Frank Borman, l’étoffe d’un politicien

Lorsque les astronautes d’Apollo 8 ont effectué leur vol, le président Lyndon B. Johnson (1908-1973), natif du Texas, était président des Etats-Unis, ainsi lorsque l’astronaute Frank Borman lui décrit à quoi ressemble la surface de la Lune, il la compare au désert paumé de Mojave en Californie. Quelques semaines plus tard, après l’investiture de Richard Nixon (1913-1994), originaire de Californie, Borman lance en plaisantant : « Bon, maintenant je peux le dire, cela me rappelait beaucoup plus l’Ouest du Texas ! ».

« Oh mon Dieu, regardez-ça » ou le premier lever de Terre observé par des Hommes

Au moment où les astronautes d’Apollo 8 entament leur troisième orbite autour de la Lune, ils volent à reculons, tête en bas par rapport à la surface lunaire, le commandant Frank Borman manoeuvre alors pour circulariser leur orbite à une altitude voisine de 60 miles nautiques (111 km), puis effectue une rotation du vaisseau spatial changeant leur point de vue, tête en haut… Le vaisseau spatial vole désormais vers l’avant…

Les astronautes sont dès lors dans la lumière du soleil et William Anders continue de prendre des photos de la surface lunaire conformément au plan de vol.

Nous sommes le 24 décembre 1968 à 16h38 UTC lorsque soudain William Anders s’exclame  : « Oh mon Dieu. Regardez ce spectacle là-bas ! C’est la Terre qui se lève. Wouah comme c’est beau !» (A exactement 075:47:30 Mission Elapsed Time – Temps écoulé depuis le décollage)

William Anders regardait par le hublot n°5 lorsqu’il vit le lever de Terre.

 

 

 

 

 

 

A ce moment son appareil photo Hasselblad 500 EL est chargé avec un magasin contenant une pellicule noir et blanc… Voici la première photo d’un lever de Terre observé par un être humain…mais monochrome.

Réalisant qu’une photo couleur serait plus appropriée, il demande à ses coéquipiers de lui passer un magasin couleur, ce que James Lovell s’empresse de faire. Ce faisant, le spectacle n’est plus visible depuis le hublot 5 mais depuis le 4 et le 3. Anders se déplace alors vers le numéro 4  et prend deux photos. La première a été prise à exactement 075:48:39 sur une pellicule de type Ektachrome fabriquée par Kodak et la deuxième à 075:49:09 après une modification du temps d’exposition.

A ce moment là William Anders ne sait pas que cette photo AS8-14-2383HR qui sera intitulée « Lever de Terre » (Earthrise) sera listée par le magazine Life parmi les 100 photographies qui ont changé le monde (avec deux autres photos NASA*), qui ont constitué un tournant décisif dans notre expérience humaine, et par le magazine Time parmi les plus importantes images du XX ème siècle.

Le photographe Galen Rowell (1940-2002) a qualifié ce cliché comme « la photo environnementale la plus influente jamais prise. »

Le contraste saisissant entre la grisaille de la Lune, le noir de l’espace, et les couleurs de notre planète, comme on ne l’avait encore jamais vue, a profondémment marqué les esprits.

Cette photo est représentée la plupart du temps à l’horizontale (horizon de droite à gauche) alors que William Anders a précisé que de son point de vue, la scène était à la verticale… Ainsi…

Dans son autobiographie Frank Borman prétend que c’est lui qui a pris cette photo… En réalité il confond avec les photos qu’il a prise lors de la septième orbite lunaire… Photos AS08-14-2389 à 2396. D’ailleurs à 75:47:37 Borman plaisante en disant à l’adresse d’Anders : « Non ne prend pas cette photo, elle n’est pas programmée ! ».

J’utilise cette photo comme fond d’écran depuis près de 20 ans… Et je ne m’en lasse pas !

* Il s’agit de la photo de Buzz Aldrin sur la Lune prise par Neil Armstrong lors de la mission Apollo 11 et de celle prise avec le télescope spatial Hubble intitulée « les pilliers de la création »…

William Anders se met Chuck Yeager à dos

Comme Frank Borman, William Anders eut maille à partir avec Charles Yeager avant d’intégrer la NASA et comme Borman il n’a pas « quitté » ce dernier dans les meileurs termes. http://www.anecdotes-spatiales.com/frank-borman-annonce-une-bonne-nouvelle-a-chuck-yeager/

En 1955, Bill Anders, fraichement diplomé de l’académie navale d’Annapolis, préfère intégrer l’US Air Force pour obtenir ses ailes de pilote de chasse. Une démarche que James Lovell, son coéquipier de la mission Apollo 8, qui était 100% Annapolis n’a jamais compris…

Anders obtient ses ailes de pilote en 1956. Quelques années plus tard lorsqu’il souhaite intégrer l’école de pilote d’essai d’Edwards, Yeager refuse de manière assez cavalière : « Actuellement nous n’acceptons que les pilotes avec des diplômes d’ingénieurs » lui dit-il en lui désignant la porte.

