Quand l’improbable devient réalité

En 1949, dans le cadre de ses quatre années d’études passées à l’Académie Navale d’Annapolis (de 1948, l’année où son père est décédé d’un cancer, à 1952), Thomas Stafford effectue une mission sur l’USS Missouri (BB-63), un cuirassé de classe Iowa, [en service de 1944 à 1998, sur lequel ont été signés les actes de capitulation du Japon en 1945], en même temps qu’un autre Aspirant, un certain John Young. Ils sont affectés sur la même tourelle double de 127 mm. A 19 ans, Stafford et Young, qui n’ont qu’une semaine d’écart, s’entendent très bien. (Stafford est né le 17 septembre 1930 et Young le 24 septembre 1930).

Thomas Stafford se souvient : « Nous aurions été plié de rire, si quelqu’un nous avait dit alors, qu’un jour nous serions astronautes, et que nous volerions autour de la Lune ensemble. »

 

La chevauchée fantastique de John Llewellyn

John Stanley « Star » Llewellyn, le contrôleur de vol de la tranchée, le « retro »(retrofire officer) de légende, ancien de la mythique 1re Division des Marines, exténué par des heures de simulations éprouvantes la veille, se réveille au matin et s’aperçoit qu’il est très en retard, une panne classique d’oreiller. Il s’habille en vitesse, prend sa Triumph TR3, et fonce pied au plancher vers le Centre de Contrôle des Missions. Lorsqu’il arrive sur le parking, impossible de trouver une place, il fait le tour une fois, deux fois, puis n’y tenant plus, remonte l’allée, traverse la pelouse, franchit une bordure, et se gare juste à côté de l’entrée du bâtiment 30.  Montrant son badge à l’entrée, il se précipite vers la salle de contrôle et s’installe à sa console en grommelant.

A l’extérieur, les agents de sécurité entourent la voiture et recherchent son propriétaire.

Les directeurs de vol, Glynn Lunney et John Hodges, lassés de ses frasques à répétition (il avait notamment failli en venir aux mains avec Alan Shepard) décident de lui confisquer le laissez-passer pour sa voiture. Llewellyn demande alors à Eugene Kranz, son partenaire de judo, d’intercéder en sa faveur. John Hodge reste ferme et avec son accent britannique lui répond : « Gene, le temps est venu de donner une bonne leçon à Llewellyn. Faire le trajet à pied de l’entrée principale juqu’ici, ramollira un peu cette tête de mule. »

La distance à parcourir avoisinant le kilomètre et demi, John Llewellyn eut une idée. Une alternative non prévue par le règlement, en ce deuxième semestre de 1965…

C’est ainsi que le lendemain, il gare sa voiture et son van (remorque pour chevaux) sur le parking de l’hôtel Nassau Bay, face à l’entrée principale du centre. Montant sur son cheval, tenant sa serviette en cuir d’une main, il présente son badge aux gardes médusés, c’est au galop qu’il parcourt le chemin jusqu’au bâtiment du centre de contrôle… En véritable  « Space Cow-boy »…

Pendant la semaine qu’a duré la suspension, on savait quand Llewelyn était là… Son cheval était attaché aux rateliers à vélos, ou à un panneau de signalisation indiquant « stationnement interdit » !

Accoudés sur la console : (de g. à d.) Philip Shaffer (1936-2007) et John Llewellyn (1931-2012). 16 avril 1970.

Les astronautes de la mission Apollo-Soyouz ont frôlé la catastrophe

Jusque-là, la mission Apollo-Soyouz s’est déroulée sans anicroche, il est temps de revenir sur Terre. Le CapCom Robert Crippen annonce aux astronautes les conditions météo de la zone de récupération prévue :  visibilité à 16 km, vents à 36 km/h, plafond nuageux à 600 mètres, et hauteur des vagues à 1,1 mètres. La désorbitation intervient  à 15:37 heure de Houston, six minutes plus tard le module de service est largué, le module de commande entame seul la plongée dans l’atmosphère…  Vance Brand est dans le siège gauche, Thomas Stafford au centre et Donald « Deke » Slayton à droite. L’ordinateur de bord effectue quelques corrections de trajectoire, en déclenchant les moteurs d’attitude (reaction control thrusters).

