Les astronautes d’Apollo 8, Hommes de l’année 1968

Depuis 1927, le magazine hebdomadaire américain Time fondé en mars 1923, décerne son titre d’Homme de l’année (personnalité de l’année à partir de 1999) à une personne, un groupe, une idée, un objet, qui, pour le meilleur ou le pire, a eu la plus grande influence au cours de l’année écoulée.

Pour l’année 1968 la rédaction avait choisi de décerner son titre annuel, « au dissident », « au contestataire » : THE DISSENTER .

En effet, l’année 1968 est marquée par une série de mouvements sociaux de grande envergure, de révoltes, d’assassinats …  Une année particulièrement troublée et sanglante…

[ Pour ce qui concerne les Etats-Unis :

Les pertes américaines au Viêt-Nam pour l’année 1968 s’élèvent à 16 592, l’année la plus meurtrière avec l’offensive du Têt (qui signifie Nouvel An lunaire) lancée dans la nuit du 30 au 31 janvier avec notamment l’attaque de l’ambassade des USA à Saïgon. 536,040 soldats américains sont désormais déployés au Viet-Nam, 50 000 de plus qu’en 1967. Les pertes américaines et sud-vietnamiennes ont augmenté de 57% par rapport à l’année précédente. Toute l’horreur de cette guerre est symbolisée par l’exécution sommaire de Nguyễn Văn Lém, un officier du Viet-Cong  le 1er février 1968 par le général Nguyễn Ngọc Loan, en pleine rue, devant un cameraman de NBC et un photographe d’Associated Press, Eddie Adams, lequel recevra le prix Pullitzer pour son cliché qui fera le tour du monde… Fin 1967, le président Lyndon B. Johnson et le général William Westmoreland, commandant en chef des forces américaines au Vietnam n’avaient-ils pas déclaré que la guerre serait gagnée d’ici deux ans maximum. Les manifestations de protestation contre cette guerre deviennent quasi-quotidiennes dans toutes les grandes villes étudiantes américaines. La côte de popularité de Johnson est au plus bas, le 31 mars 1968 il annonce officiellement qu’il ne briguera pas l’investiture de son parti pour un second mandat…

L’assassinat du pasteur noir Martin Luther King, chantre du combat contre les inégalités raciales et sociales, le 4 avril, par James Earl Ray va provoquer de très violentes émeutes dans une centaine de villes des Etats-Unis qui feront 39 morts, des milliers de blessés et des dégâts matériels considérables. Rien que pour la ville de Washington D.C. le montant des dégâts s’élève à plus de 27 millions de dollars (195 millions en monnaie constante) pour 4 jours d’émeutes…

Le 5 juin, le sénateur démocrate de l’Etat de New York, Robert Kennedy, donné favori pour l’élection présidentielle de la fin d’année, qui vient de gagner les primaires de Californie, lui assurant pratiquement l’investiture de son parti, est atteint par trois balles tirées à bout portant par Sirhan Sirhan, un palestinien de 24 ans qui a immigré aux Etats-Unis à l’âge de douze ans avec ses parents.  Il reproche à Robert Kennedy, qui décède le matin du 6 juin, son soutien à Israël.

Le 17 octobre 1968, les athlètes noirs américains Tommie Smith et John Carlos, respectivement médaille d’or et médaille de bronze de l’épreuve du 200 mètres lors des Jeux Olympiques de Mexico, baissent la tête et lèvent leur poing ganté de noir alors qu’ils sont sur le podium et que retentit l’hymne américain, pour afficher leur soutien aux Black Panthers, un mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine créé le 15 octobre 1966… ]

Ce n’est pas la première fois que le magazine décerne ce titre à une entité, un collectif qui a marqué les annales. En 1950 il est décerné à « The American fighting-man », le militaire américain impliqué dans la guerre de Corée. En 1956 c’est un hommage au combattant Hongrois pour la liberté « The Hungarian freedom fighter », cette insurrection populaire (du 23 octobre au 10 novembre 1956) contre le régime communiste de Hongrie imposé au pays par l’URSS sera réprimée dans le sang par l’armée rouge, plus de 2 500 hongrois perdront la vie et quelque 13 000 seront blessés. Ces chiffres n’incluent pas les procès et condamnations à mort, ni les déportations en Union Soviétique qui ont suivi. En 1960 ce sont les scientifiques américains qui sont à l’honneur, puis en 1966 la génération du baby-boom, la génération des moins de 25 ans, « les héritiers ».

