Les Gilets de Gene Kranz

Pour sa première mission comme Directeur de vol, Eugene Kranz (1933) voulait un signe de ralliement, comme un écusson par exemple, pour donner une identité à son groupe de contrôleurs de vol, pour en faire une équipe soudée. Un soir alors qu’il en discute avec son épouse Marta, celle-ci lui propose : « Gene, la couleur de ton équipe est le blanc, pourquoi ne te ferais-je pas un gilet de costume blanc, que tu porterais lorsque tu es à la console ? ». Cette idée lui était venue car son mari adorait porter des costumes trois pièces.

Kranz reste quelque peu dubitatif mais lui demande tout de même de lui en confectionner un. Il déciderait plus tard s’il le porterait…

La mission Gemini 4 est en cours, Edward White vient de terminer la première sortie spatiale américaine, c’est au tour de l’équipe blanche de prendre le relais après l’équipe rouge dirigée par Christopher Kraft. Le gilet confectionné par Marta est posé sur le dossier de sa chaise, personne ne l’a vu l’emporter dans la salle de contrôle. C’est sa première mission en tant que directeur de vol. Bon sang se dit-il, et il enfile le gilet. Il se souvient : « Je me sentais comme un matador revêtant son costume ». Le contrôleur Dutch von Ehrenfried assis à sa gauche est le premier à le remarquer, il plonge la tête dans ses bras, puis faisant rouler sa chaise s’approche de Kranz et lui dit : « Fais gaffe mec, ils vont te mettre la camisole, et c’est moi qui prendrai ta place ! ».

Retournant à sa console, Kranz le voit passer un appel par l’intercom, puis il remarque que la caméra de la salle de contrôle se positionne sur lui et fait un zoom… Aussitôt il apparait sur tous les écrans y compris ceux de la presse, resplendissant dans son gilet blanc à 5 boutons. Un par un les contrôleurs l’interpellent : « Beau gilet, Flight ! »

Le jour suivant une photo de Kranz portant son gilet est publié dans les journaux américains… La légende Eugene Kranz est née…

Marta est ravie par la tournure des événements et fière que son mari porte son gilet. Elle promet de lui en faire un nouveau pour chacune des missions qu’il dirigera. Plus tard, pour montrer sa gratitude à son équipe, lui rendre hommage, il demandera à Marta de lui en faire de plus splashy (tape à l’œil) qu’il revêtira uniquement pour célébrer la fin d’une mission, le splashdown. (Les missions américaines se terminaient alors par un amerrissage)

Après le deuxième report du lancement de Gemini 9, Marta confectionne un gilet très différent des autres pour son mari, afin de lui porter chance… La troisième tentative fut la bonne, aussi lorsqu’il annonce « Mission Control is go for launch » il se lève et enfile son gilet. Un gilet qui ne ressemble en rien aux précédents, blancs unis, celui-ci est en soie avec des motifs argentés et dorés, un brocart !

William Schneider, (Gemini Project Manager) et Eugene Kranz, lors du vol Gemini 9.

Christopher Kraft lui lance une remarque ironique, mais le gilet fait son effet, Gemini 9 décolle sans problème…

La dernière création de Marta portée par Gene Kranz dans le cadre de ses fonctions de directeur de vol en chef, son gilet préféré, est réalisé en fils a effet métallisé, aux couleurs du drapeau américain, qui sont également les couleurs utilisées par les trois premiers directeurs de vol*. C’était pour l’amerrissage de la mission Apollo 17 !

La « splashy splashdown vest » d’Eugene Kranz lors de sa dernière mission comme directeur de vol : Apollo XVII.

En 2005, c’est la consécration suprême, le Musée National de l’Air et de l’Espace de Washington D.C. demande à Kranz de bien vouloir lui donner un gilet, mais pas n’importe lequel, celui qu’il portait lors de la mission Apollo 13… Ainsi que le pin’s de la mission ! On se souvient que l’accident d’Apollo XIII s’est produit alors que l’équipe blanche de Kranz était en service, sur le point d’être relevée par l’équipe noire de Glynn Lunney.

Le gilet porté par Gene Kranz lors de la mission Apollo XIII exposé au « National Air and Space Museum » qui possède la plus grande collection d’objets concernant l’aviation et la conquête de l’espace du monde.

* Christopher Kraft = rouge , John Hodge = bleu.

Le badge de la mission Apollo 13

Fin janvier 1970 la NASA révèle la photo de l’écusson de la mission Apollo XIII choisi par les astronautes James Lovell, Thomas Kenneth Mattingly, et Fred Haise, dessiné par l’artiste Lumen Martin Winter (1908-1982). James Lovell souhaitait une référence au dieu Apollon, et a adapté la devise de l’Académie Navale : « Ex Scientia, Tridens » (De la connaissance, la puissance maritime) en « Ex Luna, Scientia » (De la Lune, la connaissance).

