banc des témoins, devant le Comité sur l’Aéronautique et les Sciences Spatiales présidé par le sénateur Clinton Anderson, lors des auditions sur l’accident d’Apollo 1.

Le 11 avril la Commission sur la Science et l’Astronautique de la chambre des représentants (House Committee on Science and Astronautics) présidée par Olin Teague (1910-1981), Représentant du 6e district du Texas, ardent supporter du programme spatial, commence ses auditions.

Des auditions au cours desquelles un certain Donald Rumsfeld (1932 – ) Représentant républicain du 13e district de l’Illinois se montra particulièrement acerbe envers James Webb, Robert Seamans (1918-2008) l’administrateur adjoint de la NASA, et Maxime Faget (1921-2004) directeur du bureau Etude et Développement du Centre des Vaisseaux Spatiaux Habités (Manned Spacecraft Center) près de Houston au Texas. Rumsfeld critiquant à son tour la composition de la commission d’enquête de la NASA : quelle crédibilité peut-on accorder aux conclusions d’ingénieurs qui enquêtent sur des problèmes dont ils sont eux-mêmes responsables ? Il ne s’agit que d’une vaste mascarade !

Une deuxième circonstance troublante fut également révélée…  Lors de l’appel d’offre pour le développement du vaisseau spatial Apollo, la proposition de la firme Martin-Marietta avait été jugée techniquement supérieure à celle de North American Aviation, et pourtant au final Webb, Hugh Dryden (1898-1965) alors administrateur adjoint de la NASA, et Seamans alors administrateur associé, choisiront de ne pas suivre les recommandations de la commission ad hoc (source evaluation board), et retiendront NAA. La raison invoquée est que Martin-Marietta n’avait pas d’expérience récente dans la construction d’avions.

Pourtant, là encore, Webb a menti devant le congrès, en prétendant que NAA avait fait la meilleur offre… On découvrira plus tard que Webb avait des accointances avec le sénateur de l’Oklahoma James Kerr (1896-1963), qui depuis 1961 préside le Comité du sénat sur l’Aéronautique et les Sciences Spatiales (United States Senate Committee on Aeronautical and Space Sciences).

Ce dernier avait lui-même d’influents amis, les très controversés Robert Baker (1928-2017) secrétaire et conseiller du Président Johnson, et Fred Black (1913-1993) conseiller de Johnson et accessoirement le responsable d’un groupe de pression (lobbyiste) travaillant pour North American, qui le payait la bagatelle de 14 000 dollars par mois… (118 000 USD en monnaie constante). Le parcours de ces deux personnages est extrêmement intéressant mais n’entre pas dans le cadre de notre propos.

Webb qui fut notamment sous-secrétaire d’état sous la présidence de Harry Truman (1884-1972) a travaillé en tant que directeur pour la compagnie pétrolière créée par James Kerr, la Kerr-McGee Oil Industries, Incorporated, et avait gagné beaucoup d’argent en faisant de fructueux investissements, il avait également travaillé pour McDonnell Aircraft le contractant principal des vaisseaux Mercury et Gemini.

Une enquête révélera que James Webb était millionnaire. Son nom comme administrateur de la NASA fut suggéré par Kerr lui-même lorsqu’il fallut remplacer Keith Glennan (1905-1995) après l’élection de John Kennedy (1917-1963).

Rien ne put jamais être prouvé, et rien ne fut retenu contre James Webb concernant la manière dont NAA avait obtenu le contrat, car on retrouva effectivement dans le dossier d’évaluation une note répertoriant les avions construits par les deux sociétés… Cela dit, qui aurait pu rivaliser avec le constructeur du fabuleux X-15 ?

Toujours est-il que l’offre originale de NAA prévoyait en 1961 que le vaisseau spatial Apollo (CSM pour Command and Service Module) serait prêt début 1964 pour la somme de 400 millions de dollars de l’époque, et que l’étage de la Saturn V serait construit pour 140 millions de dollars.

18 mois plus tard le coût du vaisseau est passé à 1 milliard de dollars et sa livraison reportée à la fin de l’année 1964… En 1963 NAA dû admettre que ses prévisions étaient irréalistes, le programme prenait deux semaines de retard tous les mois… En 1965 les relations entre la NASA et NAA se sont extrêmement dégradées. La NASA estimera que le S-II a coûté 1 656 600 000 dollars et le vaisseau spatial Apollo 3 645 6000 000 dollars. Respectivement 12 fois et 9 fois plus que prévu ! 