Après le retour sur Terre des astronautes d’Apollo 8 le 27 décembre 1968, le magazine Time décide, à la toute dernière minute, de modifier son choix. L’Homme de l’année 1968 ne sera plus « le contestataire », mais les astronautes William Anders, Frank Borman, James Lovell. En 57 ans, depuis que l’Homme va dans l’espace (1961), il s‘agit des seuls voyageurs spatiaux jamais distingués. Il faut dire qu’ Apollo 8 a véritablement sauvé l’année 1968…

TIME Magazine, Vol. 93 No. 1 | 3 janvier 1969

Quelles chances de succès pour la mission Apollo 8 ?

Apollo 8 (du 21 au 27 décembre 1968) est certainement la mission la plus audacieuse de l’histoire de la conquête de l’espace ; il s’agit du premier vol habité de la monstrueuse fusée Saturne V ; du premier vol habité vers un autre astre, la Lune ; de la première fois que des Hommes se libèrent de l’attraction gravitationnelle de la Terre, l’éloignement maximal de la Terre datait de Gemini 11 avec ses 1 374 km d’altitude, Apollo 8 s’est éloigné de 377 349,39 km de la Terre soit presque 275 fois plus loin…  Une mission clef, qui a assurément marqué l’humanité à plus d’un titre.

Une mission à haut risque… Certains n’avaient-ils pas demandé à la NASA le report de cette mission, pour ne pas gâcher les fêtes de Noël en cas d’issue tragique ! Rappelons qu’à eux trois, les astronautes d’Apollo 8 avaient 11 enfants. Frank Borman en a deux, Edwin 16 ans et Frederick 14 ans ; James Lovell, quatre, Barbara 14 ans, James III (Jay) 12 ans, Susan 10 ans, et Jeffrey 3 ans  ; William Anders, cinq, Alan 11 ans, Glen 10 ans, Gayle 8 ans, Gregory 6 ans, et Eric 4 ans. (William et Valerie auront un sixième enfant en 1972, Diana… Qui est notamment la déesse de la Lune dans la mythologie romaine.)

(De g. à d.) Edwin, Frederick, Frank et Susan Borman.
(De g. à d) Arrière plan : James, Barbara. Au premier plan : Marilyn, Susan, Jeffrey et James Lovell.
(De g. à d.) A l’arrière plan : William, Gregory. Au millieu : Eric, Valerie, Alan. Au premier plan, Gayle et Glen Anders.

Lorsque George Mueller (1918-2015) l’administrateur adjoint du Bureau des vols spatiaux habités de la NASA demande à George Low (1926-1984) directeur du Bureau du programme du vaisseau spatial Apollo et à Samuel Phillips (1921-1990) directeur du programme Apollo, de lui établir la liste de ce qui est absolument essentiel pour assurer la sécurité des astronautes, ces derniers lui répondirent qu’il faut que les réserves d’oxygène soient suffisantes, 60 heures d’oxygène à partir du moment où les astronautes doivent quitter l’orbite lunaire. Excepté si le vaisseau spatial est endommagé, le système du contrôle environnemental présente suffisamment de redondances pour pallier toute éventualité, qu’au moins une des trois piles à combustible fonctionne, et bien sûr que le SPS (Service Propulsion System), ce moteur orientable qui permet notamment l’insertion en orbite lunaire et la manœuvre inverse permettant le retour vers la Terre n’ait pas de défaillance.

Ce moteur a été conçu pour fonctionner 750 secondes en continu et peut être rallumé 50 fois. L’historique des tests du SPS révèle que sur 3 200 tentatives d’allumage seulement 4 ont connu des défaillances. Aucune panne ne concerne la configuration « opérationnelle » du SPS qui ne comporte que trois éléments ne présentant pas de redondance, l’injecteur, la chambre de combustion et la tuyère. Certaines valves sont dupliquées en quatre exemplaires… Lors de la mission Apollo 7, le SPS a été allumé à 8 reprises sans le moindre problème. Il s’agissait bien évidemment d’une condition sine qua non pour que les responsables de la NASA donnent le feu vert à la mission Apollo 8. Si d’aventure le SPS n’avait pas fonctionné du tout, Apollo 8 aurait suivi sa trajectoire de retour libre qui lui permettait de revenir sur Terre. Aucun SPS n’a jamais eu de défaillance au cours du programme Apollo.