A environ 25 km d’altitude Stafford doit neutraliser ces moteurs qui utilisent un carburant très toxique, le peroxyde d’azote.

A quelque 15 km d’altitude, les parachutes se déploient, et un « évent » s’ouvre, permettant à l’air frais de l’extérieur de pénétrer dans la cabine. Normalement c’est comme ça que cela aurait dû se passer, mais ce ne fut pas le cas… Il s’en est fallu de très peu pour que l’équipage ne survive pas à l’amerrissage…

Dans leurs comptes rendus respectifs, les astronautes ne purent affirmer clairement qui a fait, ou qui n’a pas fait quoi. Toujours est-t-il qu’un bruit strident dans leurs écouteurs les a distrait. Stafford n’a pas actionné le commutateur permettant de désactiver les moteurs d’orientation. Le bruit ne leur permettait pas de communiquer normalement entre eux, ni avec le Centre de Contrôle. Il fallait crier fort pour se faire entendre dans la cabine. Stafford déclarera : « Soit c’est le bruit qui n’a pas permis à Vance ou Deke de m’entendre, ou alors j’ai été distrait, et je n’ai pas demandé à ce que cela soit fait. »

Quinze kilomètres au-dessus du Pacifique, les parachutes se déploient comme prévu, la valve de ventilation s’ouvre bien, mais au lieu de laisser entrer de l’air frais c’est du peroxyde d’azote qui pénètre dans la cabine, éjecté par les moteurs d’attitude. Il se trouve malheureusement que l’orifice de ventilation est situé juste sous les moteurs.

Quand les astronautes aperçoivent le nuage jaune-brun et sentent l’odeur âcre et piquante, ils savent aussitôt de quoi il s’agit. Le peroxyde d’azote est l’un des produits les plus toxiques et corrosifs employés dans les vols spatiaux habités. Si inhalé à une concentration de 400 parties par million (ppm), il est mortel.

Très vite, Stafford actionne les boutons permettant de couper l’arrivée de carburant des propulseurs, mais comme il en reste dans les conduites le déversement continue encore un temps… Le gaz commence à produire ses effets, irritant les yeux, la peau du visage et des mains, les muqueuses du nez, de la bouche et de la gorge… Ils toussent, s’étouffent…

Pendant ce temps le module de commande heurte l’eau, à 16:18 heure de Houston, et se stabilise en position renversée (stable 2 position) bouclier ablatif vers le haut, les astronautes sont suspendus, retenus dans leur siège uniquement par les sangles.  Vance Brand assis le plus près de la valve d’aération, perd conscience, les poings fermés. Slayton est pris de nausées, aussitôt Stafford, qui semble mieux résister que les autres, s’extirpe de son siège et saisit trois masques à oxygène. Il en applique un sur le visage de Brand qui reprend conscience au bout de quelques secondes. Munis de ces masques les astronautes parviennent à actionner le gonflage des ballons qui permettent de redresser le vaisseau spatial, et ouvrent complètement la valve d’aération , l’afflux d’air dissipe très vite les résidus toxiques.

Quelques minutes plus tard les hommes-grenouilles sécurisent le vaisseau spatial et les astronautes se retrouvent très vite en sécurité dans l’hélicoptère de récupération, toujours sujets à des quintes de toux, mais il se sentent beaucoup mieux… Ils appontent sur le navire d’assaut amphibie porte-hélicoptères, USS New Orleans (LPH-11).

Curieusement, au lieu d’immédiatement faire part de cet incident aux médecins, ils ne disent mot. C’est uniquement lors de la conférence de presse sur le pont du navire, alors qu’ils parlent avec le président des Etats-Unis, Gérald Ford, que les astronautes font état des dernières minutes difficiles de la mission. Dès que le médecin chef de la NASA, Arnauld Nicogossian, entend parler du peroxyde d’azote, il met un terme à la conférence de presse et dirige très rapidement les trois astronautes vers l’infirmerie du USS New Orleans. On leur injecte de la cortisone pour atténuer l’inflammation des tissus pulmonaires. Lors du transfert par hélicoptère ils se sentaient bien, mais au bout de trois quart d’heures ils présentent déjà les symptômes d’une pneumonie aigüe…  Alors que sur la première radiographie, les poumons apparaissent normaux le lendemain ils sont complètement blancs. Un cas classique d’infiltration, une accumulation de substance anormale dans l’organisme. Très vite les trois astronautes sont transférés au Tripler Army Medical Center à Honolulu, où ils resteront hospitalisés deux semaines. Les médecins détermineront qu’ils ont inhalé 300 ppm de peroxyde d’azote. Si Stafford n’avait pas réagi comme il l’a fait, en appliquant les masques, ils auraient succombés en quelques minutes !

