Un cadeau pour Leo DeOrsay

Avant de quitter le porte-avions USS Lake Champlain, Alan Shepard souhaite examiner son vaisseau spatial. Le responsable NASA de l’équipe de récupération, Charles Tynan, vient juste de noter la position de tous les interrupteurs du tableau de bord et les mesures affichées par les divers indicateurs et autres jauges. Il se tient à côté du vaisseau spatial et s’apprête à partir lorsqu’ Alan Shepard arrive. Normalement la NASA avait donné comme instruction au personnel de ne pas parler à Shepard afin que son esprit ne soit pas « pollué » par des informations autres que celles en rapport avec son vol.

Contre toute attente Shepard entame la conversation…  Les journalistes qui assistent de loin à la scène rapporteront dans leurs comptes rendus qu’il s’agissait d’une longue discussion technique… En réalité il n’en est rien… Après avoir confié à Tynan que ce vol bien trop court était fantastique, qu’il est ravi d’avoir amerri à portée visuelle du porte-avions, et combien il se sentit soulagé lorsque le parachute principal s’est déployé, il lui demande un service : démonter l’horloge de bord de Freedom 7 et la lui remettre de retour au Cap…

Tynan étant extrêmement réticent à récupérer quoi que ce soit sur le premier vaisseau spatial américain, Shepard a dû le persuader un long moment avant qu’il ne finisse par consentir. Comme cette montre « huit jours » n’a aucune valeur scientifique ou technique dans le cadre de la mission, Tynan accepte de dévisser quelques boulons et met l’objet dans son attaché-case. Quelques jours plus tard Tynan remettra l’horloge à Shepard dans le Hangar S.

Les sept astronautes avaient eu l’idée de faire monter l’horloge sur un support en bois de noyer, pour l’offrir à leur avocat, Leo DeOrsay, qui défendait gratuitement leurs intérêts !

Alan Shepard comme un matador

Après un examen médical, physique et psychologique qui a duré un peu moins de deux heures, Alan Shepard se rend dans la salle d’habillage (suit room) où Joe Schmitt va l’aider à revêtir sa combinaison spatiale.

William Douglas, le médecin des astronautes, assiste à ce méticuleux processus…  Il se rappelle : « Je ne sais pas pourquoi, mais cela me remémora l’habillage du matador avant la corrida. Un astronaute et un matador n’ont rien en commun, mais quand j’étais en Espagne, j’ai assisté à ce rituel, et l’atmosphère était exactement la même, une solennelle anxiété, un silence religieux, beaucoup de gens autour de lui. Et par-dessus tout, une vague odeur de mort. »

Freedom 7 ne répond pas

Lorsque le décollage de Freedom 7 est confirmé, on annonce aux marins du porte-avions de récupération, le USS Lake Champlain, qu’en regardant vers l’ouest, ils pourraient voir le retour du vaisseau spatial, prévu dans quelques minutes.

A environ T+9 minutes les techniciens de la NASA présents sur le porte-avions essaient d’entrer en contact avec Shepard sur la bande VHF mais ils n’obtiennent aucune réponse, ils suspectent l’ionisation de la capsule lors de la rentrée de bloquer les ondes haute fréquence… A moins que la radio VHF ne soit en panne… Ou que quelque chose de plus grave ne ce soit produit  !

La capsule étant équipée également d’un émetteur récepteur UHF on demanda à Ed Killian, un controleur aérien de 20 ans, d’utiliser l’AR 15 de la tour de contrôle du porte-avions, pour essayer de contacter Shepard (une radio UHF installée seulement quelques mois auparavant pour servir de fréquence de secours en cas de panne du système VHF utilisé communément pour communiquer avec les avions.)

L’AR-15 n’étant pas connecté à des hauts parleurs, les conversations sont totalement confidentielles.

« Mercury, Mercury, ici Nighthawk, vous me recevez ? » (A l’origine, il n’était pas prévu que la tour de contrôle du porte-avions entre en contact avec le vaisseau spatial, les contrôleurs ne connaissent pas l’indicatif de Shepard ; Freedom 7)

Pendant de longues minutes Killian, écouteurs sur les oreilles, essaie de joindre la capsule… L’inquiétude est de plus en plus forte… Alors qu’il réitère pour la énième fois son appel, il entend un chuintement et un crépitement puis une voix exubérante : « Roger, Nighthawk, ici Mercury. La vache, quelle putain de chevauchée ! Putain de merde ! Nom de Dieu, ça a été quelque chose ! »

Killian est fortement surpris par le langage vert utilisé par le premier américain dans l’espace et le premier « spationaute » à revenir sur Terre dans son vaisseau spatial. Ce n’est pas le genre de langage que l’on entend habituellement dans la tour de contrôle !

Un peu plus tard, en serrant la main du Capitaine Ralph Weymouth, le pacha du porte-avion, Shepard lui répéta avec enthousiasme la phrase qu’il avait proférée, mais quelque peu expurgée : « Oh là là, quelle chevauchée » (« Boy, what a ride »).

C’est bien évidemment cette version qui sera reprise par les journalistes et qui fera la une des journaux !

Une dizaine d’années plus tard, Ed Killian dîne avec sa famille au célèbre restaurant d’Al Vargo à Houston, le Vargo’s, lorsqu’il aperçoit Alan Shepard entrer… Au moment propice, il se lève et va se présenter. En lui tendant la main il dit : « Amiral, je suis Ed Killian, nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais peu être vous souvenez-vous de : « Mercury, Mercury, ici Nighthawk, vous me recevez ? ».

Shepard sourit et répond : « Comment pourrais-je oublier ! … Alors c’était vous ? »

Killian acquiesce

– « Hmmm, j’étais passablement excité, n’est ce pas ?