Entre temps, James Webb et Samuel Phillips tentèrent de persuader Olin Teague, le président du Committee of Science and Astronautics de la Chambre des Représentants d’empêcher de rendre ledit « rapport Phillips » public.

Le 30 avril, William Ryan qui a pu se procurer une copie du rapport, tient une conférence de presse et le rend public.

Le 9 mai lorsque le sénateur Mondale repose la question sur l’existence d’un rapport Phillips, les responsables de la NASA ne purent qu’admettre qu’en effet Phillips avait critiqué la manière de travailler de North American Aviation en 1965, mais arguèrent pour leur défense qu’il n’avait rédigé aucun rapport, il n’avait fait qu’envoyer une lettre à John « Lee » Atwood à laquelle il avait joint quelques pages de remarques.

Walter Mondale dénonça alors une vile manœuvre et une « valse sémantique » quelque peu déplacée. Peu importe que Phillips appelle ses commentaires « rapport », « document » ou « lettre ». Phillips continua à nier le fait qu’il ait produit un rapport.

James Webb tenta de prendre fait et cause pour le directeur du programme Apollo en essayant de faire une distinction légale entre rapport et note et sur le fait qu’une société n’a pas l’obligation de rendre public des documents sur lesquels figurent des informations confidentielles.

Ni le Congrès ni la presse ne furent dupe de cette maladroite et désespérée stratégie de défense.  Dès lors l’acronyme de NASA devint dans les médias Never A Straight Answer (jamais une réponse franche).

Tous ces mensonges ternirent l’image de Webb et de la NASA. Essayant de faire oublier « l’incendie», l’agence spatiale multiplia les annonces concernant le prochain vol Apollo début 1968 et une tentative d’atterrissage sur la Lune dès 1969.

Le New York Times blâma la NASA pour ses faux-fuyants, et mit en cause sa compétence pour diriger et superviser un programme aussi complexe qu’Apollo. Certains demandèrent même la constitution d’une commission d’enquête présidentielle pour évaluer la NASA. Le Représentant républicain du 3e district de l’Iowa Harold Gross (1899-1987) suggéra de virer Webb.

Frank Borman membre de la commission d’enquête représentant les astronautes (le premier choix fut Walter Schirra.) fit des dépositions décisives, le message est très clair, les astronautes font confiance à la NASA, alors pourquoi pas le Congrès ?

Les conclusions de la commission d’enquête de la NASA rejettent la faute principalement sur North American Aviation, la société ne s’en remettra pas et est rapidement absorbée par la Rockwell Standard Corporation qui propose le rachat avant même la publication du rapport d’enquête, le cours des actions ayant dégringolé, NAA est au bord de la faillite.

Les causes exactes de l’incendie ne furent jamais découvertes, uniquement les facteurs aggravants… NAA eut même l’indélicatesse de sous-entendre que c’est peut-être Virgil Grissom qui aurait malencontreusement piétiné les fils électriques sous son siège, dénudant l’un d’eux… La réputation de la NASA fut également durablement entachée, non pas à cause de l’accident, mais en raison de la manière dont la crise fut gérée…  Depuis, l’historiographie du programme Apollo présente cet accident comme le point de départ d’une prise de conscience, d’une remise en question, qui aurait permis au final la réussite du programme Apollo…

La « mise en conformité » du vaisseau spatial alourdira la facture de quelque 400 millions de dollars de l’époque

Il faut savoir qu’en juin-juillet 1966 la société Grumman Aerospace qui développe le module lunaire, fut l’objet d’un audit similaire, (NASA Management Review Team) dirigée par Wesley Hjornevik, directeur du service administratif du Manned Spacecraft Center. Le rapport Hjornevik tira les mêmes conclusions et fut tout aussi critique, et pour exactement les mêmes raisons, que le rapport Phillips.

Il est ironique de noter que le directeur de la Division Espace de North American Aviation, Harrison Storms (1915-1992) fut limogé et remplacé par William Bergen (1915-1987) ancien directeur de la société Martin Marietta battue par NAA pour l’obtention du contrat du CSM Apollo en 1962.

