Une pierre lunaire dans un vitrail de la Cathédrale Nationale de Washington

Le jeudi 13 septembre 2012 la somptueuse Cathédrale Nationale de Washington abrite l’émouvante cérémonie nationale à la mémoire de Neil Armstrong décédé le 25 août…

La pierre lunaire se trouve au centre de l’orbe rouge.

… 38 ans plus tôt, le dimanche 21 juillet 1974 au matin, à l’occasion du 5e anniversaire d’Apollo 11 et des premiers pas sur la Lune, Neil Armstrong et ses deux compagnons Buzz Aldrin et Michael Collins accompagnés de leurs épouses, sont présents en ce même lieu pour apporter un fin fragment de roche lunaire (un basalte contenant un minéral inconnu sur Terre ; la pyroxferroïte) de 7,18 grammes, et 6,3 cm de diamètre, vieux de quelque 3,5 milliards d’années, ramassé dans la Mer de la Tranquillité, qui doit être enchâssé dans un nouveau vitrail de cette sublime cathédrale.

Mission : Apollo 11 – Echantillon : 10057 – Fragment : 230
Crédit Photo : NASA/JSC

Cathédrale dont la construction a débuté le 29 septembre 1907, avec la première pierre posée en présence du président Théodore Roosevelt (27 octobre 1858 – 6 janvier 1919), et s’est achevée 83 ans plus tard, le 29 septembre 1990, avec la dépose du dernier épi de faîtage, sculpté dans du calcaire de l’Indiana (comme le reste de l’édifice), d’une masse de 457 kg, sur le pinacle de la tour sud-ouest, à l’occasion d’une cérémonie en présence du président George H. W. Bush (12 juin 1924 – 30 novembre 2018).

Ce vitrail de 5,80 mètres de haut et de 2,70 mètres de large, dont la dénomination officielle est Vitrail des Scientifiques et des Techniciens, plus connu sous le nom de Vitrail de l’Espace (Space Window ) a été réalisé par Rodney Marshall Winfield (6 février 1925 – 13 décembre 2017) un artiste de St Louis, qui avait déjà créé des vitraux pour des églises et des synagogues. 

Thomas Paine (9 novembre 1921 – 4 mai 1992), l’ancien administrateur de la NASA du 8 octobre 1968 au 15 septembre 1970, souhaite commémorer le cinquième anniversaire d’Apollo 11 de manière très spéciale, il contacte le doyen de la cathédrale, Francis B. Sayre Jr (17 janvier 1915 – 3 octobre 2008), pour lui proposer de donner à l’édifice une œuvre d’art unique, qui la distinguerait de toutes les autres cathédrales au monde. Il s’agit de réunir Art, Science et Religion.

Quoi de mieux que commémorer la plus grande réalisation scientifique des Etats-Unis, la mission Apollo 11 sur la Lune, et la conquête de l’espace en général. Le doyen est enthousiaste, et le conseil vote le projet à l’unanimité.

Et si l’on y insérait une pierre lunaire ?

Le 2 novembre 1973 Thomas Paine s’adresse directement au président des Etats-Unis, Richard Nixon, afin de lui exposer le projet. (Normalement c’est la NASA – depuis juillet 2001 c’est le Astromaterials Acquisition and Curation Office – et la Smithsonian Institution, qui décident du sort des échantillons lunaires). Nixon s’interroge sur la possibilité que d’autres églises, d’autres cathédrales fassent des demandes similaires. Paine lui répond que la cathédrale de Washington n’est pas n’importe quelle Eglise, il s’agit d’un sanctuaire national, unique dans l’histoire américaine du XXe siècle, qui a été le lieu de pratiquement toutes les commémorations. Le 14 janvier 1974 le président Nixon donne son accord et c’est ainsi que le fragment 230 de l’échantillon 10057 est offert à la cathédrale. Richard Nixon avait été invité à la cérémonie, mais ses jours à la tête du gouvernement américain sont comptés, sa complicité active ayant été établie dans l’affaire du Watergate, il est contraint à la démission le 9 août 1974. ll s’agit de la seule pierre lunaire donnée à une institution non gouvernementale.

Thomas Paine, est le principal donateur du vitrail. Il fait notamment don de 22 500 dollars pour initier le projet, soit 130 000 dollars en monnaie constante.

La tâche de Rodney Marshall Winfield va s’avérer plus difficile que prévue, il ne s’agit plus de scènes liturgiques, qui plus est, le doyen de la cathédrale, Francis B. Sayre Jr et le conseil, ont des exigences bien précises. Winfield soumettra 11 propositions qui seront toutes déclinées. Découragé, il envisage de laisser tomber, mais se reprend très vite…

Il explique dans son journal : « J’ai alors décidé d’oublier toutes les limitations des éléments visuels que m’a fourni la NASA, et de simplement créer un vitrail qui montrerait l’immensité de l’univers ».