Les chances de succès de la mission Apollo 8 ont été maintes fois évoquées…

  • Le quotidien australien The Age en date du 21 décembre 1968 avait « calculé » que les astronautes d’Apollo 8 avaient 1 chance sur 10 de ne pas revenir vivant.
  • Le 18 décembre, Jerry Lederer, le responsable du bureau de la sécurité en vol des vols habités de la NASA expliqua qu’Apollo 8 comptant 5,6 millions de composants (et 1,5 millions de systèmes), même avec un taux de succès de 99,9 % il restait encore 5 600 éléments qui pouvaient ne pas fonctionner. Toutefois, « Si en 1492 Christophe Colomb ne savait pas où il allait, quelle distance il allait parcourir, ni même où il était allé après son retour, avec Apollo, il n’y aura pas ce genre de problème. »
  • Lors d’une conversation avec son épouse, l’astronaute William Anders évoqua les chances de succès de la mission, « … il y a 33,3 % de chance que la mission soit un succès, 33,3 % de chances que nous revenions sains et saufs sans atteindre la Lune, et 33,3 % de chances que nous ne revenions pas… ». Dans cette éventualité William Anders avait laissé deux messages enregistrés pour ses cinq enfants dont le plus jeune était âgé de quatre ans, le premier devant être lu le jour de Noël, et le second au cas où il s’avérerait qu’ils ne passeraient plus jamais Noël ensemble.
  • Susan Borman était très inquiète, pourtant en tant que femme de pilote d’essai de l’US Air Force, elle avait l’habitude de vivre avec la peur. Un soir, elle demande à Christopher Kraft (1924), alors directeur des opérations en vol, à combien il estime les chances de succès de la mission, ce dernier lui répond 50 : 50 ! Ce qui ne voulait pas dire que les astronautes ont une chance sur deux de mourir, mais qu’il y a 50 % de chance pour que tous les objectifs de la mission soient atteints…En réalité Christopher Kraft et George Low avaient estimé les chances de succès de la mission à 56 %. N’oublions pas que Frank Borman avait fait partie de la commission d’enquête sur l’accident Apollo 1, il était donc parfaitement au courant des problèmes relatifs à la sécurité du CSM. En acceptant la mission il savait exactement ce qu’il faisait. Il avait toutefois promis à Susan qu’il s’agirait de son dernier vol spatial. Il aurait pu marcher sur la Lune, mais déclina l’offre.
  • Dans son journal, à la date du 7 octobre 1968, Nikolaï Kamanine (1908-1982), le directeur du corps des cosmonautes, note que la mission Apollo 8 n’a pas la moindre chance de succès. Son raisonnement est le suivant :  jusqu’à présent il n’y a eu que deux lancements de la Saturne V, le deuxième vol ayant connu pas mal de problèmes ; les américains n’ont jamais envoyé d’astronautes à des vitesses permettant de s’affranchir de l’attraction gravitationnelle de la Terre, et aussi loin de la Terre. L’entreprise est outrancièrement risquée. A la date du 4 décembre 1968, Nikolaï Kamanine écrit que les américains ont mis sur pied la mission Apollo 8 uniquement pour donner un dernier triomphe au président des Etats-Unis Lyndon Johnson qui a décidé de ne pas se représenter… Il évalue les chances de succès de la mission à 25%. Kamanine prend un peu ses désirs pour la réalité. Si la chronologie de ses entrées dans son journal intime est exacte, cela pose une question : sachant que l’annonce publique de la nouvelle mission Apollo 8 n’intervient que le 12 novembre comment Kamanine savait-il le dès le 7 octobre qu’Apollo 8 allait vers la Lune ?

On ne saura jamais comment les uns et les autres ont bien pu calculer ces probabilités… Au final, la mission Apollo 8 fut un succès total…

« Apollo 8 Coming Home » . L’allumage du moteur SPS (Service Propulsion System) permet aux astronautes de quitter l’orbite lunaire et de prendre la direction de la Terre. Magnifique peinture à l’huile de l’immense artiste Robert McCall (1919-2010). Crédit : Smithsonian Institution, National Air and Space Museum.