Anders qui accepte assez mal cette rebuffade s’inscrit aussitôt à l’Institut de Technologie de l’US Air Force à Wright-Patterson. Il y étudie brillament pendant trois ans, et avec en poche un Master en ingénierie nucléaire retourne voir Yeager.

« Les critères ont changé, les diplômes ne comptent plus autant, ce sont désormais les heures de vol ». Anders ayant passé le plus clair de son temps à étudier, il n’avait pas accumulé beaucoup d’heures de vol. Yeager accepte pourtant de soumettre la candidature du pilote au comité de sélection…

C’est au printemps de l’année 1963, alors qu’il est au volant de son combi Volkswagen près d’Albuquerque, qu’Anders entend à la radio que la Nasa est à la recherche de candidats pour son troisième groupe d’astronautes et que l’une des conditions (la seule qu’il ne remplissait pas), être pilote d’essai, était désormais caduque. Aussitôt Anders envoie sa candidature (lettre de motivation et CV) et très vite la NASA le convoque pour subir les tests de sélection.

Le 17 octobre 1963, il reçoit son plus beau cadeau d’anniversaire, le jour même de ses trente ans Deke Slayton l’appelle pour lui demander s’il souhaite toujours travailler pour la NASA…

Deux ou trois jours plus tard Yeager l’appelle au téléphone : « Je suis désolé de vous dire que votre candidature n’a pas été retenue, mais de justesse, rétentez l’année prochaine ». A ce moment très précis Anders sait très bien ce qu’il devrait dire à cette légende vivante, qui a beaucoup d’influence, il choisit pourtant l’impertinence en lui répondant : « Merci Colonel, mais j’ai eu une meilleure offre. »

Yeager surpris : « Que voulez-vous dire ? »

– Deke Slayton vient de m’appeler pour me demander de rejoindre le corps des astronautes.

A cette époque les pilotes d’essais comme Yeager avaient une attitude pour le moins condescendante envers les premiers astronautes…

– Ce n’est pas possible, j’ai fait partie du comité de sélection (de l’US Air Force) et nous n’avons pas validé les candidatures de ceux qui n’étaient pas pilote d’essai.

C’est alors qu’Anders commet une erreur :

– Ce doit être le courrier que je leur ai envoyé juste avant.

– Quelle lettre ?

Anders lui explique alors qu’avant de remplir sa candidature officielle il avait envoyé un courrier à la NASA. (Il ignorait alors que l’agence spatiale était très intéressée par les travaux qu’il avait réalisé sur les radiations.)

– Vous n’avez pas respecté la chaine de commandement, je vais faire en sorte que cette décision soit révoquée.

 Yeager fera des pieds et des mains pour qu’Anders soit renvoyé de ce troisième groupe d’astronautes, mais en vain.

Et c’est ainsi qu’en décembre 1968 William « Bill » Anders fera partie de l’équipage de la fabuleuse mission Apollo 8, il sera l’un des trois premiers Hommes à faire le voyage vers et autour de la Lune !

 

Pour la petite histoire : Yeager finira sa carrière comme Brigadier General (général de brigade – 1 étoile), et William Anders comme Major General (général de division – 2 étoiles).

Apollo 8 et la relativité générale

Lors de son tour d’Europe, avec sa femme et ses deux fils, du 2 au 21 février 1969, Frank Borman répétait souvent pour amuser la galerie, que ses coéquipiers d’Apollo 8 et lui-même méritaient des heures supplémentaires parce qu’ils avaient vieilli environ 300 microsecondes de plus que les habitants sur Terre.

Il se trouve que la NASA avait demandé au physicien Carroll Alley* (1927-2016) de l’Université du Maryland de calculer les phénomènes liés aux équations de la relativité générale formulées par Albert Einstein (1879-1955), auxquels seront soumis les astronautes. En effet, une horloge atomique qui s’éloigne de la Terre (de tout corps massif) prend de l’avance par rapport à celle qui reste sur la surface, du fait de la diminution du champ de gravitation; le temps s’écoule plus vite. La relativité prédit également qu’une horloge en mouvement ralentit par rapport à celle restée « immobile » au sol, impliquant cette fois que le temps s’écoule plus lentement (Paradoxe des jumeaux). Il convient donc de tenir compte de ces deux effets inverses !

Le Dr Carroll Alley en a ainsi conclu que la vitesse d’Apollo 8 est le facteur prédominant tant que le vaisseau se trouve à moins de 6 500 km de la Terre, jusqu’à cette distance le temps « ralenti », et les astronautes vieillissent moins rapidement que s’ils étaient restés sur Terre. Passé ces 6 500 km, les effets de la gravitation diminuent significativement et dès lors le temps à bord du vaisseau Apollo s’écoule plus rapidement que sur Terre. La différence entre les deux donne + 300 microsecondes.

