Année Géophysique Internationale, le bilan

L’Année Géophysique Internationale (AGI)  ayant duré du 1er juillet 1957 au 31 décembre 1958, soviétiques et américains ont gagné leur pari de lancer un satellite autour de la Terre à cette occasion.

Les soviétiques ont été les premiers avec Spoutnik 1 (83,6 Kg) le 4 octobre 1957 et les américains 4 mois plus tard avec Explorer 1 (13,97 Kg) le 31 janvier 1958.

On notera que le minuscule satellite américain a permis de découvrir la ceinture de radiation qui entoure la Terre et qui porte désormais le nom de Van Allen.

C’est le Dr Ernst Stuhlinger qui a supervisé la conception du satellite et de ses expériences scientifiques, un détecteur de micrométéorites, un détecteur de rayons cosmiques c’est-à-dire un compteur Geiger-Müller miniaturisé pour la circonstance par le physicien James Van Allen, un thermomètre intérieur et un thermomètre extérieur. La forme oblongue du satellite est une idée de Joseph Boehm.

Spoutnik 1 se consumera dans l’atmosphère le 8 janvier 1958 après 1 440 orbites autour de la Terre et Explorer 1 le 31 mars 1970 après 58 000 révolutions autour de notre planète.

Au cours de cette Année Géophysique Internationale, les soviétiques ont lancé 3 satellites :

Spoutnik 1 évoqué précédemment.

Spoutnik 2 (508 Kg) , le 3 novembre 1957 qui emmène en orbite le premier animal vivant, la chienne Laïka, qui contrairement aux affirmations de la propagande soviétique est morte dans d’atroces souffrances quelques heures après le lancement, en raison d’une défaillance du système de régulation de la température, et non paisiblement 10 jours plus tard en ingérant de la nourriture empoisonnée.

Spoutnik 3 (1 327 Kg) le 15 mai 1958, un laboratoire scientifique comprenant une douzaine d’instruments, malheureusement un problème avec le système enregistrant les données (détecté avant le décollage mais attribué à tort à des interférences sur le pas de tir) n’a pas permis de les exploiter correctement.

Quant aux américains, dans ce même laps de temps,  ils ont envoyé 8 engins dans l’espace, dont finalement  le « pamplemousse » Vanguard 1 (1,47 Kg), le 17 mars 1958, après l’échec cuisant de la première tentative de lancement, le « Kaputnik » du 6 décembre 1957 en direct devant les caméras de télévision.

Un satellite qui tourne toujours au-dessus de nos têtes, et devrait rester dans l’espace encore deux siècles puisque Vanguard 1 est l’objet le plus ancien fabriqué par l’Homme encore dans l’espace. Ils ont envoyé également le satellite SCORE (Signal Communications by Orbiting Relay Equipment) lancé le 18 décembre 1958, le premier satellite de télécommunication de l’Histoire.

Deux magnétophones pouvaient être contrôlés depuis la Terre, afin de déclencher la diffusion d’un message ou enregistrer un nouveau message. Démontrant de la manière la plus magistrale qui soit, la possibilité de retransmettre depuis l’espace des messages émis par une station terrestre, vers une ou plusieurs autres stations terrestres. Une réalisation scientifique marquante.

Voici le premier message retransmis depuis l’espace lors de l’ Année Géophysique Internationale, enregistré par Dwight Eisenhower, 34ème président des Etats-Unis, en 1958 :

« C’est le président des États-Unis qui vous parle. Grâce aux merveilles du progrès scientifique, ma voix vous parvient depuis un satellite en orbite dans l’espace. Mon message est simple : par l’intermédiaire de ce système unique, je transmets à toute l’humanité, les vœux de paix sur Terre et de bonne volonté de l’Amérique. »

Joli message pour  Noël !

Les Etats-Unis en retard sur l’URSS ?  Pas tant que ça !

Ernst Stuhlinger, l’homme au doigt d’or

La mise en orbite du premier satellite américain, Explorer 1, le 31 janvier 1958, quatre mois après Spoutnik 1 et trois mois après Spoutnik 2 et Laïka, a comporté quelques aspects primitifs. Ainsi la mise à feu du deuxième étage est commandée manuellement en appuyant sur un bouton. L’allumage du troisième et quatrième étage se fait automatiquement avec un minuteur.