Les astronautes et la claustrophobie

La meilleure explication a été donnée par Frank Borman : « Aucun astronaute n’a jamais souffert de claustrophobie dans un vaisseau spatial, car c’est totalement différent de la claustrophobie sur Terre ; ici sur notre planète lorsque vous êtes piégé dans un espace confiné, ce qui est agréable se trouve à l’extérieur, dans un vaisseau spatial ce qui est salutaire est à l’intérieur, à l’extérieur c’est la mort. »

Lorsque Frank Borman demande conseil à Simon Bourgin (Troisième lettre)

Voici ma traduction de la troisième lettre, malheureusement non datée, de Simon Bourgin à Frank Borman, bien évidemment postérieure à la première en date du 13 décembre 1968. [Contrairement à ce qui est indiqué sur le site du National Air and Space Museum, qui donne la date de la première missive… avec une petite coquille ; 13 décembre 1995 !). Je n’ai trouvé nulle trace du second courrier…

On constate que le « brainstorming » a été intense, à l’image du retentissement de l’événement…

Cher Frank,

Je suis heureux d’apprendre que tu envisages de lire les versets de la Genèse : je suis sûr que c’est le bon choix. Mais j’y ai un peu mieux réfléchi et je souhaite te faire part des suggestions suivantes :

1- Avec six retransmissions télévisées, vous êtes surexposés. Il n’y a pas tant de choses à voir, et compte tenu de la durée de ces dernières vous pourriez être tenté de vous répéter, d’en rajouter, ou essayer de faire rire. Il faut absolument éviter cela. Comme vous ne pouvez pas modifier le nombre de retransmissions, la seule chose qu’il vous reste à faire c’est d’en maîtriser la durée. En d’autres termes, entretenez le suspense. Faites des phrases courtes et simples et terminez la retransmission lorsque vous n’avez plus rien à dire.

2- Les deux retransmissions les plus importantes ; celle qui interviendra juste après votre arrivée autour de la Lune le 24 décembre à 7 :26 EST lorsque vous décrirez la première vision en gros plan de la Lune par des Hommes, et à quoi la Terre ressemble depuis la Lune ; et celle de la veille de Noël à 21 :31 EST. Je consacrerais l’entière retransmission du matin à la description de ce que vous voyez, et ce que vous ressentez. Pas d’autres commentaires sur l’événement du jour, Noël, ou quoi que ce soit d’autre, cela ne rentre pas dans le cadre d’une retransmission matinale, et atténuerait l’effet que nous voulons produire ce soir. (Que cela ne t’empêche pas d’ajouter de la fantaisie ou des commentaires subjectifs, tels que ; « la Lune ne ressemble pas à un morceau de fromage. »). Je ferai en sorte que cette retransmission soit brève ; cela ajoutera encore à l’impatience du public de vous retrouver cette nuit.

3- La retransmission du soir du réveillon de Noël devra se terminer avec la lecture des versets de la Genèse, ainsi que la phrase de conclusion « Bonne nuit » que tu as déjà. Toutefois, j’aimerais revenir sur la remarque du début de retransmission, la citation : « En tant que premiers ambassadeurs de l’humanité à proximité de la Lune, nous souhaitons seulement que le rêve de paix et d’espoir pour l’humanité, qui est né ce soir, pourra devenir réalité. » (Évite dans tous les cas d’insérer cette phrase après la lecture des versets ; rien de ce que tu pourras dire ne saurait surpasser la Bible.) Tu voudras peut-être prendre en compte un autre commentaire : « En contemplant le Terre de la taille d’un ballon de basket vue d’ici, il est difficile de croire qu’elle a toujours été déchirée par des dissensions et des conflits. » J’ai réfléchi un peu plus longuement aux commentaires que je t’ai lus au téléphone Dimanche que j’ai inclus dans ma deuxième lettre.  Ils pourraient sonner faux et artificiels. Qui plus est, les astronautes ont la réputation d’être apolitiques, sans aucun intérêt à défendre, ce qui dans votre position privilégiée en cette veille de Noël, avec toute la Terre à votre écoute, vous interdit de prendre partie. Ce que tu exprimes et vient du cœur de manière naturelle, est encore autre chose. Aussi, quelles que soient les remarques annexes que tu feras : ne sois pas moralisateur, dis-le à ta façon, exprime ce qui a une connotation universelle, et mets un terme à la retransmission une fois dit.

4- En ce qui concerne la lecture des versets de la Genèse, et cet aspect est important, lis-les lentement. Il faut les lire distinctement afin qu’ils soient bien compris. Tu devrais t’entraîner à les lire à haute voix pour trouver la bonne cadence. Lis-les naturellement mais lentement.

5- Si tu évoques « un monde uni » et la « paix » ne prononce ces mots qu’une seule fois. Les répéter, pour un astronaute en orbite autour de la Lune s’adressant à la Terre, équivaudrait à un sermon.