L’accident d’ Apollo 1 eut des répercussions encore plus importantes car il marque la fin de la fragile coalition politique qui a réussi à soutenir financièrement le programme Apollo depuis 1961. Les mensonges de James Webb et les soupçons de favoritisme ont terni son image et celle de la NASA, toutefois, en rejetant une grande partie des déficiences sur NAA il a permis à la NASA de s’en tirer à bon compte. Webb quittera la NASA l’année suivante…


Si la NASA avait communiqué de manière transparente, rapidement, ce tragique accident n’aurait jamais eu de telles conséquences pour sa crédibilité, car dès lors le Congrès n’accorda plus sa confiance à l’agence spatiale, et cette dernière ne fut plus à même d’obtenir le financement et les moyens dont elle prétendait avoir besoin. Cette nouvelle donne aura des conséquences à long terme, car cette période correspond très exactement au moment où la NASA doit obtenir les fonds pour le Apollo Applications Program (AAP), qui doit succéder au programme Apollo.     

Comment intégrer Apollo 1 dans la séquence des missions Apollo

Après l’embrasement éclair de la capsule 012 le 27 janvier 1967, lors d’un test au sol, moins d’un mois avant le décollage prévu de la mission Apollo 1, qui a coûté la vie à Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee, les veuves des trois astronautes ont demandé à la NASA de garder l’appellation Apollo 1 pour que personne n’oublie jamais le sacrifice ultime de ces trois hommes pour la conquête de l’espace.  

Le Module de Commande 012 arrive au Centre Spatial Kennedy le 26 août 1966.

Donner un nom à une mission qui n’a jamais eu lieu pose un problème pour la dénomination des futures missions Apollo, chaque mission devant pouvoir être chronologiquement identifiée… Dans le jargon de la NASA trois vols de la Saturn IB ont déjà eu lieu, AS-201, AS-202, AS-203 (AS=Apollo/Saturn ; 2=Saturn 1B (1 = Saturn I, 5 = Saturn V) ; et deux ordinaux, qui permettent d’indiquer la position dans la série des vols…  Comme Apollo 1 devait être la quatrième mission du programme Apollo Saturn lancée par une fusée Saturn 1B elle était également identifiée en tant que AS-204. Voilà pour la théorie…

Comment insérer Apollo 1 dans la séquence des missions pour garder une certaine cohérence qui n’en avait déjà plus trop, puisque AS-203 (5 juillet 1966) a été lancé avant AS-202 (25 août 1966)…

Dans une lettre à George Müller (alors directeur du bureau des vols spatiaux habités – OMSF pour Office of Manned Space Flight) en date du 30 mars 1967, George Low (alors directeur adjoint du Manned Spacecraft Center près de Houston) lui fait part de deux suggestions, qui tiennent compte de cet impératif.

Il s’agit, soit, de considérer les missions AS-201, 202, and 203 comme des missions imputables à la Saturn I (sans faire de différenciations avec la 1B), réserver l’appellation Apollo 1 pour le vaisseau spatial 012, et nommer les vols suivants Apollo 2, Apollo 3, etc.

Ou bien, appeler le prochain vol Apollo 4, mais utiliser une nomenclature un peu différente pour les missions déjà réalisées. Garder l’appellation Apollo 1 pour le vaisseau spatial 012 et ensuite pour des considérations historiques appeler la mission AS-201, Apollo 1-A ; AS-202, Apollo 2 ; AS-203, Apollo 3…

Dans un mémorandum daté du 3 avril 1967, les différents centres spatiaux, les contractants et le service des relations publiques de la NASA sont informés que le Comité qui entérine l’appellation des missions spatiales, approuve les recommandations du OMSF. C’est ainsi que le 24 avril 1967 le Bureau des Vols Spatiaux Habités confirme que AS-204 sera officiellement enregistré en tant que : « Apollo 1, premier vol habité du programme Apollo Saturn – qui a échoué lors d’un test au sol – « . Que les vols AS-201, AS-202, and AS-203 ne seront pas modifiés dans la séquence des vols Apollo, et que la prochaine mission sera Apollo 4, le premier vol inhabité de la Saturne V (AS-501).

Afin de compliquer encore un peu les choses, pour la mission Apollo 5, c’est la Saturne IB de la mission Apollo 1, AS-204, indemne après l’accident, qui sera utilisée.

Puis nous avons Apollo 6 (AS-502) et Apollo 7 le premier vol habité réussi du programme Apollo (AS-205)…

On peut indifféremment utiliser AS ou SA, le centre spatial de Houston préférait mettre le « Apollo » avant « Saturn » (AS), le centre spatial Marshall qui avait conçu le lanceur mettait « Saturn » avant « Apollo » (SA) !  