– « Vous aviez des raisons d’être euphorique, nous l’étions tous »

Satisfait par cette remarque, Shepard en prenant congé lui lance un regard complice : « Très heureux de vous avoir rencontré ».

La mission Mercury Atlas 10 n’aura pas lieu

Début 1963 la NASA envisage l’option d’une septième mission Mercury pour accroitre son expérience des vols de longue durée, il s‘agit également de réduire le hiatus entre le dernier vol Mercury MA-9 prévu au printemps 1963 et le premier vol habité du programme Mercury Mark II, rebaptisé Gemini, prévu un an plus tard ! (En réalité il interviendra après presque 2 ans, le 23 mars 1965 !)

Cette dernière mission aurait permis à Alan Shepard de faire un vol orbital de 72 heures. Il avait déjà donné un indicatif à sa mission « Freedom 7 II »

Walter Williams  le directeur adjoint des Opérations est enthousiaste. Ce vol doit être effectué avec la capsule numéro 15, celle-là même prévue pour le vol suborbital MR-5, qui fut annulé. Modifiée pour la mission MA-13 puis MA-12 (18 orbites), la capsule devint 15A (ces missions furent également annulées). De nouvelles modifications, une nouvelle dénomination ; 15B, et la capsule est affectée comme « remplaçante » à la capsule n° 20 utilisée pour la mission MA-9 de Gordon Cooper qui effectuera 22 orbites les 15 et 16 mai 1963.

Après de nouvelles modifications entreprises pour le vol de longue durée MA-10 (44 orbites), 15 B est la plus lourde des capsules Mercury  1 489,6 kg  (1 360 kg pour MA-9)

Les astronautes demandent au Président Kennedy d’intervenir auprès de James Webb, l’administrateur de la NASA, pour que ce vol, toujours en pourparlers, se fasse. John Glenn est désormais un ami de John Kennedy, ils font souvent du ski nautique ensemble à Hyannis Port, le fief de la famille Kennedy. Faire ce vol dans le cadre du projet Mercury eut été un moyen peu onéreux de s’approcher du record de durée d’un vol spatial détenu alors par les soviétiques (Vol de 3 jours 22 heures d’Andrian Nikolaïev à bord de Vostok 3).

Confiant sur la probabilité de faire ce vol,  ou pour forcer un peu le destin, Shepard fera peindre le nom « Freedom 7 II » sous le hublot trapézoïdal de la capsule 15B. (On se souvient que lors de son vol suborbital Freedom 7 du 5 mai 1961, il n’avait qu’un périscope pour contempler le paysage).

MA-10

mc-15b2

Contre l’avis des responsables du programme Mercury qui se réunissent avec James Webb les 6 et 7 juin 1963 pour lui vanter les mérites de ce dernier vol, l’administrateur de la NASA annonce le 12 juin, devant le comité spatial du Sénat, la fin du programme Mercury et la fin du contrat avec McDonnell. En substance, le programme Mercury a atteint tous ses objectifs, il est temps de passer à Gemini ! Notons que jusqu’au 8 juin, 23 personnels de McDonnell travaillent au Cap Canaveral pour préparer la capsule 15B pour cette dernière mission !!!

Si le vol de Cooper n’avait pas été le succès qu’il fût, la mission MA-10 aurait certainement eu lieu…

Pour Alan Shepard c’est bien évidemment la déception… Le sort s’acharne, puisque quelques mois plus tard (début 1964) il est écarté des vols spatiaux en raison d’un syndrome de Ménière. Après avoir raté MA-10, il doit céder sa place de commandant de la première mission du programme Gemini… Une délicate opération en 1968 lui permettra de réintégrer les rotations de vol en mai 1969,  et en 1971 il finira par accomplir le rêve de sa vie en marchant sur la Lune lors de la mission Apollo 14.   « La route a été longue » seront ses premiers mots en posant les pieds sur la Lune.

La mission MA-10 aura finalement lieu dans l’imagination du journaliste écrivain Martin Caidin, qui publie le roman « Marrooned » en 1964 (connu en France sous le titre S.O.S. Mercury VII, aux éditions Stock, 1965), l’histoire d’un astronaute, Richard Pruett, naufragé de l’espace, car les rétrofusées de son vaisseau spatial refusent de fonctionner, l’empêchant de revenir sur Terre…

JFK suit le vol d’Alan Shepard à la télé

C’est depuis la Maison Blanche, dans le bureau de sa secrétaire Evelyn Lincoln, que le Président Kennedy a suivi la mission Freedom 7 en direct à la télévision, sur un petit poste noir et blanc. Quelques minutes auparavant il était en pleine réunion du Conseil National de Sécurité, en compagnie, notamment, du vice-président Lyndon Johnson, de son frère Robert Kennedy (ministre de la Justice), Robert McNamara (ministre de la Défense), Dean Rusk (Secrétaire d’Etat, l’équivalent de notre ministre des Affaires Etrangères), McGeorge Bundy (Conseiller de Kennedy pour la sécurité nationale), Arthur Schlesinger (Conseiller spécial de Kennedy), l’Amiral Arleigh Burke (Chef des opérations Navales…

C’est Evelyn Lincoln, interrompant la réunion, qui prévient le Président Kennedy que le décollage d’Alan Shepard est imminent. Le vol avait été reporté à deux reprises, les 2 et 4 mai en raison de conditions météo défavorables !

Croisant son épouse Jacqueline, il lui dit : « Viens avec nous pour voir ça ! »

Shepard flight white house

Kennedy TV

Théodore Sorensen (Conseiller spécial du Président Kennedy) raconta que la tension dans le bureau était palpable et qu’une fois Alan Shepard récupéré tout le monde applaudit !

Environ une heure plus tard Kennedy appela Alan Shepard, toujours sur le porte-avions, pour le féliciter !