C’est ainsi que la douzième proposition est la bonne, de l’avis de tous, c’est parfait.

Le vitrail symbolise avec brio, à la fois le microcosme, et le macrocosme de l’univers. On y retrouve la Terre, la Lune, des planètes et des étoiles, ainsi que la trajectoire du vaisseau Apollo…

Il s’agit du seul vitrail de la cathédrale dont les trois pans constituent une image unique. Sous ce dernier on peut lire : « Dieu n’est-il pas en haut dans les cieux ? » (Job 22:12).

Devant le maître-autel où se trouve le révérend Sayre, Neil Armstrong déclare : « Monsieur le Très Révérend, au nom du président et du peuple des Etats-Unis, nous vous offrons ce fragment de création qui provient au-delà de la Terre, pour être intégré dans la structure de cette maison de prière, pour tout le monde. »

La pierre lunaire, enfermée dans un écrin hermétique rempli d’azote, ne sera incorporée à l’œuvre d’art que le mardi 29 mars 1977 par le meilleur Maître Artisan vitrailliste des Etats-Unis, qui avait également mis en place le vitrail ; Dieter Goldkuhle (30 novembre 1938 – 9 mars 2011). De 1966 à sa mort il fabriquera et installera plus de 60 vitraux dans la cathédrale, dont la rosace de la façade ouest, de 8 mètres de diamètre, qui célèbre la majesté et le mystère de la création, conçue par Rowan LeCompte (17 mars 1925 – 11 février 2014).

Les instances avaient préféré attendre que les travaux dans cette partie de la cathédrale soient totalement achevés, de peur que les échafaudages adjacents puissent servir à dérober ce trésor. Jusque-là, la pierre lunaire était en sécurité dans le coffre-fort de la cathédrale, remplacée dans le vitrail par un morceau de carton noir inséré entre deux disques de verre.

Avant de remettre le précieux objet à Dieter Goldkuhle, le Révérend Sayre fait le tour des personnes présentes, s’approchant d’une vieille dame aux cheveux blancs, il lui dit : « Tendez les mains et prenez cette roche vieille de 3,5 milliards d’années. » Sous les yeux ébahis de la dame il dépose le disque dans ses mains jointes. « Mes petit-enfants vont être tellement impressionnés » lui dit-elle, en lui rendant précautionneusement l’inestimable objet.

A gauche, les astronautes d’Apollo 11 avec au centre Neil Armstrong portant la pierre lunaire, alors que la chorale de la cathédrale interprète le « Cantique des Créatures » composé par Saint François d’Assise. Crédit photo : NASA
Le doyen Francis B. Sayre, Jr., bénit le Vitrail de l’Espace. A l’arrière plan de g. à d. : Mme et M. Rodney Winfield ; Dr. James C. Fletcher, Administrateur de la NASA, les astronautes d’Apollo 11 Michael Collins, Neil A. Armstrong, et Buzz Aldrin ; Dr. Thomas O. Paine, ancien Administrateur de la NASA. Crédit photo : NASA

Crédit photo : NASA
A gauche du Vitrail de l’Espace, se trouve une clef de voûte qui commémore également le programme Apollo en particulier, et la conquête de l’espace en général.

Anecdotes dans l’anecdote : Toujours dans la modernité, on peut apercevoir sur la tour ouest de la cathédrale une chimère (ou grotesque) à l’effigie de Dark Vador (Darth Vader) ! La cathédrale compte 2 242 grotesques et 112 gargouilles.

L’urne contenant les cendres de Dieter Goldkuhle se trouve dans le columbarium de la cathédrale de Washington. Le Très Révérend Francis B. Sayre, né à la Maison-Blanche, petit-fils du 28e président des Etats-Unis, Thomas Woodrow Wilson, (sa mère Jessie est la fille de ce dernier), repose également en ce lieu.

Richard Nixon, Michael Collins et William Anders allument un cigare pour le retour d’Apollo XIII

Le mardi 17 avril 1970, le président Nixon bouleverse son planning, il tient à regarder en direct le retour des astronautes d’Apollo XIII, en présence de Henri Kissinger son conseiller pour la sécurité nationale, ainsi que Michael Collins (Gemini X – Apollo 11) et William Anders (Apollo 8), qui dès le matin, dans le bureau ovale de la Maison-Blanche répondent à ses questions et lui donnent des informations techniques…

Richard Nixon, les pieds sur le bureau, est informé par William Anders, debout, et Michael Collins assis à droite, du déroulement des dernières phases de la mission. Assis à gauche, Henri Kissinger le conseiller spécial du président pour la sécurité nationale. Bureau ovale de la Maison-Blanche.
De g. à d. Michael Collins, William Anders , Henri Kissinger, et Richard Nixon suivent le retour des astronautes d’Apollo XIII dans une pièce adjacente. Le président ne voulait pas de poste de télévision dans le bureau ovale. © CORBIS/Corbis via Getty Images)

Les trois chaines nationales, ABC, NBC et CBS, suivent le retour d’Apollo XIII depuis 7 heures du matin, plus de 70 millions d’américains assisteront en direct au retour de James Lovell, John Swigert et Fred Haise.  ABC s’est adjoint les services de l’astronaute Charles Conrad (Gemini 5 – Gemini XI- Apollo 12), NBC celui d’Eugene Cernan (Gemini IX – Apollo 10) et sur CBS c’est Walter Schirra (Mercury Sigma 7 – Gemini 6 – Apollo 7) qui fait équipe avec le journaliste Walter Cronkite. Aucun amerrissage n’a jamais bénéficié d’une couverture médiatique aussi importante.