Utilisant une règle à calcul et un chronomètre, Ernst Stuhlinger a passé des heures et des heures à calculer et recalculer le timing des événements en fonction de l’accélération du premier étage du lanceur « Juno I » et du moment précis où il atteindrait l’apogée de sa trajectoire après l’extinction du moteur. Déclencher la mise à feu du deuxième étage une seconde trop tôt ou une seconde trop tard provoquerait un lamentable échec. La responsabilité qui incombe à Stuhlinger est immense.

57 personnes se trouvent dans le blockhaus, situé à cent mètres du pas de tir n°26 des installations de l’US Air Force au Cap Canaveral, dont : le général John Médaris, responsable de la Army Ballistic Missile Agency qui emploie la Rocket Team de Wernher von Braun, Jack Fröhlich, directeur du projet Explorer au JPL, Kurt Debus et Hans Grüne, responsables des opérations de lancement.

William Pickering le directeur du JPL, Wernher von Braun, (à son grand désespoir, il aurait préféré rester au cœur de l’action), et James Van Allen, ont été priés de se rendre à Washington D.C.

Ernst Stuhlinger, lui, se trouve dans le Hangar D à 5 km de là, qui abrite l’essentiel des équipes de contrôle et de suivi.  Les données télémétriques, transmises à partir des accéléromètres installés à bord du lanceur, ainsi que des radars et du système DOVAP* (Doppler Velocity and Position) sont directement adressées vers sa console.

Stuhlinger aidé par un ordinateur analogique de sa conception, doit prendre la bonne décision à la seconde près. Le moteur du premier étage a fonctionné  2 minutes et 37 secondes.

C’est exactement 4 minutes et 20 secondes après l’extinction de ce dernier que Ernst Stuhlinger appuie sur le bouton qui déclenche la mise à feu des 11 moteurs à poudre Sergeant du deuxième étage.

La mission est un succès, les Etats-Unis sont dans l’espace, et il gagne ainsi son surnom de  « L’homme au doigt d’or ».

Stuhlinger l'homme au doigt d'or

Les principaux responsables du « projet Explorer » à la  Army Ballistic Missile Agency du Redstone Arsenal, Alabama, examinent un prototype d’Explorer I quelques jours avant son lancement. De g à d, (assis) Dr Eberhard Rees (1908 – 1998), General John B. Medaris (1902 – 1990), Dr Wernher von Braun (1912 – 1977), (debout), William Mrazek (1911 – 1992), Dr Walter Haeussermann (1914 – 2010) et Dr Ernst Stuhlinger (1913 – 2008)

Irmgard, sa femme, qui avait récemment accouché, lui dit : « OK, j’ai eu mon petit satellite, maintenant tu as le tiens !»

Ernst Stuhlinger et son épouse Irmgard, Hermann Oberth et son épouse Mathilde « Tilly »,  Wernher von Braun et sa femme Maria. (Scan : Patrick Roger-Ravilly)

Système développé par les allemands pour le suivi des fusées A4 depuis le sol.

N’oublie pas d’aller vider la poubelle

Les sept premiers astronautes ont été considérés comme des héros, bien avant leur première mission spatiale.

Après leurs vols respectifs ce fut encore pire, et certains psychologues s’interrogeaient sur la manière dont les astronautes allaient réagir face à l’adulation, voire la vénération, dont ils étaient l’objet.

Ainsi, après son vol Sigma 7, on organisa une monstrueuse fête à Walter Schirra, à Houston, à laquelle de très nombreuses personnalités ont assisté. Après les discours de circonstance, récompenses et tapes dans le dos, la fête s’est poursuivie à son domicile avec quelques proches et amis.  

A pas d’heure du matin la fête s’est terminée, et alors que Walter Schirra s’apprêtait à aller dormir, sa femme Jo lui a rappelé d’aller vider la poubelle avant d’aller se coucher…

« Cela vous fait redescendre sur Terre en un instant » ironisa Walter Schirra.