6- Je reste convaincu que ce serait une erreur de faire un truc du genre sapin de Noël. Nous serions en plein contre-pied par rapport aux affiches et aux gags de la dernière mission [NdT : Gemini VI-A – Gemini VII] et conduirait immanquablement à l’échange de plaisanteries plus ou moins drôles entre le vaisseau spatial et le sol, et cela tomberait certainement à plat. De mon point de vue ce n’est pas approprié, et tu te rendras compte que toi et tes collègues inspireront le respect en vous en tenant strictement à ce que vous devez accomplir au cours de votre mission. (Les enfants vous soutiendront quoi qu’il en soit, et vous aurez de quoi les amuser une fois de retour à la maison.)

7- Ne dis jamais « les mots me manquent » ou « ce que nous voyons est indescriptible. » Il faut juste décrire ce que tu vois et ce que tu ressens.

8- Tu pourrais évoquer, en orbite lunaire, deux aspects du travail d’un astronaute : la différence de vélocité entre orbiter autour de la Lune et autour de la Terre (« on se traîne dans cet autocar si lent »), s’il est exact que l’on se déplace plus vite autour de la Terre ; et le fait qu’en ne tournant qu’autour de la Lune tu es déçu de ne pas pouvoir être le premier Homme à y atterrir (si près et pourtant si éloigné).

9- Hormis pour la veille de Noël, n’hésite pas à faire preuve d’un peu d’humour (Je sais que tu ne le feras pas). Tu pourrais commencer par, « Un truc drôle nous est arrivé alors que nous nous approchions de la Lune… », parle alors de quelque chose qui s’est produit depuis la dernière retransmission, comme de la nourriture qui s’échappe en apesanteur, ou l’un de vous qui n’a pas fini de s’habiller pour la retransmission. N’aie pas peur de dire : « la Lune ressemble exactement à sa représentation dans les simulateurs, » ou, si c’est vrai, que le premier regard sur la Lune fut décevant.

10- Évite les allusions à « l’Homme sur la Lune ».

Établir la liste de tout ce qui n’est pas approprié est ridicule : je suis persuadé que ton discernement et ton élégance te permettront de surmonter tout ça sans aide extérieure.

Mes meilleurs vœux,

Si

Letter-from-Bourgin-to-Borman

Credit: National Air and Space Museum Archives, Image Number NASM-9A14996.
COPYRIGHT/OWNER: SMITHSONIAN INSTITUTION

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Lorsque Frank Borman demande conseil à Simon Bourgin (Première lettre)

Le vendredi 13 décembre 1968, seulement huit jours avant le lancement, Simon Bourgin (1914-2013) répond à Frank Borman qui l’avait contacté quelques jours auparavant pour lui demander de lui venir en aide… Les trois astronautes ne savaient absolument pas quoi dire pour clôturer la quatrième retransmission télévisée, la deuxième en orbite autour de la Lune, qui aurait lieu la veille de Noël… Une date pour le moins spéciale pour ses concitoyens… Et une bonne partie du monde…

Voici une traduction libre de la première missive que Simon Bourgin envoie à Frank Borman… Simon Bourgin ne fait nulle mention de Joseph Laitin qui est à l’origine (sans jeu de mot) de la lecture des dix premiers versets de la Genèse. Frank Borman lui avait demandé de garder le secret absolu, il ne connaîtra le fin mot de l’histoire qu’après son retour…

« Cher Frank,

J’ai beaucoup réfléchi à ce que tu pourrais dire. Je pense que ce serait une erreur de t’écrire un script ou d‘anticiper ce que tu verras et ressentiras. Ce que tu diras devra être du 100% Frank Borman.

La retransmission télévisée de la veille de Noël devrait basiquement reprendre ce que tu vois et ce que tu ressens et se conclure avec une citation, sur laquelle je reviens plus loin. Il ne faut pas aborder la signification transcendantale de tout ceci, de la veille de Noël ou de la paix sur Terre.

Concernant ce que tu vas voir et ressentir, je pense que ces suggestions vont pouvoir te guider sur ce que tu veux exprimer, mais à nouveau, si et seulement si ton instinct te le dicte.

1- Tout le monde sait à quoi ressemble la Lune vue depuis la Terre, mais pas la Terre vue de la Lune. Décris là brièvement et fait des comparaisons.

2- Compare les émotions que tu as en survolant la Lune avec celles que tu as éprouvées en orbite autour de la Terre. Qu’est ce qui t’interpelle le plus, à propos de la Lune. Je me souviens, lors de notre tournée asiatique tu aimais répéter que si pour les astronomes Mars est la « planète rouge », la Terre baignée d’un bleu magnifique, pourrait être la « planète bleue » pour les voyageurs de l’espace. N’est-ce pas ? De même, si pour les terriens la Lune est un morceau de fromage ou un croissant d’argent, à quoi ressemble la Lune pour un astronaute la survolant de si près.