Lorsque le module de commande Odyssey touche l’océan à 13 h 08 heure de Washington D.C., le président Nixon exulte et applaudit longuement…

William Anders fait alors remarquer au président des Etats-Unis qu’il est de coutume d’allumer un cigare lorsque les astronautes font leurs premiers pas sur le bâtiment de récupération…  Le moment venu, 45 minutes plus tard, Nixon ouvre une boîte de cigares, en offre un à toutes les personnes présentes, et en prend un pour lui… Le cigare du triomphe.

Richard Nixon dans la salle de presse de la Maison-Blanche. James S. Brady Press Briefing Room.

Richard Nixon déclarera en milieu d’après-midi devant la presse :  « Il n’existe pas d’adjectif assez fort, voici donc mon sentiment d’un point de vue personnel. Je pensais que le jour le plus exaltant de ma vie était celui où j’ai été élu président des Etats-Unis, le second, le jour où Apollo 11 est revenu sur Terre, j’étais là pour les accueillir. Mais il ne fait aucun doute dans mon esprit, que ce jour est désormais le plus émouvant, le plus signifiant que je n’ai jamais vécu. »

Quant à William Anders, en apprenant que chaque cigare vaut 65 cents (4,50 dollars en monnaie constante), il précisera : « Mais je n’en ai fumé que l’équivalent de 5 cents.»

Des graffitis dans le module de commande Columbia

Les trois astronautes utilisaient les parois du vaisseau spatial pour prendre des notes, la plupart du temps des chiffres et des coordonnées…

Le programme de modélisation du module de commande Columbia en 3D , réalisé en 2016 par la Smithsonian Institution, pour le quarante-septième anniversaire d’Apollo 11, a permis de révéler au public la totalité de ces graffitis.

Ainsi par exemple, Michael Collins avait dessiné au feutre un petit calendrier de la mission, marquant d’une croix chaque jour écoulé… Seul le jeudi 24, le jour du retour sur Terre, n’est pas coché…

Le calendrier est dessiné à même la paroi du vaisseau spatial, puis recouvert d’une feuille plastique pour éviter son effacement au passage des astronautes.

Le témoignage le plus émouvant est la toute dernière inscription laissée par Michael Collins qui, alors que les trois astronautes sont en quarantaine sur le porte-avions Hornet, va retourner dans le module de commande Columbia, le lendemain soir, pour y inscrire un dernier mot. Le module de commande, également isolé biologiquement, était relié par un tunnel à la Mobile Quarantine Facility (MQF), afin de permettre son déchargement. (La MQF est cette « caravane » dans laquelle les astronautes vont passer leurs premiers jours de quarantaine jusqu’à leur arrivée à Houston.)

Il explique dans son excellente autobiographie Carrying the Fire publiée en 1974, (et fâcheusement toujours pas traduite en français à ce jour), qu’il n’est pas particulièrement sentimental vis-à-vis de machines, mais qu’il fut pris d’un désir irrépressible de laisser un dernier message à Columbia, car il ne pouvait décemment pas la quitter comme ça, c’est ainsi qu’il inscrivit :  « Vaisseau spatial 107 – alias Apollo 11 – alias « Columbia ». Le meilleur vaisseau jamais produit (n’ayant jamais existé). Que Dieu la bénisse. Michael Collins, Pilote du Module de Commande. »

« Spacecraft 107 – alias Apollo 11  alias « Columbia ». The Best Ship to Come Down the Line. God Bless Her. Michael Collins, CMP. » »

Inscription qui se situe au niveau de la lower equipment bay, sur le système de navigation du vaisseau spatial, juste au-dessus du support d’attache de l’oculaire du sextant.

En haut l’emplacement du touchant message de Michael Collins, en bas à gauche le calendrier…

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La lisibilité de ce premier tracé n’étant pas satisfaisant, Michael Collins décide de retourner dans le vaisseau spatial, une fois les astronautes et les accompagnants rendus à Houston, dans le Lunar Receiving Laboratory où ils vont terminer leurs 21 jours de quarantaine, pour repasser plusieurs fois avec un stylo sur les mots…

Bouleversant message pour la postérité, qui en dit long sur l’état d’esprit de Michael Collins…