Les trois astronautes sur le USS New Orleans, peu avant leur évacuation vers l’infirmerie. Assis de g. à d. : Thomas Stafford, Donald Slayton, Vance Brand.

Lors des examens médicaux, il sera découvert une lésion pré cancéreuse sur l’un des poumons de Donald Slayton. Heureusement elle s’avèrera bénigne. Il se trouve qu’elle apparaissait déjà sur une radiographie effectuée avant le vol, mais n’avait pas été décelée. Si elle l’avait été, il aurait à nouveau été interdit de vol, ce qui aurait vraiment été le comble de la malchance !

Erich Warsitz et le missile V2

Avec l’argent gagné comme pilote d’essai, notamment à Peenemünde, Erich Warsitz fonde une société, Warsitz Werke (Usine Warsitz) spécialisé dans la production de divers matériels de haute précision. Proche ami de Wernher Von Braun, il fut amené à produire des éléments de la fusée A4. Le ministère de l’armement et de la production de guerre, dirigé par Albert Speer, lui confiera des contrats pour la production en série de clapets et de pièces de la chambre de combustion du missile V2.

Les astronautes d’Apollo 11 sont à Paris

Dans le cadre du « GIANTSTEP-APOLLO 11 Presidential Goodwill Tour », les astronautes d’Apollo 11 effectuent une tournée mondiale, du 29 septembre au 5 novembre 1969, au cours de laquelle ils visiteront 27 villes étrangères dans 23 pays…

Le mercredi 8 octobre les astronautes d’Apollo 11 et leurs épouses arrivent en France, le matin même ils étaient à Madrid, en Espagne.

Pourquoi Paris ? Un élément de réponse dans ce message confidentiel émanant de l’ambassade des Etats-Unis à Paris, au Secrétaire d’Etat (équivalent du Ministre des Affaires Etrangères) :

La visite des astronautes pourrait être un facteur décisif pour s’attirer la faveur des intellectuels fançais, dont les doutes, pour ne pas parler d’hostilité, et le sentiment de supériorité envers les Etats-Unis, nous ont causés des problèmes sérieux dans le passé… Nous sommes convaincus que cette visite serait bien plus efficace que les opérations de relations publiques habituelles, car ces hommes sont considérés en ce moment comme des héros supranationaux dont les exploits ont touché toute l’humanité, exceptés Picasso et Marcuse.

Pablo Picasso (1881-1973) qui résidait en France avait déclaré que l’Homme sur la Lune ne signifiait rien pour lui, il s’en fichait royalement – Et le philosophe Herbert Marcuse (1898-1979) qui, interrogé au lendemain du 21 juillet, alors qu’il était en vacances sur la Côte d’Azur, avait déclaré : “C’est moins important que Mai 68”.

Après avoir patienté dix minutes, ils atterrissent à Orly à 10:40. A l’issue d’une petite cérémonie de bienvenue, ils prennent rapidement possession de leurs suites à l’hôtel de Crillon.

A 12:15 ils arrivent à l’Hôtel de Ville, le lieu historique de rassemblement des parisiens, où le président du Conseil de Paris , Etienne Royer de Véricourt (1905-1997), après un discours devant une place bondée, leur remet la médaille Vermeil, la plus haute récompense de la ville de Paris.

De l’Hôtel de Ville ils remontent dans une voiture décapotable la rue de Rivoli où des dizaines de milliers de parisiens se sont massés. Ils arrivent à l’Hôtel Matignon à 13:00 où ils sont reçus par le premier Ministre Jacques Chaban-Delmas (1915-2000) qui a quitté le conseil des ministres plus tôt pour ce faire. Dans le grand salon de l’Hôtel Matignon il leur remettra la Croix de Chevalier de la Légion d’honneur. Après le déjeuner, les astronautes répondent aux questions des journalistes sur le perron de Matignon. André Turcat, le premier pilote d’essai de Concorde, Jacqueline Auriol la première pilote d’essai, le commandant Cousteau, figurent parmi les personnalités présentes lors du déjeuner.