En 1969 Lumen Martin Winter peint une fresque (6 m x 2,50 m) intitulée Steeds of Apollo (les coursiers d’Apollo) qui était exposée à l’hôtel St Régis de New-York. Lorsque ce dernier est rénové on perd la trace de l’immense tableau, jusqu’à ce qu’il réapparaisse à l’occasion d’une vente aux enchères d’objets spatiaux à Los Angeles. C’est l’acteur Tom Hanks, qui a joué le rôle de James Lovell dans le film de Ron Howard, Apollo 13, qui rachète l’œuvre et l’offre à Lovell. Lorsque le fils de James Lovell, Jay, ouvre un restaurant près de chicago en 1999, le Lovell’s of Lake Forest, l’immense tableau est accroché derrière le bar de l’établissement (photo ci-dessous). A la fermeture de ce dernier, en 2015, Jay Lovell fait don du tableau au Capt. James A. Lovell Federal Health Center situé au Nord de Chicago.

C’est ce tableau qui a servi de modèle à l’écusson. Lumen Martin Winter a fait une confusion très fréquente entre Apollon, le dieu de la lumière solaire, et Hélios le dieu du soleil… A l’origine c’est Hélios qui chaque matin s’élance dans le ciel sur son quadrige. Sur le badge, pour symboliser les trois astronautes, le quadrige devient un trige. Comme l’a fait remarquer James Lovell : « Ironiquement, le quatrième cheval, distancé, aurait pu symboliser Ken Mattingly. »

Comme pour celui d’Apollo 11, le nom des astronautes ne figure pas sur l’écusson, une drôle de coincidence lorsque l’on sait que trois jours avant le vol il est officiellement décidé de remplacer Kenneth Mattingly, soupçonné d’avoir contracté le virus de le rougeole, par Jack Swigert !  Le seul remplacement d’un membre d’équipage du programme Apollo !

Excepté l’écusson d’Apollo 13, c’est James Lovell qui avait dessiné les badges de ses missions précédentes ; Gemini 7, Gemini 12, et Apollo 8.

Willy Brandt assiste au lancement d’Apollo 13

Willy Brandt (1913-1992), le chancelier de la république fédérale d’Allemagne, qui sera l’homme de l’année 1970 du magazine Time, et recevra le prix nobel de la paix en 1971, est en visite officielle aux Etats-Unis du 4 au 11 avril 1970. C’est la veille du décollage d’Apollo XIII, auquel il doit assister, que se déroule le dîner officiel à la Maison-Blanche, en présence des principaux représentants de chacun des deux pays. Le président Richard Nixon (1913-1994) a tenu à ce que Wernher von Braun et son épouse fassent partie des convives.

La réception à la Maison-Blanche commence à 20 heures. Lors du discours de bienvenue Richard Nixon déclare notamment : « Nous sommes particulièrement heureux, parce que demain, vous allez asssiter au lancement d’Apollo 13. Nous sommes également très honorés ce soir par la présence du Dr Wernher von Braun, qui nous rappelle la dette que nous avons envers ceux qui nous ont aidé dans nos projets spatiaux, et qui ont des origines allemandes. »

Le président précise également qu’il a appelé les astronautes James Lovell et ses collègues d’Apollo 13, au moment où ils dînaient. (L’appel a duré 5 minutes, de 19:34 à 19:39.) « Je leur ai souhaité bonne chance et leur ait confirmé que le Chancellier assisterai au décollage. Et qu’on annonçait un bien meilleur temps que l’année dernière, lorsque j’y ai moi-même assisté. »

Le dîner se termine à 23:20 lorsque le couple Nixon prend congé du couple Brandt, sous le portique Nord.

Le lendemain, Wernher von Braun fait le voyage à destination du Centre Spatial Kennedy, dans un avion présidentiel, en compagnie du chancelier Brandt. Pendant le vol, il lui explique en détail le déroulement de la mission.

Assis au centre, le chancelier de la république fédérale d’Allemagne Willy Brandt, à sa gauche, debout Wernher von Braun, à sa droite, assis, le vice-président des Etats-Unis, Spiro Agnew. (http://www.alamy.com/)

Le président Nixon a également téléphoné à l’astronaute Kenneth Mattingly pour l’assurer de son soutien après son remplacement à la dernière minute (trois jours avant) par Jack Swigert, car les médecins craignaient qu’il ne soit porteur du virus de la rougeole, contracté par Charles Duke (de l’équipage remplaçant) qui avait cotoyé l’enfant d’un ami qui l’avait attrapé. Pour l’anecdote, Nixon essaya de le joindre a plusieurs reprises la journée du 10 pour finalement ne l’avoir au bout du fil que le 11 à 11:47 très exactement, leur conversation dure moins de deux minutes.

Au centre avec les lunettes noires, Wernher von Braun, devant lui le chancelier Willy Brandt, dans la tribune VIP du Centre Spatial Kennedy. (http://www.alamy.com/)

Willy Brandt serre la main du vice-président américain Spiro Agnew (1918-1996). A la gauche de Willy Brandt sa deuxième épouse, Rut (1920-2006). (http://www.alamy.com/)

 

La mission Apollo 13 ne soulève pas l’enthousiasme des foules, 100 000 touristes comparé au million ayant assisté au lancement d’Apollo 11 et seulement 700 journalistes ; bien moins que les 2 000 présents le 16 juillet 1969… Mais cela devait changer deux jours plus tard…