En réalité les calculs d’Alley ne sont valables que pour William Anders qui effectuait là son premier vol, car en ce qui concerne Frank Borman et James Lovell il faut tenir compte du fait qu’ils ont effectué d’autres vols spatiaux, en orbite autour de la Terre. Ainsi les mêmes Borman et Lovell  à bord de Gemini VII ont passé deux semaines dans l’espace (du 4 au 18 décembre 1965), pendant lesquels le facteur prépondérant a bien évidemment été la vitesse, au cours de ce vol ils ont donc vieilli moins vite que les personnes sur Terre, de 400 microsecondes. James Lovell a également commandé la mission Gemini XII (du 11 au 15 novembre 1966) pendant laquelle il a rajeuni d’encore quelque 100 microsecondes.

En résumé, pour revenir à la boutade de Frank Borman, si William Anders a bien fait 300 microsecondes de travail supplémentaire, James Lovell et Frank Borman ont travaillé respectivement 200 et 100 microsecondes de moins que ce qui a été comptabilisé sur Terre, ils ont donc été trop payés par rapport à leur temps de travail effectif sur l’ensemble de leurs vols spatiaux !

 

* Il est le scientifique à l’origine des rétro réflecteurs déposés sur la Lune par les missions Apollo 11, 14 et 15, et toujours utilisés à ce jour.

 

Anecdote dans l’anecdote : Le système GPS (Global Positioning System) est l’application la plus connue de la relativité d’Einstein. Le GPS utilise une constellation de 32 satellites qui orbitent autour de la Terre à 20 200 kilomètres d’altitude, à une vitesse d’environ 14 000 km/h, pour calculer des centaines de millions de positions au sol chaque jour. Sachant qu’à cette altitude, la gravité terrestre est 17 fois moindre qu’au niveau du sol, au bout de 24 heures, une horloge atomique située à bord d’un satellite GPS aura 45 microsecondes d’avance sur la même horloge atomique au sol. La vitesse fait qu’une horloge en mouvement à 14 000 km/h ralentit légèrement, d’environ 7 microsecondes par jour. Il faut donc tenir compte de ces deux effets pour synchroniser les horloges à bord des satellites avec celles au sol pour corriger cette différence, soit + 45 microsecondes – 7 microsecondes = 38 microsecondes. Une erreur de synchronisation de 38 μs équivaut à une erreur de 10 km !

Le discours d’investiture de Richard Nixon, et Apollo

Le lundi 20 janvier 1969, lors de son discours d’investiture, juste après avoir prêté serment, le nouveau Président des Etats-Unis, Richard Nixon (1913-1994) a notamment déclaré : « A ceux qui voudraient être nos adversaires, nous les invitons à une compétition pacifique, non pas pour conquérir des territoires ou étendre une domination, mais pour enrichir la vie de l’Homme. Alors que nous explorons les étendues de l’espace, allons sur ces nouveaux mondes ensemble, non pas pour les conquérir, mais comme une nouvelle aventure à partager… Il y a quelques semaines à peine, nous avons partagé la gloire de la première vision de notre Monde tel que Dieu le voit, comme une sphère isolée réfléchissant la lumière dans la nuit. Alors que les astronautes d’Apollo (N.D.T. Apollo 8) survolaient la grise surface de la Lune, la veille de Noël, ils nous ont décrit la beauté de la Terre, et d’une voix si claire malgré la distance nous séparant, nous les avons entendu évoquer la bénédiction de Dieu et sa bonté. A ce moment-là, cette vision de la Terre depuis la Lune a tellement bouleversé le poète Archibald MacLeish, qu’il a écrit :

« De voir la Terre, comme elle est réellement, petite et bleue et magnifique, flottant dans ce silence éternel, c’est nous voir tels que nous sommes, tous des passagers de cette Terre, frères sur cette beauté lumineuse dans le froid éternel, des frères qui savent désormais qu’ils sont vraiment frères. »*

En ce moment de triomphe technologique, les hommes ont tourné leurs pensées vers leur foyer et l’humanité, réalisant depuis cette perspective lointaine que la destinée de l’homme sur la Terre n’est pas divisible, nous révélant que quelle que soit la distance que nous atteindrons dans le cosmos, notre destinée n’est pas dans les étoiles mais bien sur Terre, entre nos mains et dans nos cœurs. »

Lors de la parade** qui a suivie, figurait un char de la NASA (photo ci-dessus issue de la Nixon Presidential Library) sur lequel étaient disposés une maquette grandeur nature du Module Lunaire (avec deux astronautes factices pour donner l’échelle) et le vrai vaisseau Apollo 7. Les astronautes Walter Schirra, Donn Eisele, et Walter Cunningham précédaient le char dans une voiture décapotable. Il faisait 2°C ce jour là à Washington D.C.

Exactement six mois après l’investiture de Richard Nixon, Neil Armstrong et Buzz Aldrin marchent sur la Lune !

*Edité sur la première page du New York Times le jour de Noël 1968 « A Reflection : Riders on Earth Together, Brothers in Eternal Cold »

**C’est la première fois qu’un char NASA et des astronautes faisaient partie de cette parade. Lors de la deuxième parade de Nixon, le 20 janvier 1973, c’est une maquette du « rover lunaire » qui est présentée. A ce moment-là, le programme Apollo avait vécu !