3- Il faut appréhender la surface lunaire avec le même détachement scientifique, que celui que tu as eu lorsque tu as observé la surface de la Terre depuis son orbite. Décris ce que tu vois.

4- Alors que tu survoles la Lune et observes la Terre distante d’un tiers de million de kilomètre, le fait que cette planète lointaine abrite toutes les choses qui te sont chères a-t-il un retentissement particulier à ce moment précis.

5- En contemplant la Terre lointaine, tu dois prendre conscience qu’à ce moment bien précis chacun de ses 3,5 milliards d’habitants qui sont au courant de ta mission, indépendamment de sa richesse, race, langue, culture, nationalité, sensibilité politique, religion… pense à toi et à tes deux compagnons.

6- En réalité, à quel moment de l’Histoire, la veille de Noël, une si grande partie de l’humanité s’est focalisée sur un événement unique, et peut-être de manière unanime, se trouve spirituellement avec trois Hommes si loin de chez eux.

Après avoir évoqué ces aspects (et j’en garderai quelques-uns en réserve pour la deuxième retransmission lors de la neuvième orbite). [NdT Simon Bourgin fait une petite confusion, la retransmission dont il est question ici concerne bien celle de la neuvième orbite]. La seule chose qui me soit venue à l’esprit, susceptible d’égaler la grandeur de l’événement et de la soirée, est la lecture des premiers versets de la Genèse. Ces versets sont catholiques au sens premier de ce mot, c’est-à-dire universel, qui englobe tout. Ils résonnent parfaitement avec l’universalité et la révérence qui s’impose.

Tu les lirais tout en regardant la Terre. Tu pourrais annoncer la lecture en disant un truc du genre, « j’aimerais maintenant vous lire les premiers versets des saintes écritures. »

1 Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. 2 Or, la terre était alors informe et vide. Les ténèbres couvraient l’abîme, et l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux. 3 Et Dieu dit alors : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. 4 Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres. 5 Il appela la lumière : « jour » et les ténèbres : « nuit ». Il y eut un soir, puis un matin. Ce fut le premier jour.6 Et Dieu dit : Qu’il y ait une étendue entre les eaux pour les séparer. 7 Dieu fit l’étendue. Il sépara les eaux d’en-dessous de l’étendue des eaux d’au-dessus. Et ce fut ainsi. 8 Dieu appela cette étendue : « ciel ». Il y eut un soir, puis un matin : ce fut le deuxième jour.9 Et Dieu dit : Je veux que les eaux d’au-dessous du ciel se rassemblent en un seul endroit afin que la terre ferme paraisse. Et ce fut ainsi. 10 Dieu appela « terre » la terre ferme, et « mer » l’amas des eaux. Et Dieu vit que c’était bon.

Je terminerais avec, « Bonne nuit, bonne chance, joyeux Noël, et que Dieu vous bénisse tous, vous tous sur cette bonne vieille Terre. » Cette phrase doit clôturer la retransmission. [NdT : Frank Borman conclura exactement avec ces mots.]

Même si cela se rapporte à l’Ancien Testament, alors que Noël concerne le Nouveau Testament, ces mots, devraient, je pense, être les plus pertinents, les plus émouvants, les plus opportuns pour cette occasion. Mais seulement si tu te sens complètement à l’aise en les prononçant.

J’ai le sentiment que tout message direct que tu pourrais formuler en évoquant le réveillon de Noël, les conditions de vie sur Terre, tel que tu les ressens depuis la Lune pourrait s’avérer extrêmement épineux, il serait ardu de ne pas verser dans la prétention ou la condescendance. En revanche ces simples mots lus de la Bible avec émotion et simplicité ne pourront être considérés que comme l’expression sincère d’un être humain à ses semblables, et reflètera l’humilité qui doit s’inscrire dans une telle démarche. Tu pourrais, à ce propos, emmener avec toi une édition de la Bible en format de poche, ou simplement la page idoine.

Appelle-moi lorsque tu recevras la présente, et si cela ne convient pas j’essaierai autre chose.

Tous mes meilleurs vœux Frank.

Bien à toi,

Simon Bourgin »

Bourgin-to-Borman-Apollo-8

Credit: National Air and Space Museum Archives, Image Number NASM-9A14995. Copyright/Owner : Smithsonian Institution

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