La numérotation des missions Skylab connaîtra également des vicissitudes, et que dire de celle des missions de la navette spatiale, un véritable imbroglio, évoqué ici.

Finalement, quelle importance, l’essentiel étant que Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee soient identifiés à une mission, afin que le souvenir de leur sacrifice ultime ne puisse jamais être oublié.

L’emblème d’Apollo 1, que les astronautes portaient lors des entraînements, revisité par les artistes Jorge Cartes et Tim Gagnon. Remarquable travail et magnifique hommage.

Le Club de Presse de la Vitesse de Libération (Escape Velocity Press Club)

Des journalistes qui couvraient le programme spatial américain, et les membres des relations publiques de la NASA avaient créé l’Escape Velocity Press Club un club de presse très privé, que l’on intégrait sur invitation uniquement.

Créé au début du programme Gemini pour circonvenir les lois très surprenantes sur l’alcool, qui ont cours au Texas. Le Club de Presse de la Vitesse de Libération* se réunissait dans les salles de réunion des hôtels de Houston, lors des mission spatiales.

La carte de membre de Fred Cambria, journaliste de CBS, signée par le président du club, James Schefter.

Dans les mois qui ont suivi l’accident d’Apollo 1, sans aucune mission spatiale à couvrir, après la frénésie qui a marqué le programme Gemini, 10 missions en 20 mois ( entre le 23 mars 1965 et le 15 novembre 1966) les journalistes se sont trouvés sans rien à dire, hormis ressasser le tragique accident qui a coûté la vie aux trois astronautes d’Apollo 1.

Le moral de tous est au plus bas. Alan Shepard alors chef du bureau des astronautes, avait déclaré récemment :  « Il est temps d’arrêter de se morfondre. Ça suffit comme ça. Il faut retrouver le moral, et faire en sorte de renvoyer nos culs dans l’espace. »

C’est ainsi que James Schefter, le président du Club, (Journaliste pour le Houston Chronicle et Time-Life, il a couvert le programme spatial de 1963 à 1973) et Robert Button (Chargé des relations publiques de la NASA, affecté au bureau des astronautes) vont voir Shepard, pour lui proposer une idée.

Ils souhaitent organiser un gala en l’honneur du sixième anniversaire de son vol Mercury. il s’agit là du parfait prétexte pour faire la fête. Bien que n’appréciant pas particulièrement la presse, Shepard reconnut immédiatement le bien fondé d’associer son nom, à un événement susceptible de motiver une communauté qui avait clairement le cafard…

Alan Shepard fait un discours (devant lui, un sac de charbon de bois de la marque Royal Oak). Une petite blague à ses dépens…

Le gala se tint le samedi 6 mai 1967 dans la salle de bal de l’Hôtel Nassau Bay, juste en face de l’entrée principale du centre des vols spatiaux habités. Plus de 500 personnes voulurent y assister, alors que la salle ne pouvait en contenir que 300. Les choix furent parfois douloureux…

Jim Schefter fit office de maître de cérémonie. Il y avait notamment Robert Gilruth, le directeur du centre des vols spatiaux habités, Wernher von Braun le directeur du centre spatial Marshall, les six astronautes Mercury, les veuves des astronautes d’Apollo 1 Betty Grissom, Patricia White et Martha Chaffee…

C’est lors de ce gala que fut projeté le film humoristique concocté notamment par Walter Schirra, intitulé : « Astronaut Hero, or, How To Succeed In Business Without Really Flying…Much.« , qui se moquait gentiment de l’invité d’honneur, Alan Shepard.

(De g. à d.) Richard Gordon, Charles Conrad, John Young, Thomas Stafford forment le groupe « The Fearsome Foursome » (Le redoutable quatuor). Parodiant deux chansons de Broadway avec des paroles réécrites à la « gloire » de Shepard…
Betty Grissom debout, à gauche Robert Button, debout également Wernher von Braun, de dos, Paul Haney.
Wernher von Braun, au fond à droite John Glenn.

Ce gala s’avèrera être une parfaite réussite, l’événement social de l’année, de nature à redonner de l’énergie et de l’enthousiasme à tout le monde. Il était temps de se remettre au travail afin d’atteindre l’objectif du président Kennedy… Ce sera chose faite deux ans plus tard !

* La vitesse de libération est la vitesse minimale que doit atteindre un objet pour échapper définitivement à l’attraction gravitationnelle d’un astre et s’en éloigner indéfiniment.