A 14:45 les astronautes retournent à l’Hôtel de Crillon pour se rafraichir.  A 15:15 ils arrivent au Palais de l’Elysée où les accueillent le président Georges Pompidou (1911-1974) et l’ambassadeur des Etats-Unis Sargent Shriver (1915-2011) dans le salon des ambassadeurs. Georges Pompidou les recevra personnellement (sans les épouses) dans son bureau pendant 40 minutes.

A 16:00 ils repartent de l’Elysée, une foule considérable est présente le long du Faubourg Saint-Honoré.

Ils se rendent ensuite au siège de l’UNESCO où ils donnent une conférence de presse entre 17:30 et 18:25, à leur arrivée ils sont longuement applaudis par les journalistes debout. Au cours de cette conférence on leur demande notamment quel est leur scientifique français préféré, Armstrong répond Descartes. On leur pose des questions sur le voyage vers Mars qu’Armstrong juge faisable à court terme. Un « journaliste » évoque même les soucoupes volantes, demandant aux astronautes s’ils y croient ! Collins répond par la négative…

A 21:00 ils se rendent au Palais de Chaillot pour une autre réception officielle. Un film d’une vingtaine de minutes sur leur mission est projeté. L’académicien Maurice Druon prononce un remarquable éloge : « Le carburant de votre fusée, c’est tout l’effort de l’espèce humaine depuis la fin de la période glaciaire… ».

Le Colonel Bernard Dupérier (1907-1995) leur remet la Grande Médaille d’or de l’Aéro-Club de France. Les seuls américains à l’avoir reçue jusqu’alors étaient Orville et Wilbur Wright en 1908 et Charles Lindbergh en 1927, ils sont les premiers « spationautes » de l’Histoire à la recevoir. (L’année suivante ce seront les astronautes d’Apollo 13 et en 1981 John Young et Robert Crippen à recevoir cette distinction).

Un intermède cocasse, rétrospectivement du moins, intervient lorsqu’un jeune acteur de 27 ans, Daniel Villenfin, monte sur l’estrade où sont assis les astronautes et se dirige prestement vers Neil Armstrong, il est immédiatement intercepté par la sécurité et évacué. Rien de grave en définitive, il voulait juste un autographe !

Toute la scène est passée en direct à la télévision et sera rapportée par les journaux du monde entier, avec la photo (ci-dessus), même par le Sydney Morning Herald en Australie ! Son seul moment de « gloire » semble t-il. On aperçoit distinctement le stylo dans sa main droite et un papier dans la gauche. Neil Armstrong ne semble nullement effrayé.

Le 9 octobre dans les salons de l’Hôtel de Crillon, le journal parisien Le Figaro, à travers une campagne de souscription auprès de ses lecteurs, offrira à chacun des trois astronautes un module lunaire en or 18 carats (Or, laque noire, émail)  de 15.0 x 10.0 x 25.0 cm, réalisé par le célèbre joaillier de la place Vendôme, Cartier.

L’œuvre d’art est présentée dans un écrin en cuir rouge en forme de pyramide. Chaque module contient dans le moteur de l’étage de descente un microfilm portant les noms des personnes qui contribuèrent à l’opération. Sur le module lunaire figure l’inscription : « Les lecteurs du journal Le Figaro » et juste dessous le prénom et le nom de l’astronaute.

Cartier a racheté l’exemplaire de Collins lors d’une vente aux enchères en 2003 pour la somme de 56 000 USD (75 000 en dollars constants).

Celui d’Armstrong, qu’il avait donné au Armstrong Air and Space Museum de Wapakoneta, sa ville de naissance, a été volé le vendredi 28 juillet 2017. Je n’ai pas trouvé d’indications concernant la localisation de l’exemplaire d’Aldrin, peut-être l’a-t-il conservé ?

Peu après, les astronautes reprennent l’avion à destination des Pays-Bas…